Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GOLFE

La drôle de guerre

· Inprecor n° 317, 26 octobre 1990 · p. 3 · 988 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Golfe et Irak France Palestine et Israël États-Unis

CES DISCUSSIONS en coulisses visent à dégager un arrangement en vertu duquel l'Irak se retirerait du Koweit, mais garderait en échange les îles de Boubiyan et Warba qui commandent son accès aux eaux du Golfe. Bagdad a longtemps demandé ces îles à l'émir du Koweit, lui proposant même de les louer. Plusieurs facteurs convergent vers la recherche d'une entente : d'une part, le blocus commence à peser lourd sur l'Irak; de l'autre, les partisans du compromis estiment que les conditions politiques globales du conflit rendent plutôt nécessaire une solution négociée.

Du côté de l'Irak, Saddam Hussein multiplie de jour en jour les signes d'apaisement. Le moyen le plus spectaculaire dont il dispose à cet égard est, bien sûr, la libération des otages occidentaux. Des Espagnols, aux Britanniques accordés à Edward Heath, aux Américains octroyés au représentant des amitiés irako-américaines, jusqu'à la décision, confirmée le 23 octobre, de libérer l'ensemble des ressortissants français, autant de gestes qui témoignent de la disposition irakienne pour un règlement négocié. L'éloge de la position officielle française fait par le ministre irakien des Affaires étrangères, Tarek Aziz, pour justifier la libération des "invités" français, indique bien que le pouvoir irakien recherche un compromis. Bagdad voudrait pouvoir sortir du Koweit sans perdre la face : il faudrait, à cette fin, que l'Irak retire de son aventure un gain territorial — il pourrait s'agir des îles —, et puisse faire état d'un acquis politique face à l'opinion publique arabe qui l'a soutenu. Celui-ci pourrait lui être fourni par l'exigence (renforcée par d'autres voix), d'une conférence pour le règlement du conflit israélo-palestinien que Washing ton aurait du mal à rejeter après avoir promis d'agir dans ce sens si la question

La France est, parmi les grandes puissances, la plus intéressée à un tel arrangements. La raison en est, bien entendu, que les intérêts français en Irak, accumulés en quinze années de rapports privilégiés avec le régime de Saddam Hussein, sont considérables. L'impérialisme français redoute une explosion militaire qui détruirait le potentiel industriel irakien et anéantirait aussi bien toute possiblité de récupérer les créances irakiennes et de

GOLFE

Entre le 21 et le 24 octobre 1990, des manœuvres politiques intenses se sont déroulées autour de la crise du Golfe : il s'agissait de tractations pour une solution de compromis, que Washington a directement contrecarrées.

Salah JABER conserver ce client privilégié dans la région. L'éloge irakien de la position française comble d'aise le gouvernement Mitterrand, même s'il l'embarrasse vis-à-vis de ses partenaires impérialistes.

Globalement, cette attitude du gouvernement socialiste renforce la tradition instaurée par De Gaulle de rapports amicaux avec le nationalisme arabe, créneau judicieux utilisé par le fondateur de la Ve République pour marquer des points face à ses concurrents anglo-saxons. Les tractations secrètes françaises pour le règlement pacifique de la crise, évoquées par Tarek Aziz, ont d'ailleurs l'appui de la plupart des régimes arabes, épouvantés à la perspective d'un embrasement armé.

Partisans de l'accalmie

Get va-t-en-guerre

Les seuls gouvernants arabes opposés à un compromis sont — outre l'émir du Koweit, pour des raisons évidentes — le roi saoudien Fahd et les présidents égyptien et syrien. Les trois sont des rivaux directs de l'Irak dans la bataille pour le contrôle de la région — les deux premiers s'étant, de surcroît, totalement compromis avec l'intervention des Etats-Unis, tandis que le troisième effectuait une transaction globale avec les Saoudiens et les Nord-Américains. Tous les autres régimes arabes souhaitent ardemment un accord, d'abord et surtout parce qu'ils craignent, à juste titre, les effets politiques désastreux pour la stabilité de leurs régimes qu'aurait un affontement armé entre les Irakiens et les Etats-Unis. Cette appréhension existait déjà au début de la crise ; elle s'est très fortement accentuée à la suite de la tuerie perpétrée par les forces sionistes à Jérusalem, le 8 octobre (Inprecorn° 316 du 12 octobre 1990).

L'incapacité de l'administration nord-américaine à se départir, pour une fois et dans des circonstances aussi délicates et exceptionnelles, de son rôle habituel de bouclier d'Israël à l'Organisation des Na-

.... tions-Unies (ONU) a exaspéré même les alliés arabes traditionnels de Washington.

Le cycle Intifada-répression sioniste s'étant intensifié depuis le 8 octobre 1990, les conditions politiques générales d'une offensive militaire américaine contre l'Irak apparaissent aujourd'hui comme les plus mauvaises aux yeux des classes possédantes arabes. Celles-ci n'ayant, de surcroît, aucune sympathie particulière pour la famille régnante du Koweit, réputée pour son arrogance et sa pingrerie, elles sont tout à fait favorables à ce qu'un retrait irakien de ce territoire soit compensé par des concessions de la part de l'émir.

Une fraction importante de la monarchie et de la classe gouvernante saoudienne s'est exprimée dans le même sens, le 21 octobre 1990, par la bouche du prince Sultan. Celui-ci a convoqué une conférence de presse au cours de laquelle il a tenu des propos très conciliants à l'égard de l'Irak, allant jusqu'à recommander que le Koweit lui accorde un accès à la mer.

Ces prises de positions, ainsi que les tractations en coulisses qui les accompagnent ont, bien sûr, eu pour effet d'irriter au plus haut point l'administration américaine. Celle-ci, pour des raisons connues, cherche à régler son compte à Saddam Hussein et à neutraliser le potentiel militaire irakien, et exige donc la capitulation inconditionnelle de Bagdad. La réaction de Bush ne s'est pas faite attendre : égal à lui-même, il a encore une fois, le 23 octobre 1990, comparé le dictateur irakien à Hitler et affirmé qu'il n'y aura jamais de compromis, décrivant l'invasion du Koweit comme la pire des abominations de cette fin de siècle ! Une tartufferie aussi grossière se passe de commentaires...

La course est engagée entre Washing ton et les partisans du compromis. Il en résulte une tentation encore plus grande pour les Etats-Unis de passer à l'action dans les plus brefs délais, voire après les élections législatives de novembre aux Etats-Unis. La mobilisation guerre ne doit surtout pas fléchir.

24 octobre 1990

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