Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GOLFE

Contre l'intervention

· Inprecor n° 316, 12 octobre 1990 · p. 26-27 · 2 506 mots

Golfe et Irak URSS et Russie États-Unis Stalinisme

I. LA CONCENTRATION en cours Le secrétariat unifié (SU) de la IVe de troupes impérialistes en Arabie saou- Internationale a adopté, le 5 octobre 1990, dite, sur les côtes du Golfe arabo- la résolution suivante sur persique, dans ses eaux, en mer d'Oman et en mer Rouge, est inégalée depuis, au les événements du Golfe arabo-persique. moins, la guerre d'agression américaine en Indochine. Le fait qu'elle ait mobilisé à ses côtés des supplétifs du tiers monde, SU de la IVe INTERNATIONALE de pays arabes, musulmans ou autres, jusques et y compris les militaires argentins, ne change rien à sa nature évidente. Le maître d'œuvre de cette formidable concentration n'est autre que l'impérialisme américain. Son premier enjeu est de confirmer la suprématie militaire des Etats-Unis, dans un monde où ils sont plus libres que jamais d'agir à leur guise face à la débâcle des Etats staliniens. C'est aujourd'hui le tiers-monde qui devient la cible principale de leur "dissuasion". Les rapaces de la Maison blanche et du Pentagone ont trouvé une bonne occasion de surmonter de façon décisive le "syndrome vietnamien" qui, hier encore, limitait leurs élans belliqueux. La Grenade, le Liban, puis Panama ont été les jalons de cette récupération par l'impérialisme américain de son rôle de gendarme mondial, prêt à intervenir à la rescousse de l'ordre impérialiste partout où il est menacé.

II. LA BUREAUCRATIE SOVIETIQUE, qui avait été précédée sur cette voie par la bureaucratie chinoise, est aujourd'hui directement complice de l'entreprise impérialiste. Confrontés à de graves problèmes politiques, sociaux et économiques en Union soviétique même, les bureaucrates du Kremlin mendient aujourd'hui l'aide économique impérialiste. En échange, comme vient encore de l'illustrer le sommet d'Helsinki, ils abdiquent toute opposition, aussi minimale fût-elle, aux desseins de leurs nouveaux bailleurs de fonds. Cette collusion à un degré sans précédent, signe de la décré. pitude du système bureaucratique, s'est manifestée au Conseil de sécurité de l'ONU. Les cinq "grandes puissances" qui y siègent ont été unanimes non seulement pour condamner l'invasion du Koweit par l'Irak, mais aussi pour avaliser le blocus décrété par les impérialistes, y compris en légitimant l'usage de leurs forces d'intervention pour l'imposer. Helsinki est apparu comme un acquiescement par avance de la part de Gorbatchev à l'agression américaine qui se prépare fébrilement.

III. LA NOUVELLE CROISADE impérialiste en cours contre l'Irak n'a rien à voir avec le "droit international" qu'elle prétend faire respecter par la force. Même pris dans sa conception la plus formelle, le soi-disant "droit international" ne saurait être arbitré par le club fermé des grandes puissances siégeant en permanence au Conseil de sécurité. Chacune de ces grandes puissances peut, par son droit de vote, y bloquer toute résolution du reste des Etats du monde. Ainsi, les résolutions du Conseil de sécurité ne sont-elles en ces, Aucun crédit ne peut être accordé à ces "justiciers" qui aa- fait que l'expression du consensus entre les grandes fouent eux-mêmes allégrement, et quotidiennement, ce même "droit international". Aucun crédit ne peut être accordé à ces "juges" qui usent de divers poids et mesures, selon que les contrevenants au "droit" ou ceux qui subissent leurs actes figurent ou non parmi leurs clients. Leur hypocrisie est tout à fait flagrante ; nombreux sont les peuples qui peuvent en témoigner, y compris dans la zone même de l'intervention impérialiste où Kurdes, Libanais et Palestiniens savent ce qu'il faut penser de la garantie par les grandes puissances du "droit international", voire même de l'application des résolutions de TONU.

IV. LA PRETENTION des puissances impérialistes à défendre la "démocratie" contre la dictature despotique de Saddam Hussein est encore plus risible. Combien de tyrans ont été installés et entretenus de par le monde par les Etats impérialistes ! Le tyran irakien lui-même, dont le régime n'a en rien changé de nature, était hier encore leur allié respectable, quand il combattait l'Iran et n'hésitait pas à gazer la population kurde. Ces soi-disant ardents défenseurs de la "démocratie" interviennent aujourd'hui contre l'Irak, en défense d'un régime anachronique au moins aussi peu démocratique, celui de l'émir du Koweit, et sur le territoire de l'Etat le moins démocratique et le plus réactionnaire du monde, notamment à l'égard des femmes, qu'est le royaume saoudien. Sans parler des supplétifs du tiers-monde qui, comme chacun sait, appartiennent au cercle des fiers "démocrates", tels que les militaires syriens, argentins ou pakistanais.

V. MEME L'EXPLICATION plus pernicieuse à l'intention des consommateurs des pays importateurs de pétrole, selon laquelle l'intervention impérialiste aurait pour but d'empêcher l'Irak de faire augmenter les prix du pétrole, n'est en fait qu'une contre-vérité. En effet, la hausse actuelle des cours pétroliers, le "nouveau choc pétrolier" — dont l'ampleur réelle est exagérée à dessein — n'est nullement le résultat de l'annexion du Koweit par l'Irak. Ce dernier ne demande pas mieux que de pouvoir exporter au maximum des capacités dont il dispose, ce qui ne peut que contribuer fatalement au maintien des prix à un bas niveau, l'offre mondiale de pétrole excédant la demande. Si "choc pétrolier" il y a, il n'est dû qu'à une chose, et une seule, qui alimente la spéculation des vautours du marché mondial : l'embargo décrété par les grandes puissances sur les exportations irako-koweitiennes de pétrole ! Ainsi, ceux qui ameutent les opinions publiques de leurs pays contre le fauteur d'inflation mondiale que serait Saddam Hussein mystifient-ils tout bonnement les consommateurs. Il ne tient qu'à eux de ramener les prix pétroliers à leur niveau antérieur, en levant immédiatement le blocus im-

VI. LES GOUVERNEMENTS IMPERIALISTES, celui de Washington en particulier, savaient que des temps difficiles sur le plan économique les attendaient. Pour la récession dont les signes s'accumulent inexorablement aux Etats-Unis depuis bien avant la crise du Golfe, comme pour les politiques d'austérité que plusieurs gouvernements européens s'efforcent de mettre en vigueur, la ré cente crise du Golfe offre un prétexte inespéré. Les déboires des économies capitalistes, comme ceux des économies étatisées en voie de privatisation, sont désormais imputés à Saddam Hussein, accusé de faire flamber les prix. Des sacrifices sont exigés des travailleurs des pays impérialistes, au nom de la croisade que mènent leurs gouvernements. Comble de la fourberie : il leur est demandé de se serrer la ceinture, au moment où des milliards sont dilapidés pour mettre l'Irak à genoux ; les dépenses sociales sont réduites, mais les dépenses militaires restent intactes, quand elles n'augmentent pas. La parade a été trouvée pour rejeter les pressions qui, arguant de la détente dans les rapports internationaux, exigent la réduction drastique des budgets militaires.

VII. L'OBJECTIF IMMEDIAT de l'intervention impérialiste est double : le rétablissement et la consolidation de l'ordre impérialiste dans la région du Golfe, et la neutralisation ou la destruction du potentiel militaire irakien qui menace aujourd'hui cet ordre établi

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depuis des décennies. L'impérialisme mondial a un intérêt évident et considérable à maintenir les monarchies pétrolières qu'il a créées ou contribué à créer dans cette partie du monde. Ces Etats ou mini-Etats disposent, en effet, de ressources bien supérieures à leurs possibilités d'investissement dans leurs pays sous-peuplés et désertiques en grande partie, quand ils ne sont pas exigus. Leurs revenus pétroliers deviennent ainsi, pour une large part sinon la plus grande, des "surplus de capitaux". Loin d'être mis à la disposition des populations de cette région où, comme ailleurs dans le tiers monde, sévissent la misère et le chômage, ces capitaux "excédentaires" sont placés dans les économies impérialistes sous forme de dépôts bancaires, d'achats immobiliers ou de prises de participation. Ils servent même à financer les budgets impérialistes, tels que le budget américain avec son énorme déficit accumulé, par l'achat de bons du

VIII. LES MINI-ETATS PETROLIERS que sont le Koweit, les Emirats arabes unis (EAU) et le Qatar sont, à l'origine, autant de relais établis par l'empire britannique sur les flancs de la péninsule arabe depuis le siècle dernier. La découverte des richesses pétrolières que recèle leur sous-sol a conduit l'impérialisme britannique à y établir des "Etats", dont les frontières correspondaient à l'étendue des concessions pétrolières accordées par Londres aux compagnies impérialistes. Il s'agissait ainsi de séparer ces richesses des régions peuplées adjacentes dont elles ne se distinguaient pas auparavant. Les tribus qui s'y étaient installées se trouvèrent ainsi dans une position privilégiée, bénéficiant des royalties — minimes au départ — que leur versaient les compagnies. Du même fait, ces tribus se trouvaient entièrement dépendantes de la protection impérialiste et leurs réserves pétrolières sous bonne garde. A son "indépendance" en 1961, le Koweit ne comptait que 300 000 habitants ; les Emirats arabes unis "indépendants" en 1971 en comptaient 180 000 et le Qatar, la même année, encore moins. Ces populations étaient déjà largement composées d'immigrés exclus des bénéfices réservés aux

Le boom pétrolier à partir de 1974 a abouti à un afflux massif de travailleurs immigrés, dont la proportion a atteint 60 % de la popula tion au Koweit et 75 % dans les EAU. Ces immigrés y résident dans des conditions très précaires, soumis à toutes sortes de brimades et de discriminations. Une majorité d'entre eux, notamment les travailleurs d'Asie du Sud et du Sud-Est, sont là uniquement à titre temporaire. Les "autochtones" eux-mêmes ont d'ailleurs très inégalement accès aux richesses de l'Etat et à l'exercice de droits politiques, quand ils existent (10 % seulement des citoyens koweitiens jouissent d'un droit de vote, bien symbolique du reste).

La notion de droit à l'autodétermination, lorsqu'elle s'applique à la minorité privilégiée que sont les citoyens de ces Etats, en excluant la majorité de ceux qui y résident et y travaillent, est une pure mystification. Il ne s'agit pas de la liberté des "autochtones" de vivre comme bon leur semble. Il s'agit en fait de leur liberté de jouir seuls des richesses que recèle le sous-sol de leur Etat, d'en priver leurs travailleurs et les populations adjacentes et de recycler les revenus "excédentaires" qui en résultent dans les économies impérialistes. Mais en tout état de cause, quel que soit le point de vue sur l'applicabilité du droit à l'autodétermination dans ces cas particuliers et limites, ce droit signifie d'abord et avant tout que c'est aux peuples de la région de régler leurs propres problèmes, sans des interventions extérieures qu'ils rejettent massivement.

IX. L'INVASION et l'annexion du Koweit par l'Irak ne sauraient done être jugées à l'aune formelle du "droit international", fondé sur la division du monde par les grandes puissances. Du point de vue marxiste révolutionnaire, cette question relève de l'analyse politique et sociale de l'événement et de ses enjeux réels. Or, la dictature tyrannique de Saddam Hussein n'est en rien l'expression de la volonté du peuple irakien, ni la représentante de ses intérêts véritables. Ce régime bourgeois bureaucratique, fondé sur la liquidation physique du mouvement ouvrier organisé et de toute opposition politique, ainsi que sur une guerre d'extermination permanente contre le peuple kurde, a entrepris d'annexer le Koweit pour la poursuite de = Inprecor n° 316 du 12 au. 25 octobre 1990

GOLFE = ses propres objectifs expansionnistes. L'invasion du Koweit par l'Irak s'inscrit dans la continuité de la même logique qui a naguère poussé Saddam Hussein à envahir le sol iranien ; c'est pourquoi nous la condamnons. La nouvelle invasion est d'ailleurs à bien des égards la conséquence directe de la précédente : sorti exsangue sur le plan économique de sa longue et folle aventure guerrière contre l'Iran, le despote irakien n'avait d'autre choix que de renoncer à ses moyens militaires et à ses ambitions, et donc de courir à sa perte, ou de fuir en avant en faisant main basse sur le Koweit.

X. LA FAÇON MEME dont le Koweit a été annexé illustre bien le type de politique dont cet acte est la continuation. L'invasion du Koweit par l'armée de Saddam Hussein s'est déroulée à la manière d'une occupation et non d'une libération. Elle a entièrement méprisé les travailleurs et résidents locaux, aussi bien les Arabes que les autres, plaçant ses propres hommes à toutes les commandes. Elle s'est accompagnée de viols, de rapines, profitant en particulier aux privilégiés de l'appareil de la dictature, et d'un transfert massif de biens en Irak. Le recours même du pouvoir irakien à une prise d'otages à grande échelle est un choix révélateur de son propre cynisme que ne peut justifier celui des impérialistes.

La mainmise de la tyrannie baassiste de Bagdad sur les richesses du Koweit ne saurait bénéficier aux travailleurs et aux populations de l'Irak et du Koweit. Elle ne pourrait servir qu'à accroître les privilèges de la coterie personnelle de Saddam Hussein et à alimenter ses projets de mégalomane, ainsi que ses ambitions. Il est donc impossible du point de vue des travailleurs de s'identifier aux actes du tyran irakien et de soutenir son occupation du Koweit.

XI. DE MEME, la bataille de récupération menée par l'émir du Koweit est encore moins la nôtre, même si l'on faisait abstraction de l'intervention impérialiste à ses côtés. Entre le despote irakien et le potentat koweitien, les travailleurs ne sauraient prendre parti. Leurs intérêts sont piétinés par l'un comme par l'autre. La revendication du retrait irakien du Koweit faite par l'émir et ses protecteurs, au nom du "droit international", sert aujourd'hui de justification à la présence des troupes impérialistes dans la région, d'autant plus que leurs gouvernements s'affirment prêts à les retirer aussitôt que l'Irak aura retiré les siennes du Koweit. Elle légitime l'embargo décrété contre l'Irak comme moyen prétendument "pacifique" de forcer le respect du "droit international".

XII. FACE A l'impressionnante intervention impérialiste dans la région du Golfe, face au blocus de l'Irak imposé par les puissances impérialistes avec l'aval des bureaucraties de Moscou et de Pékin, la tâche centrale de toutes les forces anti-impérialistes est de tout mettre en œuvre pour mettre fin à cet étranglement. Outre l'hypocrisie des prétentions des impérialistes et de leurs alliés, il ne fait aucun doute à nos yeux que le même dispositif qui sert aujourd'hui à asphyxier l'Irak et qui s'apprête à lui asséner un coup dévastateur servira demain à d'autres blocus et à d'autres agressions contre de vraies révolutions populaires et contre quiconque osera défier l'ordre impérialiste mondial. En ce sens, nous nous opposons sans la moindre hésitation à toute action impérialiste contre l'Irak, indépendamment de la nature de son régime. Nous sommes pour le retrait immédiat et inconditionnel des forces impérialistes et de leurs supplétifs d'Arabie saoudite des côtes du Golfe, pour le retrait immédiat et inconditionnel des flottes impérialistes des eaux du Golfe, de ses abords et de la mer Rouge. En cas d'affrontement armé, nous sommes inconditionnellement pour la défaite des troupes impérialistes. Nous sommes pour la cessation immédiate et inconditionnelle du blocus imposé aux populations de l'Irak et du Koweit, pour la libération sans condition des avoirs irakiens gelés dans les pays impérialistes et pour la cessation des brimades imposées aux ressortissants irakiens à l'étranger. Nous nous employons à mettre sur pied de toute urgence un mouvement anti-guerre international le plus large possible. Le degré de collusion avec l'impérialisme atteint par les bureaucrates du Kremlin impose aux révolutionnaires de redoubler leurs efforts. Il faut empêcher l'impérialisme de dicter sa loi aux peuples du monde. *

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