Les républiques d'Union soviétique se font la guerre économique et dressent des prononcés pour l'introduction des réformes de marché. La Lettonie applique des interdit aux habitants des autres républiques de venir s'approvisionner dans ses magasins ; l'Ukraine gèle ses ventes de viande à l'extérieur (le prix de celle-ci est plus bas que celui fixé dans la Fédération russe, par exemple) ; la République de
Komis menace de bloquer ses livraisons de bois et de pétrole ; celle de lakoutie veut avoir des prérogatives sur ses mines d'or et de diamants, et la Carélie veut
C'est dans ce contexte chaotique que le Soviet suprême d'URSS a fini par doter
Mais de quels pouvoirs s'agit-il et pour quoi faire? Et surtout, où est le pouvoir?
Chaos et marché
barrières douanières entre elles, alors que beaucoup de leurs soviets se sont quotas à ses exportations (même en direction des autres Pays baltes) ; Moscou limiter l'accès du transit sur ses voies ferrées... son président des pleins pouvoirs. Catherine VERLA LA TOUTE première des questions concerne 1"Union" soviétique. Gorbatchev a-t-il encore
\PERESTROIKA les moyens d'imposer
June politique qui ne serait pas celle souhaitée par chacune des républiques, désormais souveraines ou indépendantes ? Le Soviet de la Fédération de Russie, nouvellement constituée comme république souveraine dirigée désormais par un fort populaire Eltsine, a récemment voté (sans en avoir lu le texte...) la réforme radicale dite en "500 jours" de "transition au marché". Or, en dépit d'un accord affiché avec cette réforme-là, opposée à celle de Ryjkov, Gorbatchev vient de prendre avec ses nouveaux pouvoirs des mesures centralistes. La confusion est telle, pour l'instant, que le début d'application de la réforme Eltsine, dans la République de Russie, vient d'être reculé.
On peut s'attendre, au-delà des programmes ou des stratégies divergents, à l'apparition de conflits croissants sur la propriété qu'il est question de privatiser. On l'a déjà vu pour l'or ou les diamants : appartiennent-ils à la Fédération ? A la Russie ? A la région où il se trouvent en Russie — et qui vient de se déclarer autonome ? Aux travailleurs des mines qui les exploitent ? On peut, de toutes façons, présumer que de puissantes résistances s'expriment contre toute décision du "Centre" passant par-dessus le Parlement républicain. Il en sera ainsi pour chacune des républiques, à ceci près que la Fédéra= Inprecor n° 316 du 12 au 25 octobre 1990 tion de Russie couvre plus de la moitié du territoire et possède l'essentiel des ressources de ce qu'on peut encore appeler l'URSS. A supposer qu'il existe des "programmes" réellement distincts, de quels relais disposerait le président suprême pour imposer ses vues ?
Que fera l'armée ? L'armée est à l'évidence la grande inconnue et un enjeu de taille. Elle tirait son unité éventuelle de sa fonction dans le système de Parti/Etat unique. Loin d'être autonome (quels que soient les intérêts spécifiques qui s'y exprimaient), elle était l'organe exécutif du bureau politique lorsque celui-ci était doté du pouvoir. La remise en cause du "rôle dirigeant" du Parti, l'affirmation croissante du pluralisme politique et l'éclatement de l'Union ne peuvent manquer de se traduire par de multiples lignes de fractures politiques, nationales et sociales au sein de l'armée.
Ces fissures politiques peuvent surgir entre courants conservateurs et réformateurs libéraux mais aussi, plus largement, entre partisans l'armée pour (r)établir l'ordre et ceux, de plus en plus nombreux qui, dans le corps des officiers, se sont déclarés résolument hostiles à tout usage de celle-ci contre la population. Les divisions nationales, ensuite, ne manqueront pas de se manifester avec la revendication croissante des jeunes appelés de faire leur service dans leur république, et les prises de positions récentes émanant du Soviet de Russie ou d'officiers d'autres républiques, excluant l'usage de l'armée contre les populations. Les clivages sociaux, enfin, s'exprimeront entre les nantis du régime et les nouveaux pauvres et déclassés de l'armée (ceux qui s'en reviennent par milliers des ex-pays frères où stationnaient les troupes du Pacte de Varsovie, ceux qui ont perdu en Afghanistan souvent bien plus qu'un bras ou une jambe, mais leur âme, dit-on). Il règne dans cette armée déchirée une violence dont le récent Congrès des mères de jeunes appelés a donné la mesure : plus de 15 000 jeunes ont été sauvagement tués ces cinq dernières années pendant leur service militaire (autant qu'en dix ans de guerre en Afghanistan). Eltsine, lorsqu'il a su sortir discrètement son mouchoir devant les écrans de télévision, a répondu à ces mères qui demandaient protection pour leurs garçons, qu'ils feraient leur service dans leurs républiques d'origine, d'une part et qu'on accélérerait le processus de formation d'une armée de métier, d'autre part.
En bref, l'armée est tout sauf un point d'appui stable pour une politique répressive. Il n'empêche que, face au chaos croissant, une politique de la main de fer est de plus en plus attendue. Mais attendue par qui et pour quoi faire ?
Et les "conservateurs" ?
On dit que la dégradation de l'approvisionnement est le produit d'un sabotage visant à préparer une intervention armée. La disparition soudaine du pain a fait l'objet de multiples interprétations (pas nécessairement incompatibles) : depuis le ras-le-bol de travailleurs particulièrement sous-payés jusqu'au délabrement d'équipements désuets, en passant par le sabotage délibéré des libéraux ou des conservateurs cherchant respectivement à préparer "leur" main de fer. Le fait est
qu'une intervention musclée peut viser soit à imposer le marché, soit à bloquer le processus des réformes libérales, soit... à chevaucher les tigres, tant bien que mal : ce qui semble encore correspondre pragmatisme d'un Gorbatchev qui, moins que jamais, paraît doté de cohérence.
Le retour au centralisme passé est tout simplement désormais impossible, au moins à l'échelle de le l'Union". L'appareil conservateur reste certes enraciné dans le système, mais n'a pas véritablement d'orientation crédible à proposer. La mise à l'écart de Ligatchev, le "ventre mou" des délégués de l'appareil lors du récent congrès du PCUS, les votes du Soviet de Russie (très partagés quand il s'est agi d'élire Eltsine, puis soudainement quasi unanimes pour appuyer sa ligne de réforme), constituent autant de révélateurs. Les seules formes d'expressions politiques des courants conservateurs sont actuellement le nationalisme grand-russe de Pamiat et le Front uni des travailleurs intersection commune) (1). Mais, pour l'instant, le premier est moins fort en URSS que la formation d'extrême droite de Le Pen en France (il n'a guère remporté de succès électoraux et ses meetings restent très minoritaires) et le second, hétérogène, n'a pas réussi de véritable percée parmi les travailleurs.
Un libéralisme
"à visage humain" ?
Le mot "conservateur" désigne d'ailleurs une réalité mouvante : l'appareil en tant que tel n'est conservateur (contre le changement) que dans la mesure où il y voit son intérêt. Dans le contexte de crise politique du Parti/Etat — où être membre du Parti risque de ne plus assurer l'avenir — et de crise économique, les anciens mécanismes de pouvoir ne sont plus "payants". Tout est question de rapports de force et de crédibilité de telle ou telle orientation. Vaut-il mieux s'entendre avec le "Centre" contre les travailleurs, avec les travailleurs contre le "Centre" ou contre le "Centre" et contre les travailleurs avec, pour soi, l'argent et le marché ? La réponse est évolutive, bien sûr, elle dépend aussi du comportement des travailleurs face aux réformes, et finalement des chances face au marché (les usines ou branches en bonne position pour exporter, par exemple, connaîtront des directeurs plus ambitieux dans leur volonté d'émancipation des pouvoirs centraux).
Eltsine incarne, pour l'instant, un cours libéral marchand radical ; il bénéficie d'un très grand capital de confiance lié à ses conflits passés avec l'appareil, à ses discours contre les privilèges et, en tout dernier lieu, à l'affirmation d'une fédération russe souveraine facilitant les relations bilatérales entre républiques "par dessus" le "Centre". Mais, si les partisans d'un libéralisme thatchérien affichent de plus en plus la nécessité d'une main forte pour imposer des mesures impopulaires, le discours de Eltsine (et la présentation faite par Chataline du programme en "500 jours") promet le bien-être, pour tous, et pour tout de suite...
D'où le paradoxe : le programme de réforme proposé par le gouvernement Ryjkov, supposé plus "conservateur", a été critiqué pour son atteinte au niveau de vie populaire alors que le projet Eltsine/ Chataline, libéral-marchand, est supposé le protéger... Par quelle opération du Saint-Esprit cela est-il possible ? Quelles sont les différences entre les deux pro-
Les objectifs ultimes sont sans doute les mêmes : parvenir à établir une économie fonctionnant sur des bases libérales marchandes. Les véritables divergences au sommet renvoient pour l'instant, surtout à des questions de stratégie (ou d'évaluation des risques) : comment aller vers le marché généralisé, sans perdre le pouvoir (sans une explosion sociale et une dynamique incontrôlable) ?
Le projet Ryjkov est dit trop "administratif", parce qu'il veut conserver le contrôle des prix tout en changeant leur structure dans le sens des prix mondiaux : il ne fait pas confiance aux automatismes marchands; en outre, il conserve (au moins pendant une transition aux bornes indéterminées) une certaine centralisation des investissements et limite la privatisation, notamment dans l'agriculture. Le deuxième projet veut s'en remettre au marché pour imposer les "bons prix" et les orientations productives, mais après une période dite de stabilisation : pour éviter inflationniste, s'agit de diminuer la quantité de monnaie en circulation en vendant le maximum de biens durables (logements, privatisation des kolkhozes, ventes d'actions et diverses formes de "désétatisation" des entreprises). Face à la demande pressante de biens de consommation, il s'agira d'augmenter les importations et de démanteler les monopoles. Les prix seraient libéralisés ensuite, sauf pour quelques biens de consommation essentiels et de production stratégique. Les subventions et le budget d'aide internationale seraient drastiquement réduits.
Le discours qui a accompagné la présentation du programme radical (Eltsine/ Chataline) est loin d'être un appel aux sacrifices inévitables en vertu des bienfaits du capitalisme. L'URSS n'est pas (encore) la Pologne. Pour faire passer la pilule, on parle de liberté et de droits de l'homme, on dit de la politique "antipopulaire" du passé qu'elle s'est appuyée sur une « concentration entre les mains de l'Etat de pratiquement toute la propriété » qu'il faut, désormais, « rendre aux gens » (2). On ajoute que « la privatisation doit être absolument un processus volontaire et non pas se transformer en collectivisation à rebours », on parle du libre choix de chacun et de son droit à « vivre mieux tout de suite ».
Le marché contre
Pautogestion
Mais, au-delà des discours, on assiste à une irrésistible évolution dans le sens souhaité par les créditeurs occidentaux dont on attend le soutien (3). On assiste à une censure de plus en plus pesante à l'encontre de toute velléité d'expression de "troisième voie": deux sons de cloches dans les médias ont pour l'essentiel droit d'expression : celui qui résonne comme "conservateur", ou celui qui claironne son "radicalisme" porteur du seul espoir possible de « vivre normalement » (l'expression revient souvent, pour désigner la façon de vivre à l'Ouest). Il faut dire qu'au-delà de la censure policière, on trouve aussi l'auto-censure - la difficulté de prononcer certains mots dévalorisés et de parler comme les conservateurs, d'apparaître comme des naifs utopistes empêche certains d'aller de l'avant aux côtés de ceux qui sont enfin décidés à agir pour sortir du tunnel ; le radicalisme apparaît du côté du Le marché "régulé" était le grand mot des phases antérieures, assorti y compris de noutifs de travailleurs (cercontradictoires). Mais, depuis juin 1990, la loi a modifié ces prérogatives dont certains travailleurs avaient ici ou là commencé à s'emparer : la tendance à l'œuvre dans toute l'Europe de l'Est se manifeste aussi ici; on est passé de l'ère des réformes à celle des projets restaurationnistes. Mais on dit en même temps que le capitalisme n'est plus ce qu'il était, que l'actionnariat ouvrier s'en est emparé, bref que le socia-
1) Voir Inprecorn° 304 du 9 mars 1990.
2) Voir l'article de Chataline, L'Homme, la liberté, le marché présentant la réforme dans les principaux médias, le 4 septembre 1990.
3) Voir Inprecorn° 313 du 13 juillet 1990.
lisme en émerge, presque naturellement ... et qu'il s'agit de reprendre le cours normal de l'histoire pour aller dans ce sens-là. L'autogestion yougoslave en crise et le besoin d'être raisonnable pour obtenir les capitaux étrangers donnent une base "rationnelle" à la remise en cause des faibles éléments d'autogestion ouvrière auxquels on faisait appel auparavant : la propriété doit se "payer" pour rendre les gens responsables. La "désétatisation" doit prendre la forme principale de l'actionnariat — théoriquement.
Plusieurs facteurs s'opposent à cette "désétatisation". Tout d'abord, l'argent disponible. On a évalué le montant de l'épargne disponible : elle ne représenterait au mieux que 20 % de la valeur (évaluée on ne sait trop comment, d'ailleurs, par les experts) des fonds sociaux privatisables — et ceci, qu'il s'agisse de l'épargne populaire, de celle des milliardaires ou de la mafia. En outre, pourquoi acheter des actions d'entreprises, manifestement peu à mêmes de supporter le choc de la compétition mondiale, au moment où l'on annonce l'arrêt des subventions ? La privatisation des ateliers et petites entreprises de service et de commerce ne posera pas trop de problèmes. Mais, comme en Pologne et en Hongrie, la pierre d'achoppement sera l'industrie. On peut certes fixer le prix des actions très bas, voire les distribuer gratuitement (comme c'est envisagé en URSS, en dépit des discours sur le fait qu'on n'est vraiment motivé à bien gérer que ce que l'on a acheté). Mais on aura alors seulement remplacé les primes au rendement par de pseudo-dividendes sur les bénéfices, accompagnés du risque de faillite et de licenciement. Qu'y gagneraient les travailleurs?
Et pratiquement ?
Un "Front des forces autogestionnaires de gauche" vient de se constituer pour rédiger une Lettre ouverte s'opposant au processus de transformation de I'URSS en un vaste chaos capitaliste bureaucratique bradé au capital étranger. Mais les signataires représentent de très petites formations : le nouveau Parti socialiste (quelques 3 500 membres), l'aile autogestionnaire de la Plate-forme marxiste du PCUS (4), ce qui reste d'un peu socialiste dans la Plate-forme démocratique désormais très éclatée, des anarchossyndicalistes, des écologistes et des sociaux-démocrates de gauche.
Parallèlement, une réunion d'environ 40 collectifs de travailleurs de grosses entreprises s'est tenue en septembre 1990, dans l'usine Togliatti ; la résolution issue de cette rencontre proteste contre la loi de juin 1990 diminuant leur pouvoir au bénéfice des directeurs. L'aspiration à un contrôle du processus de "désétatisation" s'exprimera logiquement dans des réactions ouvrières de ce type, et ce pour de simples raisons d'auto-protection.
Mais les travailleurs subissent aussi l'absence de projet cohérent alternatif soutenu et exprimé par des forces significatives. On a dit que les partisans d'une "troisième voie" étaient étouffés. En revanche, face au conservatisme, les médias sont grands ouverts à la propagande libérale, soutenue avec des moyens non néqui n'ont pas hésité à envoyer en URSS des délégations de mineurs aux EtatsUnis. Ceux-ci n'ont pas manqué de vanter les mérites du capitalisme à leur retour.
Il n'y a pas là seulement qu'un effet de propagande, bien sûr. Les conditions de travail et le niveau de vie dans les pays capitalistes développés sont évidemment incomparablement meilleurs qu'en URSS. Toute la logique de la propagande libérale consiste à, d'une part, laisser croire que les gains ouvriers sont les produits "naturels" du marché et du capitalisme, d'autre part, et surtout, que l'ouverture de l'URSS au marché mondial capitaliste conduirait tout aussi "naturellement" aux mêmes résultats. La monstruosité de l'appareil bureaucratique et de ses dégâts porte les travailleurs à vouloir la décentralisation marchande — quitte à réagir ensuite, pragmatiquement, contre ses effets. La souveraineté n'est plus désormais la revendication des seules républiques : chaque région, chaque quartier, chaque usine — pour autant qu'il y ait là des ressources soit consommables, soit exportables — veut se l'approprier ; c'est la logique du chacun pour soi. De ce chaos grandissant émergent ici ou là, de façon le plus souvent éclatée, des processus moléculaires de reconstitution de certaines solidarités, et des résistances à la fois anti-bureaucratiques et anti-capitalistes. Le front de gauche qui vient de se constituer est au départ doté de très faibles forces. Mais c'est un point d'appui pour reconstituer par en bas une cohérence, celle d'un socialisme digne de ce
4) Voir Inprecorn° 310 du 1er juin 1990.