Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AMERIQUE LATINE

Un continent en vente ?

· Inprecor n° 316, 12 octobre 1990 · p. 18-20 · 2 646 mots

États-Unis Économie mondiale Argentine et Chili Brésil

CETTE "Entreprise" se propose de combiner trois facteurs généraux : la restructuration ou la réduction de la dette envers le gouvernement des Etats-Unis; la création d'un fonds pour les Amériques de 300 millions de dollars, dont le tiers devraient être fourni par les Etats-Unis ; l'appui du gouvernement nord-américain, au sein de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le libre commerce (GATT), pour négocier une réduction des tarifs douaniers pour les produits d'Amérique latine et des Caraïbes (2).

En contrepartie, les gouvernements de la région s'engagent à promouvoir des plans destinés à libéraliser leur commerce extérieur et leurs réglementation concernant les investissements étrangers ; à développer des mesures de transfert de leur dette extérieure en actions ou en nature ; à avancer concrètement vers l'intégration d'une zone de libre échange à l'échelle du continent américain ; à négocier et à obtenir, au préalable, l'accord du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale quant à leurs programmes d'ajustement dans chaque pays; à discuter de leur propre dette, pays par pays, avec les Etats-Unis. Tout cela pour 100 millions de dollars ! On croirait que les pays d'Amérique latine et des Caraibes sont à vendre.

Du plan Brady au plan Bush

Précédée par le plan Brady (voir Inprecor n° 313 du 13 juillet 1990) mars 1989, qui cherchait à "alléger" le poids de la dette extérieure des pays les plus endettés, cette initiative a conduit les principaux gouvernements d'Amérique latine à rechercher la manière de profiter au mieux du plan Bush. On a assisté à une véritable avalanche de déclarations et de compromis à tous les niveaux de la part des gouvernements des pays latino-américains, déjà totalement dévastés, comme si il s'agissait de faire un maximum de concessions en une minimum de temps.

Pourquoi maintenant ? On peut répondre à cette question de plusieurs manières.

Le 27 juin 1990, le président Bush a rendu publique sa proposition d'Entreprise pour l'initiative des Amériques dont l'objectif est la création d'une zone de libre commerce

« depuis le port d'Anchorage en Alaska, jusqu'à la Terre de feu au Chili » (1) ; en échange, le gouvernement nord-américain s'engagera dans la restructuration ou la réduction de la dette que ses homologues d'Amérique latine ont contracté auprès de lui qui, selon les mots du président

Bush, approcherait les 12 milliards de dollars.

« L'Amérique latine a besoin de commerce, pas d'aide. »

Telle est l'affirmation lancée par Bush, pour présenter sa proposition.

Alfonso MORO

La première est à rapprocher du processus d'intégration commercial et financier dans lequel se sont embarqués, depuis quelques années, les gouvernements d'Europe occidentale et qui devrait culminer dans la constitution de la grande Europe en 1992. Cette "Europe sans frontières"

mettra très sérieusement dans l'embarras l'impérialisme nord-américain, non seulement à cause de l'incontestable perte de compétitivité des produits en provenance des Etats-Unis, mais parce qu'elle ouvre, dès à présent, une nouvelle phase de lutte entre les impérialistes pour savoir qui remportera la "part du lion" que représente l'Europe orientale avec les politiques d'ouverture de marchés et d'application de "programmes d'ajustement" concoctés par le FMI (3). La surproduction de marchandises et la sur-accumulation de capital actuelles sont les symptômes évidents d'une récession économique à laquelle les pays capitalistes vont bientôt être confrontés, à commencer par les Etats-Unis. Que peut-on faire de mieux pour essayer d'écarter ce spectre que d'accroître la vente d'excédents commerciaux en Amérique latine ?

En outre, il est indéniable que l'invasion impérialiste nord-américaine de dé cembre 1989 à Panama avait engendré certaines frictions entre le gouvernement de Washington et certains présidents latino-américains (4). Mais l'accueil que ces mêmes présidents ont donné à cette nouvelle "initiative" confirme la maxime selon laquelle « les affaires sont les affaires ».

En fin de compte, comme l'a reconnu la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraibes (CEPAL), « en 1989, après neuf ans de courageux efforts pour sortir de la crise, la majorité des pays d'Amérique latine et des Caraïbes semble être arrivée à la limite de ses possibilités d'ajustement extérieur avec ses structures productives actuelles »

(5). En d'autres termes, la décennie de ces régions ont été soumis aux diktats du FMI, avec l'approbation de leurs

1) International Herald Tribune du 29 juin 1990.

2) A l'occasion de la "Table ronde d'Uruguay". ilest apparu clairement qu'il existait une divergence entre l"ouverture"

promue par les Etats-Unis dans le domaine des produits agricoles et la Communauté économique européenne

(CEE) qui s'y oppose. Les Etats-Unis cherchent à profiter de leurs avantages en matière de biotechnologie et à gagner un espace sur le marché européen.

3) Déjà en 1988, la République fédérale allemande

(RFA) est apparue comme le premier exportateur mondial.

suivie par les Etats-Unis et le Japon. Voir L'évolution du commerce international, Problèmes économiques n° 2150, novembre 1989.

4) Rappelons que les chanceliers du Mexique et du Venezuela, lors d'une rencontre avec leurs homologues de la

CEE, ont accusé les Etats-Unis de - violer le droit international » au moment de l'invasion du Panama. El Pais du 11 avril 1990.

5) CEPAL, Bilan préparatoire de l'économie latinoaméricaine en 1989, Commerce extérieur, Mexico, février 1990.

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gouvernements, n'a pas réussi à sortir l'Amérique latine de sa crise la plus profonde. Cela a pour conséquence non seulement un recul généralisé de tous les indicateurs du développement social, mais aussi l'exaspération de la population vis-à-vis de toutes les promesses gouvernementales et la reprise de mobilisations sociales de grande envergure.

Réponses sur fond de reddition

Il est sûr que depuis le début de la "crise de la dette extérieure" en 1982, les gouvernements latino-américains s'acheminent vers un processus croissant d'intégration commerciale et politique avec les Etats-Unis, dont le plan Bush fixe les principales règles. Grâce à l'utilisation de l'arme de la dette extérieure et de toute sorte de mécanismes économiques d'inspiration néolibérale, les pays d'Amérique latine ont subi une véritable perte de leur souveraineté nationale, non seulement sur le terrain strictement économique (la dollarisation généralisée), mais aussi et principalement dans le domaine politique (rôle du FMI dans l'élaboration, l'application et le suivi des plans d'austérité).

La totalité des gouvernements de la région, le Mexique en tête (6), a appliqué des programmes libéralisant leur commerce extérieur, comme le désire Bush. Il semble que maintenant il s'agisse juste d'officialiser un processus engagé depuis un long mo-

Profitant de sa visite à Washington, le social-démocrate Rodrigo Borja, président sortant de l'Equateur (7), fut le premier à annoncer qu'il était parvenu à un accord avec Bush pour que son pays soit partie prenante de l'Initiative. Cette déclaration fut suivie de celles des présidents argentin et brésilien, Menem et Collor, qui approuvèrent la création d'une commission pour discuter avec Washington de l'« établissement de la zone de libre commerce ». La Bolivie et la Colombie se sont déjà associées à la proposition, ainsi que les représentants des gouvernements chilien et uruguayen, et la des gouvernement d'Amérique centrale (8). De plus, comme on pouvait s'y attendre, le Groupe des Sept qui comprend les principaux pays impérialistes, a également déjà donné son aval implicite à cette proposition (9).

Jusqu'à présent les offres des impérialistes et des bourgeoisies latino-américaines pour « accéder à l'ère de la moder= Inprecor n° 316 du 12 au 25 octobre 1990 nité » se sont seulement traduites par une "modernisation de la pauvreté" et par une vague de reprivatisations grâce quelles on a livré le patrimoine de ces pays au capital étranger. L'idée qu'il faut "rendre flexibles" les normes pour l'investissement étranger devient tautologique devant l'évidence des mesures adoptées par les gouvernements de la région. Au Mexique, au cours de la seule année 1990, on a reprivatisé le téléphone et la zuela, la principale ligne aérienne ; au Honduras, les comet d'eau potable ; en Bolivie, la compagnie aérienne, les chemins de fer et une partie des mines ; en Argentine, la compagnie aérienne, les chemins de fer, les autoroutes et les gisements de pétrole ; quant au Brésil, on annonce la vente, en novembre 1990 (après les élections), d'entreprises sidérurgiques, pétrochimiques, de fabrication de locomotives et d'équipements industriels...

Des relations d'égalité avee les Etats-Unis ?

Personne n'affirme que la création d'une zone de libre échange va se faire du jour au lendemain. Bush et ses sous-fifres parlent d'une période de deux à quatre ans. Mais la question des délais est mineure. Il est inimaginable qu'une véritable zone de libre échange équitable existe entre ces pays dépendants et les Etats-Unis. La levée des barrières douanières est "justifiée" par le fait que celles-ci auraient contribué à la baisse de la productivité du travail, et qu'il n'y a donc pas de raison pour maintenir des différences entre pays impérialistes et développés, qu'il existe, contraire, la possibilité d'arriver à un

"monde dual" dans tous les pays (zones ultra-développées, à côté de régions d'une extrême misère). En bref, il s'agit de rendre égal ce qui est structurellement inégal et de permettre que les normes de travail soient fixées par les multinationales. C'est là que les faiblesses et les dangers du plan Bush se font jour. Faiblesses, car l'instabilité économique, sociale et politique de la région joue contre lui ; dangers, parce que si les peuples latino-américains ne répondent pas de manière efficace et coordonnée à cette nouvelle offensive, nous assisterons, dans peu de temps, à une situation d'absorption irréversible, aux coûts incalculables. Les petits "cadeaux" de Bush Le rapport déjà cité de la CEPAL indique qu'en 1989, le Produit intérieur brut (PIB) moyen par habitant en Amérique latine a chuté au niveau de 1977-78, tandis que le taux d'inflation moyen atteignait presque 1000 % pour la première fois dans l'histoire. Trois facteurs supplémentaires s'ajoutent à cette situation pathétique: la même année, la dette extérieure de la région atteignait 416 milliards de dollars et trois des principaux pays débiteurs cessaient de payer leur dette extérieure (Brésil, Argentine et Venezuela). Alors que la banque privée internationale effectuait seulement un prêt à court terme au gouvernement colombien, la région transférait 25 milliards de dollars au titre du service de la dette. Cette somme s'ajoute aux 200 milliards de dollars que les peuples de la région ont payé tout au long de la décennie, sous forme de remboursement du capital ou des intérêts de la dette.

S'il restait des doutes sur le fait que le pillage impérialiste survit cinq siècles après la conquête, ces chiffres en sont la preuve.

Les miettes qu'offre Bush ne sortiront pas ces pays de la crise. Les chiffres montrent par eux-mêmes qu'il faut arracher l'annulation totale de la dette extéricure,

6) La négociation secrète entre les gouvernements des Etats-Unis et du Mexique fut découverte en mars 1990 grâce à des informations parues dans la presse nord-américaine. Proceso n° 700, Mexico, avril 1990.

7) Lors des élections du 17 juin 1990, le parti au pouvoir Gauche démocratique (social-démocrate) de Rodrigo Borja obtint moins de la moitié de sa représentation antérieure à la Chambre des députés, passant de 30 à 14 députés. Voir Informe Latino-américano (IL) n° 27, Londres, 19 juillet 1990.

8) Voir IL n° 27, 29 et 31 et Pensamiento Propio, Nicaragua, juillet 1990.

9) Le Monde du 9 juillet 1990.

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"tiers monde"; il faut aussi avancer dans la structuration d'un bloc continental des pays endettés.

Deux rapports d'institutions que l'ont ne peut pas qualifier de "gauchistes" d'ajustement promues par le FMI et reprises par Bush dans son programme. Dans une enquête effectuée dans dix pays d'Amérique latine la CEPAL a conclu que : « Alors qu'en 1970 les pauvres d'Amérique latine étaient 112 millions, ils étaient 183 millions en 1989 (44 % de la population). Parmi eux, 88 millions d'indigents, soit 28 millions de plus qu'en 1970 » (10). Que faut-il comprendre par "indigents" ? Le président de la Banque mondiale, Barber B. Conable, donne la réponse : « [ceux qui)... ne disposent pas de 370 dollars par an pour vivre » (11). Il y a donc 88 millions de personnes qui n'ont même pas un dollar par jour !

Est-ce que "le commerce et non l'aide" avec les Etats-Unis permettrait de dépasser cette situation ? Certainement pas. « Bien que l'on prévoit pour toutes les régions une progression du revenu par habitant, l'Amérique latine et l'Afrique subsaharienne n'y parviendront probablement pas. Les réductions de la dette accordées dans le cadre de l'initiative Brady permettront à l'Amérique latine d'augmenter de 2,3 % son revenu par habitant, croissance qui fut en moyenne de 3,4 % par an entre 1965 et 1980. Si cette projection est correcte, il est peu probable que la population pauvre de l'Amérique latine diminue durant la décennie » (12).

Monsieur Bush se montre sous son vrai jour quand il fixe à 100 millions de dollars (ou, si on veut, à 12 milliards de dollars, le montant de la dette envers son gouvernement) le coût que représenterait l'absorption de l'Amérique latine pour le gouvernement des Etats-Unis. Le cynisme et l'ambition impérialistes n'ont pas de limites. Signalons simplement que, hormis cinq petits pays du sous-continent, tous les autres ont contracté plus de 40 % de leur dette extérieure auprès de banques privées internationales (13). L'Initiative pour les Amériques" reflète l'intention du gouvernement nord-américain de ne pas effectuer de modifications dans les normes bancaires de son pays, ainsi que de ne pas utiliser de nouveaux fonds des Etats-Unis pour le plan Brady.

Arrêtons le pillage

La Déclaration de Sao Paulo (14) a pris clairement position contre cette nouvelle offensive des Etats-Unis. Maintenant, il faut des mesures concrètes qui permettent aux pauvres et aux dépossédés d'Amérique latine d'avoir des outils politiques pour la freiner. Cette tâche revient non seulement aux organisations qui ont participé à la rencontre au Brésil, mais aussi au large éventail de forces de la région qui se disent démocrates. Les faits concrets montreront qui peut offrir une alternative qualitativement différente à la politique des bourgeoisies latino-américaines et de l'impérialisme.

Dans tous les pays d'Amérique latine on assiste au développement de mobilisations populaires contre les plans d'austérité et contre leur gouvernements. En Argentine, près de 900 000 travailleurs ont fait grève, en juillet 1990, pour rejeter la politique de Menem, dont la cote de popularité n'arrête pas de baisser. En Uruguay, l'Assemblée intersyndicale des travailleurs (PIT-CNT) a réalisé, en juin 1990, la quatrième grève générale contre le gouvernement Lacalle. Les travailleurs de la santé et les ouvriers agricoles ont mené des actions importantes au Honduras, ce qui a poussé le gouvernement à intervenir militairement pour en finir avec la grève de Tela Railroad. Le Nicaragua s'est mobilisé nationalement au début du Bienheureux les hommes dépourvus de scrupules, le royaume des multinationales leur appartient !!

mois de juillet 1990 contre la volonté de la présidente Chamorro d'en finir avec les conquêtes de la révolution sandiniste.

Multiplication des mouvements sociaux

En Equateur, le Front unitaire des travailleurs prépare la troisième grève nationale contre le gouvernement de Borja. Au Brésil, le nombre de jours de grève, en juin 1990, dépassait celui de juin 1989, considéré par le ministre du Travail comme le plus agité depuis 1964 ; il y a déjà eu 1,5 million de grévistes, sans compter les travailleurs de la Ford à San Bernardo del Campo (15) dirigés par la Centrale unique des travailleurs (CUT). En Bolivie, le ler août 1990 ; une grève illimitée des travailleurs des gisements de pétrole boliviens a éclaté contre la privatisation de leur entreprise. Le peuple péruvien s'est mobilisé pour refuser le plan d'austérité approuvé par Fujimori, etc.

On ne peut pas dire que le continent latino-américain vive "la fin de l'histoire" et encore moins que les peuples d'Amérique latine soient disposés à remettre leur futur aux Etats-Unis pour 100 millions de dollars.

Septembre 1990

10) CEPAL, Ampleur de la pauvreté en Amérique latine dans les années 80, Chili, juillet 1990.

11) Banque mondiale, La pauvreté, Paris, juin 1990. 12) (bid. 13) Ibid. 14) ibid. 15) Voir Inprecorn° 314 du 14 septembre 1990.

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