Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

L'hiver de tous les dangers

· Inprecor n° 316, 12 octobre 1990 · p. 5-7 · 2 435 mots

URSS et Russie Stalinisme

Nikolai Préobrajensky est un vétéran de la lutte anti-bureaucratique en Union soviétique. Il a participé à la création du Front populaire de Léningrad, ville dont

Préobrajensky milite aussi dans le Parti socialiste, nouvellement créé, aux côtés de Boris Kagarlitsky (voir Inprecor n° 304 du 9 mars 1990). En juillet 1990,

L'hiver de tous les dangers le maire, Anatoly Sobtehak, a quitté le PCUS lors du 28e Congrès.

Inprecor l'a rencontré à Léningrad.

INPRECOR : En visitant Léningrad, on est frappé par le fait que tous les hommes politiques, quelle que soit leur tendance politique, ont le même trophique de l'économie soviétique ne peut se régler que par les réformes de marché. Pourquoi cet état d'esprit ?

Nikolaï PREOBRAJENSKY : En effet, la majorité des hommes politiques pense que notre économie ne peut fonctionner efficacement, dans l'avenir, que par le marché. Ceci est dû à la propagande massive de la direction du Parti qui, depuis des années, prône cette voie ; les journalistes, les chercheurs, les savants, ne font que reprendre cette théorie. En outre, il faut souligner qu'aujourd'hui on a le droit de proclamer tout haut de telles idées (auparavant ceux qui étaient de cet avis se taisaient ou répétaient le laïus selon lequel notre "économie socialiste" était la meilleure).

Par ailleurs, il faut tenir en compte que, depuis des années, les niveaux de vie, de production et d'efficacité de l'Occident sont bien supérieurs aux nôtres et que les différentes tentatives de réforme réalisées jusqu'à présent ont échoué. Depuis quelques mois, surtout, les gens constatent l'échec total du système qui

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existait en Europe de l'Est et l'engouffrement des pays de l'ancien "bloc socialiste" dans le marché.

• Tu expliquais tout à l'heure que les mesures les plus révolutionnaires de la perestroïka ont elles-mêmes eu des effets contradictoires ; les droits plus importants donnés aux travailleurs dans les entreprises, notamment, auraient accentué la désorganisation du système de production et de distribution et approfondi la crise.

En effet. En 1987, alors que le mouvement de masse était très faible, Gorbatchev a doté les conseils ouvriers de tous les pouvoirs quant à l'organisation interne de l'entreprise. C'était une tentative pour sortir l'économie de la crise où elle s'enfonçait.

Ces conseils ont alors pu nommer ou élire le directeur, fixer les salaires, organiser la production, répartir les denrées en nature, etc. Dans 90 % des entreprises, cela n'a rien changé, étant donnée l'inactivité de la classe ouvrière, et les mêmes directeurs se sont fait réélire. Mais dans les autres cas, les ouvriers ont réellement pris l'initiative. Les résultats n'ont pas toujours été ceux que Gorbatchev espérait.

Les travailleurs ont parfois élu des directeurs qui "trichaient mieux" avec l'administration centrale ; dans la mesure où ces derniers n'ont aucun pouvoir sur les objectifs fixés par le Plan, ni sur les sources d'approvisionnement, ni sur les finalités de la production, les salariés choisissaient le chef qui était capable d'obtenir la meilleure masse salariale.

A partir de là, les ouvriers ont aussi souvent refusé de travailler en sovkhoze d'été (système d'enrôlement obligatoire d'un certain nombre de "volontaires" destiné à pallier à la pénurie chronique de main d'œuvre à la campagne, au moment des récoltes, ndlr). Ainsi, en cet été 1990, alors que la production de pommes de terre atteint un niveau record, on en perdra une grande partie faute de main-d'œuvre.

Enfin, il n'y a eu aucun entraînement à l'investissement, même dans les entreprises qui en avaient le plus besoin ; l'habitude était prise depuis si longtemps de se demander « A quoi bon ? » avant d'entreprendre quoi que ce soit...

Les mesures les plus naires" de la perestroika, concernant les entreprises, et dans un contexte général de passivité ouvrière, ont donc aggravé la situation de pénurie et de désorganisation. Ceci peut expliquer qu'aujourd'hui Gordont il jouissait il y a trois ans.

Brejnev, que sous dans les grandes villes...

qu'elle a beaucoup empiré !

Il n'y aura rien tant que l'économie de marché ne sera pas instaurée !

duction.

très rapidement.

tions occidentales de marché sortir du marasme?

nant et la majorité des solutions proposées s'oriente en général vers le marché.

vrons une situation de transition vers le marché où coexisteront deux tendances différentes. D'une part, la nécessité de mesures administratives et de commandement subsistera et, d'autre part, les mesures de marché seront mises sur pied.

Mais si toutes les réformes qui vont dans le sens du marché de l'Europe de l'Ouest ou des Etats-Unis étaient implantées im-

"révolutionmédiatement chez nous, ce serait le chaos.

sente concrètement ce marché pour les pays d'Europe de l'Est, et pour l'Union soviétique en particulier.

batchev n'ait plus le soutien populaire

• En tout cas, les gens retiennent que la situation économique empire ;

qu'elle est plus mauvaise que sous

Khroutchev et même que sous Staline, en tout cas

Ceux qui prétendent que c'est pire que sous Staline font de la démagogie ! A cette époque-là, on pouvait peut-être acheter de la vodka ou du caviar, mais peu de familles avaient un logement décent... Mais, si on compare la situation à celle d'il y a dix ans, sous Brejnev, ou même il étranger, etc. y a trois ans sous Gorbatchev, il évident

La population connaît surtout des difficultés de consommation, ce qui renforce le mécontentement ; mais il ne faut pas oublier les problèmes du système de pro-

La situation d'ensemble se dégrade

• Faut-il donc avoir recours aux solupour

Il est certain qu'il faut faire un tour-

A court terme, je pense que nous vi-

La question est de savoir ce que repré-

• En effet, si tous les économistes se déclarent partisans du marché, aucun n'est capable d'expliquer comment l'URSS va y arriver, ni comment résoudre la coexistence de formes différentes de propriété. Y-aura-t-il, dans les mois qui viennent, une opposition à cette politique de privatisations, et de la part de qui ?

Cela dépend d'abord de la concrétisation ou non de cette politique ; la privatisation est une notion très large, on peut mettre beaucoup de choses sous ce nom : donner l'usine aux ouvriers ou le magasin aux commerçants ou encore au capital

• Qu'est-ce qui est envisageable ? La plupart des économistes semblent exclure la vente au capital étranger... Nombreux sont ceux pourtant qui souhaitent l'arrivée du capital étranger. Lénine disait, avant 1917, que le capital étranger pouvait représenter une aubaine pour nous parce qu'il était plus "cultivé" que le russe ! Mais je ne crois pas que le capital occidental ait très envie, dans l'état actuel des choses, de venir investir chez nous. Ce qui est réellement en chantier pour les Pays baltes, pour Moscou ou encore pour Léningrad, c'est la privatisation du secteur tertiaire — le commerce, les petits services, etc. Je ne pense pas qu'il y ait de grosses résistances à cela, si les conditions de vie de la population n'en pâtissent pas. Mais si la privatisation provoque du chômage et si on passe d'un monopole à un autre, il y aura des protestations. Par exemple, à Moscou beaucoup de cantines du peuple subventionnées ont fermé ; à leur place sont apparues les coopératives privées qui vendent cing ou dix fois plus cher, ce qui provoqué une hausse brutale des prix.

Les gens ne se battront pas, à mon avis, en priorité contre les privatisations, mais contre la bureaucratie et le système politique existant. Ce n'est qu'après sa destruction que nous entrerons dans une nouvelle phase de lutte.

• Cette lutte contre le système comporte-t-elle un rejet de tout ce que représente la Révolution ou concerne-lelle seulement le rôle actuel du Parti et de l'Etal?

Oui, tout est repoussé en bloc et les médias renforcent ce rejet de la révolution d'Octobre ; l'anti-communisme est effectivement très fort en URSS.

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• Mais que disent les tendances politiques qui se situent plus à gauche ?

Ces courants vont s'affirmer davantage, mais il est difficile de savoir dans quels délais ; aujourd'hui ils ne pèsent guère. Il existe des organisations de gauche, en URSS, mais elles sont très petites. Elles interviennent aussi dans les nouveaux syndicats et peuvent avoir une influence dans les grèves, comme on l'a vu dans les régions minières.

Dans l'année à venir on assistera sûrement à des différenciations politiques. Il y a objectivement une place pour la gauche, mais on ne peut pas dire aujourd'hui qui va l'occuper. Par ailleurs, la grande inconnue est la réaction de la classe ouvrière.

• Nous avons entendu dire que l'hiver prochain, à cause des difficultés d'approvisionnement, on peut déjà s'altendre à des émeutes ou à des soulèvements de protestation.

Sans jouer les oracles, on peut prévoir que des actions de protestation violentes auront lieu en Union soviétique. Le système de production et de distribution s'effondre. Nous ne passerons pas l'hiver sans de graves problèmes de ravitaillement. Cet été, il y avait du pain à Léningrad, à Moscou et dans les grandes villes, mais à la campagne, il y a déjà des endroits où on ne trouve plus rien.

Quelle solution peut trouver l'équipe Gorbatchev pour empêcher cela?

Pour se maintenir au pouvoir, Gorbatchev devra passer des alliances avec certaines forces nouvelles et les inviter à participer au gouvernement; je fais référence aux fronts populaires, aux députés indépendants, ou à des secteurs du mouvement dit démocratique, comme par exemple les partisans de Boris Eltsine. Cela peut lui permettre de désamorcer un peu le mouvement social. Si les remous sociaux n'existent pas encore à grande échelle, tout le monde sait qu'ils sont inévitables.

• Gorbatchev aura-t-il affaire à une forte opposition des conservateurs?

Certainement, on peut même imaginer des tentatives de liquidation physique de Gorbatchev ; pour certaines forces conservatrices (des secteurs dits de gauche ou de droite, ou l'armée) sa disparition apparaît comme la seule solution. Gorbatchev est en train d'embrouiller les cartes de la scène politique traditionnelle et il concentre de plus en plus de pouvoirs (président de = Inprecor n°316 du 12 au 25 octobre 1990 l'URSS, Secrétaire général du Parti, etc.) ; il a une grande influence personnelle. Au sein du PCUS même, il passe de fait au-dessus du comité central, ou contredit ses décisions. Si jamais il n'était plus aux commandes, les divisions apparaîtraient beaucoup plus clairement.

• Nous avons rencontré un ancien officier de l'Armée rouge, qui a brossé un tableau assez inquiétant de l'évolution de cette institution. Il nous expliquait que les officiers les plus progressistes quittaient l'Armée pour adhérer au mouvement démocratique et que seuls les plus conservateurs, qui constituent un réel danger, y resteraient.

C'est vrai en quelque sorte, mais je n'ai pas l'impression que les départs soient si massifs. En lisant le journal de l'armée L'Etoile rouge, on se se demande toujours pourquoi le coup d'Etat militaire n'a pas encore eu lieu ! On peut y lire de nombreuses lettres de plaintes, sur la détérioration de l'Etat, sur les républiques où il y a des mouvements nationalistes, etc. On peut constater le mécontentement profond qui traverse l'armée toute entière, à tous les niveaux. Les militaires se font chasser d'Europe de l'Est, ils connaissent des problèmes de logement, une perte de salaire de 20% pour 1990 et, surtout, ils sentent que l'URSS est en train de se désintégrer. Si on se pose la question de savoir si l'armée peut servir à stabiliser la situation, il faut aussi se demander dans quel sens

Certains secteurs de l'appareil d'Etat contribuent sûrement à accroître les tensions nationales ou sociales — un peu comme au Chili, à la veille du putsch de 1973 — pour faire comprendre à la masse des officiers et des hommes d'Etat la nécessité d'en appeler à l'Armée pour qu'elle rétablisse l'*ordre".

• Mais il paraît invraisemblable de penser stabiliser la situation par un putsch, au point où en sont arrivées les choses, avec l'effondrement de l'économie, et le fait que la population se soit engouffrée dans l'ouverture démocratique?

Je ne suis pas sûr que la situation soit complètement irréversible. Si quelqu'un sent que sa maison est en flammes, il ne s'y résigne pas ; il tente de prendre des mesures d'urgence. Je vous rappelle qu'en Pologne, en 1980, cela s'est fait en une nuit...

Mais s'il est certain que l'Armée ne peut pas espérer en finir avec le chaos économique, elle peut, en revanche, tenter de résoudre les batailles inter-ethniques,

= par exemple. Elle peut rétablir au moins une paix et un ordre de surface, un certain statu quo. Mais elle ne le fera pas d'elle-même (ce n'est pas dans nos traditions), mais par le biais de l'appareil politique ou de certaines de ses fractions qui seront officiellement chargées de rétablir l'ordre.

• Quel est l'état d'esprit de la masse des Soviétiques par rapport aux sociétés d'Europe occidentale ? Ils semblent avoir une image très floue de nos pays et ne connaître que le niveau de consommation très élevé qui peut y exister, comparé au leur... Ils paraissent ignorer assez largement la situation réelle des travailleurs.

Par ailleurs, tu sembles dire que la situation en URSS va évoluer en fonction de ce qui se passe en Europe de l'Ouest...

En effet, ici les gens admirent d'abord les Etats-Unis, ensuite le Japon et puis le reste de l'Europe occidentale ; Margaret Thatcher est aussi très appréciée, parce qu'elle apparaît comme la grande amie de Gorbatchev!

Nombreux sont ceux qui se déclarent partisans de la social-démocratie, et la Suède est souvent citée comme un modèle aux côtés de l'Allemagne de l'Ouest. La situation de ces pays peut apparaître effectivement comme un grand progrès par rapport à celle de l'URSS actuellement ; mais personne ne dit comment les égaler, ni si cela sera possible.

A mon avis, nous sommes entrés dans la révolution russe, la deuxième grande révolution, un peu comme en France en 1848 ou aux Etats-Unis au moment de la guerre de Sécession ; il est difficile de prédire ce qui en sortira.

Je pense que nous assisterons à de grands mouvements de masse, peut-être à des affrontements, et que ce sera la classe ouvrière qui jouera le rôle décisif. Mais je ne crois pas que cela aille dans le sens des idéaux de gauche.

Après 10 ou 15 ans de ce nouveau cours, nous vivrons, en tout cas, dans une société qui aura beaucoup plus d'éléments capitalistes qu'aujourd'hui et le mouvement ouvrier sera beaucoup plus fort et plus expérimenté

Mais nous dépendons beaucoup de ce qui se passe en Occident, car les développements économiques seront très liés, en tout cas dans leur structure. Ce n'est sûrement pas une vision optimiste, mais il faut être lucide et regarder autour de soi ! *

Propos recueillis par Anne-Marie Fanon

Léningrad, 26 juillet 1990

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