Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

L'ANC dans l'impasse

· Inprecor n° 316, 12 octobre 1990 · p. 13-17, 17 · 4 796 mots

Afrique australe Syndicalisme

Le processus de négociations se poursuit et tout indique que la classe dirigeante temps, on voit s'exacerber les contradictions dans un pays où tout a été modelé social" large et sur de nouvelles formes de régulation stables que si les directions

La situation sud-africaine n'a jamais été aussi paradoxale. est définitivemen: engagée dans une réforme radicale de la société. En même par des décennies de discrimination raciale. Les réformes institutionnelles envisagées ne déboucheront sur un "consensus politiques, hégémoniques dans le mouvement de libération, sont prêtes à faire ce compromis. Peter BLUMER

AU-DELA de la volonté réformatrice de De Klerk et du patronat, la société sud-africaine reste pour l'instant celle de la misère et de la détresse pour des millions de Noirs. L'oppression raciale ne disparaîtra pas de sitôt, la question de la terre et des Bantoustans demeurera une plaie ouverte et le renouveau du capitalisme sud-africain, qui reste l'objectif principal du régime, ne se fera qu'en rationalisant et en renforçant l'exploitation des travailleurs.

Une nouvelle période peut s'ouvrir rapidement en Afrique du Sud ; mais les conséquences de l'apartheid n'auront pas pour autant disparu (1).

Le 4 mai 1990, la réunion de Groote Schuur entre le gouvernement et le Congrès national africain (ANC) se terminait par un communiqué commun indiquant la mise en place d'une commission de travail dont « les procédés seront confidentiels ».

Cet engagement s'est jusqu'à présent, malgré quelques tensions apparentes, de courte durée. Alors que les négociations constitutionnelles en tant que telles n'ont officiellement pas commencé, les rencontres entre le gouvernement et l'ANC ont généralement eu pour objet de peser sur la situation politique et sociale et de maintenir les conditions du

L'ANC a dû annoncer qu'il renonçait à la "lutte armée" et il a joué un rôle modérateur dans plusieurs conflits sociaux; il a surtout accepté de revoir de fond en comble son programme historique sans que le gouvernement ne cède rien d'autre = Inprecor n° 316 du 12 au 25 octobre 1990 que ce qui figurait dans son propre agenda de réformes (2).

Alors que rien n'a changé pour les opprimés de ce pays, De Klerk est le premier chef d'Etat sud-africain à avoir fait une visite officielle aux Etats-Unis, depuis 45 ans. En septembre 1990, pour la première fois depuis 1964, le gouvernement de Prétoria participait à une réunion du Bureau international du travail (BIT).

En une année, le commerce avec les pays d'Afrique australe et avec la Côte d'Ivoire a augmenté de 40 % ; 32 % des exportations se font maintenant en direction des autres Etats africains. On apprenait aussi récemment que diverses institutions financières sud-africaines auraient pris 10 % de parts de Lonhro, une multinationale britannique qui joue un rôle considérable dans les économies afri-

Ainsi, le vieux projet impérialiste, visant à prendre appui sur l'économie sud-africaine pour une meilleure mise en valeur du capital dans tout le sous-continent, se met lentement en place.

De Klerk occupe le devant de la scène, multiplie les interviews et montre qu'il a l'initiative.

Tel est le premier bilan qu'il faut tirer

Comment en est-on arrivé là ?

Les affrontements dans le Natal et la violence dans les townships du Transvaal ont joué un très grand rôle dans ce proces-

Mais il faut se garder des contresens. Beaucoup de médias ont présenté cela comme un conflit "entre Noirs" ou même entre ethnies xhosas et zoulous, alors qu'en réalité de nombreux autres facteurs politiques sont intervenus dans ces événe-

Il est en effet bon de rappeler que les violences au Natal, depuis quatre ans, ont opposé des groupes appartenant tous à la

ANC

population zoulou : des forces soutenant, d'un côté, le parti Inkhata de Buthelezi et, de l'autre, des secteurs sympathisants de l'ANC (3). Cela confirmait, par ailleurs, une tendance au chaos et à la décomposition sociale dans certains townships.

A qui profite la violence ?

Les affrontements dans le Transvaal, au cours des derniers mois, ont représenté d'une certaine manière un transfert des conflits du Natal au cœur des foyers de travailleurs migrants. Ils ont clairement fait apparaître les manipulations extérieures, des connections avec des secteurs patronaux, avec l'extrême droite et la police.

Enfin, et surtout, les attaques aveugles et meurtrières - menées, cette fois-ci, par des commandos — des Noirs dans les gares, les trains et les files d'attente en septembre 1990, ont confirmé qu'au moins une partie de l'appareil d'Etat tirait les ficelles. Plusieurs dizaines de gens (sans distinction d'ethnie) ont ainsi été assassinés en quelques jours, aux heures d'affluence. Il ne s'agissait plus d'un conflit entre Noirs, mais d'une stratégie de tension, directement liée au processus de négociations.

Que le gouvernement De Klerk ferme les yeux sur ces attentats ou qu'il les mani-

1) La comparaison avec la déségrégation aux Etats-Unis est souvent établie. L'analogie s'arrête au fait, qu'aux Etats Unis, les Noirs n'étaient pas majoritaires dans les années 50 et 60 et que la question de la terre ne se posait pas comme en Afrique du Sud.

2) 1990 aurait vu le licenciement de 25 000 mineurs. Les réductions d'emplois se poursuivent, mais le syndicat paraît chercher un compromis avec la Chambre des mines. En sep tembre 1990, la longue campagne de boycott des loyers s'est soldée à Soweto par un accord entre l'administration et un comité auto-proclamé de personnalités de l'ANC. Alors que la ségrégation de l'habitat n'a pas été modifiée, l'ANC vient d'entrer dans la Chambre régionale du grand Johannesburg : un de ses membres a déclaré que cela équivalait à la création d'une "assemblée constituante locale". Sunday Star, 23 septembre 1990

3) Voir Inprecor n° 315 du 28 septembre 1990

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pule directement ne change rien au problème : il en est le premier bénéficiaire.

Comment ne pas s'étonner, en effet, que, dans un pays aussi bien policé, on ait été incapable de trouver la moindre piste sur ces groupes armés qui agissent en plein jour et au cœur de la ville et que toutes les indications apportées par les témoins aient été prises à la légère et avec cynisme (4).

A l'inverse, le régime a manipulé l'opinion en présentant tout cela uniquement comme un conflit entre l'ANC et Inkhata ; il a littéralement mis en scène et alimenté cette interprétation unilatérale. Une table ronde s'est ainsi tenue, sous la présidence de Pik Botha, ministre des Affaires étrangères, entre le Président du Transkei (peuplé de Xhosas) et le roi des Zoulous. Communiqués, échange de bons procédés, avec des allures de "conférence de paix", le tout sous les caméras de télévision ! Ensuite ont eu lieu deux grands rassemblements séparés aux stades de Tokoza et de Soweto — sous la surveillance de l'armée et la police, omniprésentes —, où les deux hommes se sont montrés devant des dizaines de milliers de leurs partisans, xhosas pour l'un, zoulous pour l'autre. Ainsi, la mise en scène prend forme : la question ethnique occupe le devant de la scène, et ce, en plein centre industriel du pays, au cœur de la classe ouvrière noire. Comble d'hypocrisie, le gouvernement sud-africain a fait appel à la communauté internationale pour qu'elle fasse pression sur les deux parties (ANC et Inkhata) pour qu'elles cessent leur conflit ! Le 18 septembre 1990, De Klerk a expliqué : « Je me suis constamment attelé à préparer le terrain pour des discussions entre les différents partis et à promouvoir des rencontres bilatérales entre les dirigeants de ces gens qui s'affrontent violemment» (5).

De Klerk renforee

Usa position

Face à cela, l'ANC a multiplié les erreurs politiques. Il s'était engagé dans les négociations avec la perspective de renforcer sa légitimité, comme unique représentant des opprimés, pensant qu'une sorte de tête-à-tête Mandela-De Klerk confirmerait l'ANC dans son rôle dirigeant, malgré les compromis inévitables. C'était évidemment une erreur sectaire, mais somme toute assez habituelle de la part de cette organisation. Mais cette stratégie l'enferme maintenant dans une impasse.

Le fameux communiqué de Groote Schuur engage totalement la responsabilité de l'ANC dans une transition pacifique. Il a donc fallu, pour y parvenir, que cette organisation reconnaisse la légitimité de De Klerk et en fasse un partenaire de confiance.

Plusieurs déclarations de dirigeants de l'ANC, ou de syndicalistes qui lui sont liés, sont allées jusqu'à présenter l'organicomme d'ores et déjà responsable des affaires du pays. L'évocation faite par Nelson Mandela d'une "troisième force", coupable des violences, lui a permis de dénoncer une partie de l'appareil d'Etat sans mettre directement en accusation le gouvernement.

Dans ce contexte, il était normal que l'ANC se tourne sans complexes vers De Klerk pour arrêter les violences. Mandela « a exhorté le gouvernement à faire usage de toute la force de son appareil de sécurité pour en finir avec la violence. (...) M. Mandela a dit que le gouvernement disposait d'une armée et d'une police fortes, efficaces et bien équipées qu'il pouvait facilement utiliser. Dans ce cas, la violence disparaîtrait » (6). Fort de cet appel, le gouvernement a engagé alors l'opération "Poing de fer" pour pacifier les townships avec l'armée.

Celle-ci a pris position au sein des cités noires, encerclant les foyers avec des barbelés et multipliant les contrôles. Le couvre-feu a été établi, le 25 septembre 1990, dans les townships du Transvaal, obligeant ceux qui travaillent de nuit à avoir un laisser-passer établi par leur employeur, et gelant une grande partie de la vie politique et sociale des quartiers. Des foyers de travailleurs (essentiellement ceux dont les locataires sont des partisans de l'ANC) ont été perquisitionnés sous prétexte de chercher des armes ! L'ANC a dû finalement protester et expliquer que ce n'était pas là la politique qu'il avait proposée pour stopper les violences....

En attendant, utilisant à bon escient la panique de la population et sa lassitude, De Klerk a fait apparaître l'armée comme un moindre mal, voire comme une protection salutaire.

La jeunesse attendait une réaction de TANC; elle voulait voir enfin les hommes de l'Umkonto, son aile armée, jouer un rôle ; mais il n'en a rien été. Au cours de meetings populaires, Mandela menaçait le gouvernement de d'armer la population (alors que l'ANC n'a pas les moyens militants de le faire aujourd'hui), mais confirmait aussitôt à la presse qu'il fallait préserver les conditions du dialogue et de la négociation. Dans la situation présente, les deux choses ne pouvaient de toute manière que s'exclure. Dans un autre contexte, sans doute, l'ANC aurait pu imposer au gouvernement le maintien des pourparlers, tout en faisant entrer en scène des milices armées, chargées de la protection des travailleurs dans les gares et les quartiers noirs. Mais les négociations se sont engagées dès le départ d'une toute autre manière : l'ANC les a acceptées comme une fin en soi et non comme un moyen tactique de redonner force au mouvement de masse. Dès lors, De Klerk pouvait manœuvrer librement.

La stratégie de tension organisée au Transvaal a pour but d'accroître la lassitude des populations et de réduire ainsi les capacités de résistance spontanées aux compromis en cours.

Le pouvoir sait fort bien que si l'ANC est une force politique très centralisée au sommet, c'est, par contre, un mouvement social fort peu organisé à la base ; il est maintenant evident qu'il a beaucoup de

Enfants dans une école mal à constituer et à stabiliser ses branches locales (7).

Le gouvernement a voulu empêcher que l'enthousiasme populaire vis-à-vis de l'ANC ne prenne une forme plus militante et structurée. En d'autres termes, il fallait veiller à ce que la légalisation de l'ANC et du Parti communiste sud-africain (PCSA), prévue pour les négociations, ne crée pas les conditions d'un vaste mouvement politique, organisant des millions d'hommes et de femmes. Pour le moment, cette tactique fonctionne.

Pire, l'ANC se voit peu à peu privé de

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son monopole dans les négociations. Le régime fait pression sur le Congrès panafricain (PAC) pour qu'il s'y engage lui-aussi ; mais, surtout, l'affaire de la "violence entre Noirs" ouvre la porte des débats constitutionnels à toutes les composantes ethniques engendrées par l'apartheid ("gouvernements" des Bantoustans et chefferies diverses).

La carte Buthelezi

Et c'est là que l'on retrouve Buthelezi comme pièce-maîtresse du grand jeu.

A force de pressions nationales et internationales, l'ANC a fini par reconnaître la nécessité d'une rencontre entre Mandevoire d'un township (DR) la et les différents responsables de Bantoustans (dont Buthelezi, pour le Kwazoulou). Ce nouveau compromis, qui entérinerait, aux dépens de l'ANC et de manière réactionnaire, la pluralité politique et surtout ethnique du processus de négociations, ne suffit pas : Buthelezi refuse la réunion et prétend qu'il veut rencontrer Mandela en tête-à-tête, comme représentant du parti Inkhata, l'égal de TANC!

Ainsi, au bout du compte, la violence ouvertement utilisée et alimentée par le pouvoir, a abouti à faire du Congrès natio= Inprecor n°316 du 12 au 25 octobre 1990 nal africain un partenaire important des négociations, mais un partenaire parmi d'autres.

La violence dans le Transvaal n'augure absolument pas un tournant brutal du régime ; elle n'annonce pas un retour aux répressions massives du passé ; elle ne représente pas une résistance aux réformes - même si certains secteurs fascistes peuvent s'y retrouver, et même agir pour leur propre compte. Au contraire, plus la classe dirigeante s'engage dans ces réformes, plus elle a besoin d'un petit coup trice de De Klerk a besoin de cette part de violence.

L'évolution de l'ANC

Tout cela pèse sur l'orientation de fond de l'ANC, car on ne peut comprendre son évolution sans se référer au

Nous avions déjà signalé que le programme de référence de l'ANC n'était plus la Charte de la Liberté mais une position bien en retrait, combinant l'avant-projet constitutionnel (Constitutional Guidelines) rédigé en 1989, et la déclaration d'Harare votée par l'Organisation de l'unité africaine (OUA), en août 1989, sur proposition de l'ANC (8).

Ce glissement ouvrait implicitement le débat sur les axes les plus radicaux de la vieille Charte, à commencer par ceux des nationalisations et des mécanismes de réduction des inégalités sociales.

La révision du programme s'imposait de toute manière, dès lors que les négociations avec De Klerk se substituaient brutalement à la notion de prise de pouvoir. Et ce, d'autant plus que plusieurs dirigeants de l'ANC, plutôt que de maintenir inutilement des illusions sur le projet de nationalisation des monopoles prévu par la Charte, ont préféré reconnaître que leur mouvement n'avait en réalité aucun programme économique arrêté (9).

C'est tout récemment que le document officiel du mouvement a abandonné officiellement le principe des nationalisations, au nom d'une vague référence à l'économie mixte" (10).

4) Le Weekly Mail, du 21 septembre 1990, révélait qu'une base en Namibie avait servi à l'armée sud-africaine pour l'entraînement d'hommes de l'Inkhata. Le reste de la presse a soigneusement ignoré cette enquête.

On a aussi évoqué la possibilité que ces commandos aient été constitués de gens de la RENAMO, l'organisation armée mozambicaine sponsorisée par les Sud-Africains. Enfin, des témoins ont dit à plusieurs reprises que des Blancs au visage noirci se trouvaient dans les mini-bus des commandos.

5) The Argus, 19 septembre 1990, Johannesburg.

6) The Star, 12 septembre 1990, Johannesburg.

Le 11 septembre 1990, TANC demandait au gouvernement de prendre tous les pouvoirs dans le Natal. Il proposait, par

La modestie du projet en dit long sur la situation dans laquelle se trouve la direction de l'ANC : sur la question des sociétés minières, le document propose une "autorité d'Etat chargée du marché des minéraux" et demande que le marché financier soit « davantage orienté vers la recherche d'objectifs de développement plus larges ». Tout cela n'est évidemment pas contradictoire avec les plans du patronat sud-africain.

L'ANC se doit d'expliquer ces évolutions à ses militants, tout en laissant planer l'idée que le gouvernement négocie contraint et forcé ; c'est un exercice difficile qui lui impose, pour le moment, un double langage, pour les besoins des meetings dans les townships et pour les grands médias.

Cette contradiction ne pourra pas durer trop longtemps. Il faudra bien finir par remettre en parallèle l'analyse des négociations et un nouveau projet politique. Les choses, jusqu'à présent, se font de façon parcimonieuse.

Ainsi dans New Era, un journal édité au Cap et apparemment contrôlé par des gens du Parti communiste, ont peut lire sous la plume de Tony Karon: « Dans l'immédiat, nous ne nous battons pas pour un Etat national démocratique, mais pour la création des conditions démocratiques grâce auxquelles la bataille politique pourra continuer » (11).

Dans la même publication, Albie Sachs, qui écrit des articles sur la réforme constitutionnelle pour le compte de l'ANC, explique : « Nous devons négocier parce que nous ne sommes pas assez forts pour renverser le pouvoir raciste — il est encore trop armé. Et il est probable que le processus de destruction de ce pouvoir serait si désastreux pour le pays que nous hériterions d'une montagne de ruines (...).

« Voilà pourquoi je pense que (...) si nous pouvons développer une stratégie qui nous préserve d'années d'incertitude, de sabotage, de déstabilisation et d'attaques physiques, cela favorisera l'intérêt des masses (...). Les leçons douloureuses du Mozambique et de l'Angola nous montrent qu'une victoire brusque et totale (à laquelle nous avons été nombreux à rêver pendant des années) résoudrait peut-être ailleurs, un comité de liaison entre les forces armées et T'ANC pour tous les problèmes de violence dans la province. The Citizen 12 septembre 1990.

7) Voir l'article d'Anton Harber dans Weekly Mail du 21 septembre 1990, Johannesburg.

8) Voir Inprecor n° 312 du 29 juin 1990.

9) Thabo Mbeki à Londres, The Citizen, 21 septembre 1990.

10) Financial Times, 1er octobre 1990.

11) Tony Karon, New Era, hiver 1990, Cape Town. Tony Karon s'était illustré, voici quelques années, par une défense de la Charte de la Liberté comme instrument de lutte pour le socialisme (Voir Work in Progress, n° 42, mai 1986).

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drerait d'autres qui pourraient se révéler terribles » (12).

Quand on se souvient du degré de confiance et d'auto-satisfaction qui orientait, jusqu'à une date récente, toute la presse de l'ANC, on ne souligner peut que l'importance de ces changements.

Ce nouveau "réalisme" apparaît sous la pression conjointe du tournant de la situation mondiale et des impasses politiques nationales.

Face à des difficultés réelles, la solution est recherchée dans l'abandon de positions radicales antérieures et non dans l'établissement d'un projet révolutionnaire sur le plus long terme.

Tout cela n'impliquerait pas en soi un tournant qualitatif dans les rapports de forces s'il existait des secteurs de masse capables de résister à cette inflexion politique et stratégique de la direction de l'ANC.

Pressions sur le mouvement syndical

Bien qu'il soit encore prématuré de prédire ce qui se passera demain dans le

PC et dans certains secteurs du Congrès national africain, les évolutions en cours dans le mouvement syndical augurent très mal de l'avenir.

La direction du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) est maintenant totalement impliquée dans la stratégie de l'ANC. Elle est fortement contrôlée par le

PC et applique un régime interne de moins en moins démocratique, les purges politiques apparaissent dans les syndicats et dans leurs structures régionales ; un climat d'intolérance se répand (13).

Le fait le plus marquant est l'entrée au

PC et à l'ANC de toute une génération de dirigeants qui, au long des années 80, avaient symbolisé la gauche syndicale socialiste : autour de la direction du syndicat de la métallurgie (NUMSA), existait tout un réseau de militants syndicaux et d'intellectuels socialistes anti-staliniens dont une bonne partie a rallié le courant majoritaire au cours des derniers mois. Or, ceci est tout à fait symptomatique des pressions qui s'exercent actuellement sur les secteurs militants sud-africains... Car ces activistes n'ont pas rejoint le PC ou l'ANC en 1985 ou en 1986, lorsque les mobilisations atteignaient leur point culminant et que l'ANC renforçait ses positions dans Conférence de presse du président sud-africain De Klerk et de Nelson N. dela (AFP) les mouvements de luttes réels. A cette époque, ils expliquaient, à qui voulait l'entendre, leur grande méfiance à l'égard des positions du PC, de sa stratégie de ré volution démocratique et nationale et de ses méthodes sectaires. Et cela leur valait des volées de bois vert de la part du PC et de l'ANC.

A l'inverse, ils ne rejoignent pas aujourd'hui le PC en y apportant leurs positions antérieures et leur conception du socialisme démocratique. ; ils y entrent en abandonnant totalement leurs convictions anciennes et leur projet de société. Cela percute évidemment au plus haut niveau le mouvement ouvrier et toute la gauche socialiste!

Un de leurs principaux idéologues, Alec Erwin de la direction du NUMSA, est, en quelques mois, d'abord passé à une position d"économie mixte" combinée avec des formes de contrôle ouvrier, à des propositions libérales franchement keynesiennes de co-gestion et de renforcement de l"efficacité" industrielle du pays (14) Toute cette évolution s'est accompagnée d'un débat sur l'expérience soviétique, l'échec de l'économie de commandement", l'impossibilité du projet révolutionnaire, etc.

Ceux qui avaient su se souvenir, pendant des années, qu'il ne fallait pas confondre stalinisme et socialisme, ont soudain tiré les leçons de l'URSS en oubliant de traiter le phénomène bureaucratique comme un sujet en soi.

Ces intégrations au PC se font au nom du "parti large", alors qu'à sa direction il est établi sans ambiguïté que la ligne stratégique devra rester, pour tous, celle de la révolution démocratique, et que le droit de tendance n'y sera pas admis (15). L'abandon de la lutte pour le socialisme

Best présenté avec de vieilles arguties réformistes, comme, par exemple, l'usage de formules empruntées au communiste italien Antonio Gramsci pour évoquer une necessaire "guerre de position" face à un Etat comque du Sud (16). Finalement, cette théorie des "conpartielles", loin d'être une position tactique de repli, renvoit à l'intégration de ces direcment, par le biais des négociations ; et ce dans une période où l'Etat sait qu'il peut maintenant bénéficier d'une bureaucratisation rapide de la COSATU

Ceci constitue un grave échec pour la gauche sud-africaine, car cette génération de syndicalistes avait, à l'origine, les moyens de donner aux travailleurs une perspective socialiste d'ensemble (17).

Le grand drame aura été qu'au cours des années 1980, ces directions syndicales détenaient une véritable influence de masse mais aucun projet politique organisationnel précis ; alors que, d'un autre côté, des groupes politiques indépendants, qui auraient dû s'associer dès le départ pour accompagner fraternellement cette expérience syndicale, ont mis très longtemps à comprendre qu'il fallait se tourner vers le mouvement de masse réel et s'engager par là-même dans une politique de front unique.

La gauche syndicale a glissé petit à petit vers l'inconsistance politique, faute de vouloir se constituer en une force réel-

12) Ibidem.

13) Sur les exclusions dans le syndicat de l'alimentation (FAWU), voir le débat dans South African Labour Bulletin, Johannesburg, vol. 15, n°2 et 3

14) A Erwin. Weekly Mail, 30 mars 1990 ; New Era, hiver 1990

15) Le dirigeant du COSATU, Chris Dlamini, membre du PC, explique dans Work in Progress n° 68 : « On pourrait as sister à une situation où beaucoup de travailleurs, dans des industries de l'Etat, se mettraient en grève après la fin de lapartheid. Mais ils ne lutteraient pas politiquement contre un gouvernement démocratiquement élu. Ils se battraient contre un employeur, » Voir aussi Jeremy Cronin, membre du PC dans South African Labour Bulletin, septembre 1990.

16) Karl Von Holdt, South African Labour Bulletin, septembre 1990.

17) Cette gauche syndicale s'était notamment formée autour de l'ancienne fédération, FOSATU, avant de constituer le cœur de la fédération unitaire COSATU, en 1985

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lement cohérente (18) ; les petites organisations politiques — socialistes et indépendantes — ont tardé à saisir l'opportunité qui leur était offerte, du moins jusqu'en 1985-86. La rencontre ne s'est jamais vraiment faite et le prix à payer est aujourd'hui fort élevé.

Le 19 septembre 1990, l'Azanian People Organization (AZAPO) (19) convoquait tout le mouvement progressiste à une réunion pour discuter d'une réponse unitaire à la violence des jours précédents ; plus personne ne pouvait encore croire qu'il s'agissait simplement d'un conflit avec Inkhata. L'ANC n'est pas venu et des organisations comme le PAC et l'AZAPO ont fait la démonstration de leur désorientation actuelle : le PAC était sous la pression de ses débats internes pour ouvrir ou pas des discussions avec le gouvernement (20) ; l'AZAPO s'interrogeait pour savoir s'il ne fallait pas rencontrer Buthelezi pour arrêter les violences entre Noirs (21). Une belle occasion d'établir enfin un front unique de tout le mouvement de libération, en s'appuyant sur le mouvement syndical (COSATU et le Conseil national des syndicats NACTU), s'est ainsi perdue. Qu'est-ce qui empêchait d'appeler à des meetings syndicaux unitaires où chaque force politique aurait pu se déclarer solidaire ? Qu'est-ce qui interdisait que le principe de structures unitaires de base dans les townships soit relancé pour faire face aux violences et redonner des objectifs de lutte aux populations (22) ? Le sectarisme, les divisions constituent, dans une telle situation, un poison mortel pour le mouvement de masse ; la désorientation politique gagne de plus en plus de secteurs militants, alors que le pouvoir manœuvre à sa guise.

Quelle issue ?

Dans un tel contexte, le gouvernement va tenter d'obtenir une réforme constitutionnelle par étapes, avec un système à deux chambres qui préserve une place de choix aux électeurs blancs (23). Il va chercher à minoriser électoralement l'ANC, en intégrant progressivement au nouveau système politique les représentants les plus durs des groupes raciaux du "développement séparé". Mais cette voie est étroite et précaire, car la société sud-africaine reste celle de l'apartheid : si elle n'est pas capable, aujourd'hui, d'engendrer une révolution, elle peut, à l'inverse, produire le chaos avec son extrême droite fas-

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ciste et avec les préjugés tribaux entretenus jusqu'à présent. De Klerk sait très bien qu'il doit jouer serré. L'éditorial de Business Day, du 17 septembre 1990, expliquait à son propos : « Il suivra cette voie, ou des variantes raisonnables similaires, sous peine d'être écarté Il doit gouverner ou abdiquer.» Que va-t-il se passer alors dans l'ANC et le PC? Situation mondiale et réorientation nationale pèsent en même temps sur les débats. En AFRICAN NATIONAL CONGRESS juin 1990, au cours d'une conférence de syndicalistes, Jeremy Cronin, membre de la direction du PC, expliquait qu'il y avait deux possibilités : soit l'ANC évolue à droite sous la pression des classes non prolétariennes et, dans ce cas, il faudra renforcer le poids du parti représentant la classe ouvrière ; soit « après une première phase de transformations nationales démocratiques, des progrès notables et rapides vers le socialisme seront accomplis. (...) Dans cette éventualité, il faut envisager la transformation de l'ANC en un parti socialiste large de masse, au sein duquel se fondra le Parti communiste » (24). Mais les choses ne peuvent plus désormais se passer de cette manière. Jeremy Cronin nous montre peut-être ainsi que deux positions existent d'ores et déjà dans le PC : l'une voudrait prendre ses distances par rapport à Mandela et l'autre, suivant l'évolution de nombreux partis communistes dans le monde, serait prête à se fondre dans un projet "social-démocrate".

Les semaines à venir vont, en tout cas, confirmer ces tensions. Le PC sud-africain n'échappera pas à la crise d'identité qui frappe ses homologues au niveau international, par rapport à leur passé et à leur projet politique national. Dès lors, tous les cas de figure sont possibles.

Mais, quel que soit l'avenir des relations entre le PC et l'ANC, le débat aura lieu et engendrera de vives tensions dans les rangs communistes.

Dans ce climat de reculs et d'abandons, il n'est pas impossible que des militants cherchent une autre voie ; c'est du moins souhaitable.

Des premiers éléments de défaite se mettent en place ; son degré de gravité dépendra des recompositions politiques éventuelles qui pourraient naître de la crise des forces majoritaires. Mais, pour que cela se fasse rapidement, il faudra que gauche révolutionnaire apparaisse comme un pôle de référence crédible.

Voilà le défi qu'il faut affronter, si l'on veut que la mémoire des luttes des années 1980 ne se perde pas pour longtemps. *

11 octobre 1990

18) Avant 1985, le modèle du Parti des travailleurs (PT) du Brésil avait été parfois évoqué comme une perspective à long terme.

19) L'AZAPO est liée au courant de la conscience noire, et se réfère au socialisme.

20) Les positions économiques du PAC sont restées extrêmement confuses et ses références au socialisme très formelles. Voir An africanist's view of economic emancipation, Sipho Shabalala, Skotaville Publisher, 1990.

21) Cape Times, 18 septembre 1990.

22) La seule organisation qui y ait défendu une ligne d'unité et d'indépendance du mouvement de libération a été lOrganisation des travailleurs pour une action socialiste (WOSA) (Voir Inprecor n° 314 du 14 septembre 1990).

23) Un nouveau projet scolaire permettrait à certaines écoles de rester "blanches" (ou autre "races"), par référendum des parents. Voir The Star, 11 septembre 1990.

24) South African Labour Bulletin, septembre 1990.

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