Bien que le résultat ait été largement en-dessous des objectifs de mobilisation que s'étaient fixées les organisatrices, les Verts, les organisations d'extrême gauche, le
PDS, et la Gauche Unie ainsi que des fédérations de la jeunesse socialiste y ont
L'avortement contre l'anschluss
A l'appel d'une coordination de femmes de la République démocratique allemande (RDA) et de la République fédérale allemande (RFA), une manifestation a eu lieu le 29 septembre 1990, à Berlin, « pour l'autodétermination de la vie et contre l'anschluss ». Elle a rassemblé entre
10 et 15 000 personnes.
participé aux côtés d'une partie du mouvement autonome des femmes et de l'association indépendante des femmes de RDA.
Aucune force de gauche n'avait été capable de bâtir une telle unité contre l'anschluss de la RDA.
Angela KLEIN
CETTE manifestation a été importante pour deux raisons essentielles. D'une part, elle a rassemblé aussi bien des opposants de principe de la réunification allemande que ceux qui critiquent la manière dont elle s'est faite (sans aucune participation de la population). D'autre part, les organisatrices de la manifestation avaient insisté pour que son contenu ne se limite pas à la "question des femmes"
mais qu'elle place ce problème dans le cadre de la grande Allemagne, au cœur de la situation politique générale actuelle ;
en attirant notamment l'attention sur la montée du chauvinisme vis-à-vis des immigrés, la détérioration globale de la vie sociale et le nouveau rôle de grande puissance que l'Allemagne s'apprête à jouer, avec un danger de militarisation à la clé.
Le fait que les femmes
- surtout celles de RDA — soit le secteur le plus touché par l'anschluss a fait l'objet d'un large débat public durant l'été 1990.
Tout le monde sait que les femmes de
RDA, qui étaient salariées à 94 %, sont les premières à perdre leur emploi et ont, surtout, moins de chances d'en retrouver, tout simplement parce que le droit au travail (qui, pour elles, était autant une garantie qu'une obligation) n'existe plus.
Les licenciements en masse avaient déjà commencé avant l'union monétaire et, du coup, la logique selon laquelle les femmes auraient moins besoin d'un travail salarié (étant à la "charge de leur mari") a regagné du terrain. La mise au chômage de 1,5 million de travailleurs en quelques semaines a créé un climat de désarroi complet; chacun songeant, en premier lieu, à son propre intérêt. Ce qui prédomine pour l'instant, c'est la concurrence individuelle entre les travailleurs. Les syndicats jouent aujourd'hui un rôle bien marginal ; ils ont du mal à organiser des effectifs qui n'existeront peut-être plus demain.
Les premières à
Men faire les frais
Ensuite, le rôle de mère des femmes va être renforcé. Auparavant, le soin des enfants était confié à l'Etat, dans les crèches, les jardins d'enfants, etc. ; 83 % de la population enfantine grandissait dans de telles institutions. Cela permettait aux femmes, même si elles avaient des nourrissons, d'aller au travail; cela leur allégeait en partie la double tâche de mère et de travailleuse ; mais cela ne changeait rien au fait qu'elles étaient les premières responsables des enfants. Le système stalinien n'a absolument pas changé la compréhension du rôle social et de la répartition du travail entre les deux sexes.
L'introduction rapide et brutale de l'économie de marché s'accompagne du démantèlement rapide de l'infrastructure d'Etat : la moitié des crèches et jardins d'enfants va être supprimée d'ici la fin 1990 ; en août 1990, le parlement est-
allemand a voté une loi selon laquelle les communes devront les financer. Or celles-ci n'ont pas d'argent; elles ne peuvent déjà pas payer les coûts croissants de l'allocation sociale; la vente des entreprises d'Etat ne rapporte pas la somme espérée. Cela ne laisse aucune chance pour le maintien des crèches et des institutions de
Enfin, les femmes sont bien sûr, les dernières à bénéficier de stages de reconversion ou de formation professionnelle. Elles sont donc doublement victimes ; souffrant de la réapparition d'un marché du travail et de la réduction massive d'un vaste réseau de services sociaux qui s'effondre avec l'Etat qui l'avait construit. Le risque femmes soient renvoyées chez elles, cantonnées dans leur rôle de mère et que leur dépendance vis-à-vis des hommes s'ac-
L'offensive contre l'avortement
Selon cette logique, la loi permettant aux femmes d'avorter librement et gratuitement pendant les trois premiers mois de leur grossesse, en vigueur jusqu'ici en RDA, risque, elle aussi, d'être supprimée au profit de la loi réactionnaire de RFA. Celle-ci interdit et pénalise l'avortement, sauf pour quelques exceptions (indications médicales, eugéniques ou sociales). Mais il semble que même ces rares dérogations soient déjà inadmissibles pour le clergé et pour le courant conservateur de la démocratie chrétienne (CDU) au pouvoir.
Récemment encore, la Bavière a été à la tête d'une offensive en règle contre les femmes. Sous prétexte d'une fraude fiscale, le Procureur de la ville bavaroise de Memmingen a ordonné la séquestration du fichier d'un médecin connu pour avoir aidé des femmes et pratiqué des avortements ; sur cette base, une plainte a été déposée contre plusieurs d'entre elles. La plupart de ces femmes ont été condamnées lors d'un procès spectaculaire sur la base d'un double raisonnement : d'abord, que leur situation socio-économique ne justifiait pas un avortement et, ensuite, qu'elles avaient la possibilité de faire adopter leur enfant.
Naturellement, le médecin a lui aussi été pénalisé.
Ce verdict a provoqué un grand scandale car il signifiait une remise en cause par la juridiction des droits du médecin. A cette occasion, on a vu ressurgir le mouve= Inprecor n° 316 du 12 au 25 octobre 1990 ment des femmes en RFA - jusque là très éclaté et dispersé. En 1989, une manifestation d'environ 10 000 femmes a eu lieu à Memmingen en faveur de la sup pression de la loi sur l'avortement. En juin 1990, une seconde mobilisation a réuni 20 000 femmes, à Bonn; avec des militantes de RDA, d'Irlande, d'Italie et de France. Elle a eu lieu juste au moment où était débattue au Parlement ouest-allemand la question de l'avortement dans la nouvelle Allemagne. Tout en reconnaissant que la loi de RDA était plus progressiste et que son extension à la RFA représenterait donc une avancée, les manifestantes demandaient aussi le droit à l'auto-détermination des femmes.
Coalition de députés contre la pénalisation
Parallèlement, au Parlement ouest-allemand un regroupement entre femmes des différents partis, en faveur d'une dépénalisation de l'avortement est apparue. Cette initiative réunit tant des femmes des Verts et du SPD, que des libérales et des chrétiennes-démocrates. Elles ont réussi à que, dans le second traité d'union, il soit reconnu que, sur le territoire de la RDA, l'ancienne loi reste en vigueur jusqu'à la fin 1992. D'ici là, le nouveau parlement pan-allemand est chargé d'élaborer une nouvelle législation générale. L'initiative des femmes parlementaires a réussi à imposer aussi que, si tel n'était pas le cas, la loi en vigueur sur le territoire de l'ancienne RDA ne serait pas automatiquement abolie au profit de la loi
Toutefois, le texte présenté par ce re-
RFA / RDA = groupement a aussi des limites. Il refuse la pénalisation des femmes mais n'exclut pas celle des médecins. Elle n'exclut pas non plus la consultation forcée d'un médecin ; et ne rejette pas non plus l'obligation d'une consultation médicale pour obtenir le droit d'avorter, ce qui augmente les obstacles bureaucratiques pour les femmes. Dans le cadre de cette grande coalition, Rita Süssmuth, présidente du Parlement, membre de l'aile moderniste du
CDU, a présenté une proposition demandant une révision de la
Constitution, dans le sens de l'intégration d'un article qui protège explicitement la "vie avant la naissance".
Surmonter les obstacles
Ce projet de "loi de protection de la vie" est très dangereux, car le fait de placer la vie dès "avant la naissance" sur le même plan que la protection des êtres vivants, équivaut à transformer l'avortement en un meurtre pur et simple. Cependant,
Rita Süssmuht prévoit également dans cette proposition de loi, la dépénalisation des femmes ayant avorté. Mais les poursuites ne seraient pas abolies pour autant : les femmes pourraient être poursuivies, selon le
Code civil, si le mari, le père ou d'autres portaient plainte.
Les chrétiens démocrates ont annoncé qu'ils lanceraient une offensive pour cette loi de "protection de la vie", après les élections de décembre 1990.
Les deux prochaines années seront difficiles pour le mouvement des femmes en Allemagne. L'offensive de la droite comme l'échéance de 1992, exigent impérativement la restructuration du mouvement des femmes autour du thème de l'avortement. La mobilisation insuffisante du 29 septembre 1990 était l'expression de l'éclatement du mouvement à l'Ouest, mais aussi celle d'une résignation croissante à l'Est, sous le poids des préoccupations quotidiennes. Il faudra surmonter ces obstacles au plus vite. *
12 octobre 1990