Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LIBAN

Le Waterloo de « Napolaoun »

· Inprecor n° 317, 26 octobre 1990 · p. 4-5 · 1 876 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Liban France Golfe et Irak

LA NOTE est très lourde : depuis le 14 mars

1989, jour où le "général" a proclamé sa "guerre de libération" contre la Syrie et ses alliés libanais, en passant par celle qu'il a menée contre la milice chrétienne des Forces libanaises pour le contrôle du réduit chrétien, la mégalomanie de "Napolaoun" a coûté aux Libanais, et en particulier à ses coreligionnaires, plusieurs milliers morts et de blessés et des dégâts dépassant, pour une bonne partie de cette zone, tous ceux des conflits qui se sont succédées au Liban depuis 1975. Quant au résultat de ce carnage, il est tout simplement nul : Aoun n'a pu réaliser aucun de ses objectifs déclarés, pour la bonne raison qu'ils étaient irréalisables dans le cadre des rapports de forces existants.

A cet égard, les affinités qui lient Michel Aoun à Saddam Hussein et qui font qu'ils se soutiennent mutuellement

— le second ayant fourni armes et finances au premier

- illustrent parfaitement le dicton selon lequel "qui se ressemble, s'assemble". Les deux hommes, en effet, ont en commun une ambition démesurée et un mépris total pour le coût humain de leurs folles aventures ; toutefois, les rapports qui les ont liés ne sauraient s'expliquer que par cela. Il s'agissait d'abord d'une alliance contre un ennemi commun : la Syrie.

C'est cette même volonté d'en découdre avec Damas qui avait poussé le gouvernement de Mitterrand à soutenir

Aoun, quand, de surcroît, la

France était encore l'alliée de l'Irak. Le soutien français officiel s'était cependant estompé lorsque, durant l'été 1989, la monarchie saoudienne et les autres détenteurs de pétrodollars du Golfe avaient parrainé les accords de Taëf (ville saoudienne), censés mettre fin à la guerre du

Liban. Le nouveau président libanais,

Elias Hraoui, élu, par les survivants du

Parlement libanais issu des élections de

1972, sur la base de ces compromis avait été reconnu par l'ensemble des grandes

Michel Aoun — le "général" pour ses fans, "Napolaoun" comme l'a si bien surnommé le leader druze Walid Joumblatt — a finalement abandonné le combat, lâchant ses partisans, et s'est réfugié à l'ambassade de France à Beyrouth, le 13 octobre 1990.

Ceux, parmi les chrétiens libanais qui, séduits par la détermination dont il avait fait preuve jusque-là, ont combattu sous ses ordres en ont été pour leurs frais.

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ISRAËL protéger le Don Quichotte libanais. Les celui-ci, n'en mettaient pas moins en garde la Syrie contre toute intervention militaire à l'intérieur du réduit chrétien.

Enfin, Damas ne pouvait que voir d'un

LIBAN un match

Salah JABER puissances et des Etats arabes, à l'excep-

La Syrie avait néanmoins dû temporiser, avant de passer à l'action contre un

Michel Aoun devenu hors-la-loi en termes de "droit international". La France et l'Irak, officieusement pour l'une et of-

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SYRIE ficiellement pour l'autre, continuaient à céder.

Etats-Unis, bien qu'ayant rompu avec bon œil la bataille qui a opposé, après les accords de l'armée d'Aoun aux

Taëf,

Forces libanaises parrainées par Israël, dans la zone chrétienne.

Cette bataille a d'ailleurs surpassé en violence toutes celles que le camp chrétien réactionnaire a mené uni contre ses ennemis. Elle s'est soldée par nul. Entre temps, la Syrie n'avait pas hésité à fournir cyniquement une aide au "général", celui-ci l'acceptant aussitôt, sans scrupules, moyennant changement de ton envers ceux contre qui la veille il menait sa "guerre de libération".

Le Liban et le Golfe

L'invasion du Koweit par l'Irak, le 2 août 1990, a créé les conditions idéales, à plus d'un titre, pour une action syrienne décisive contre Michel Aoun. Soumis au blocus, l'Irak n'était plus en mesure de soutenir le "général". En outre, en se ralliant au camp américano-saoudien contre son ennemi juré Saddam Hussein, le dictateur syrien

Hafez el-

Assad savait qu'il obtiendrait, en échange, carte blanche de

Washington pour agir au

Liban, pays exportateur de terrorisme et non de pétrole. Ce n'est d'ailleurs qu'une partie des récompenses attribuées à la Syrie, dont la participation au blocus contre l'Irak et le soutien politique à la croisade contre Saddam Hussein sont tous deux essentiels.

Sur fond de blocus anti- irakien, la Syrie et son protégé

Hraoui ont choisi, dans un premier temps, de soumettre également la zone contrôlée par

Aoun à un blocus. Ils ont ensuite déclenché ensuite une offensive militaire, le 13 octobre

1990, provoquant en deux heures de combat la capitulation de "Napolaoun", qui n'avait pas cessé de jurer qu'il préférerait mourir plutôt que de

Les conseils de Paris ont sûrement fait autant que les combats pour l'amener à tout abdiquer comme il l'a fait. Le gouvernement français lui a expliqué, en

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effet, qu'il ne pourrait plus rien faire pour lui, sauf sauver sa peau en lui accordant l'asile politique.

Aoun, qui avait placé quelques dizaines de millions de dollars à l'étranger, a préféré la perspective de cet exil doré à celle de la mort "héroïque" à laquelle il prétendait être prêt. Malheureusement pour lui, le gouvernement libanais, conseillé par Damas, ne l'entend pas de cette oreille. Il réclame au préalable la restitution des millions détournés par Aoun sur ses comptes personnels. Dans l'épreuve de force qui s'est engagée entre Paris et Beyrouth à ce sujet, c'est en fait Damas qui veut mettre à profit la conjoncture régionale qui lui est plus propice que jamais, pour régler ses vieux comptes avec l'establishment français unanime dans son hostilité à la Syrie.

De fait, la campagne anti-syrienne bat son plein en France. Les politiciens français, relayés par les médias, se livrent à la surenchère. De la majorité socialiste gouvernementale à l'extrême droite, en passant par PLANTU l'ensemble de l'opposition bourgeoise, c'est à qui se déclarera plus "horrifié" par les agissements syriens ; le tout se déroule sur fond de parti-pris religieux, d'essence raciste, en défense des "chrétiens" libanais. Ce climat n'est pas sans influer sur le comportement du pouvoir mitterrandien, pris au Moyen-Orient dans des "logiques" de plus en plus nombreuses et pas toujours conformes aux intérêts bien compris de l'impérialisme français auquel il préside.

Que cherche la Syrie ?

La vendetta sanglante qui a suivi la reddition de Michel Aoun, dans le village de Bsouss — quelques dizaines de massacrés, une tuerie "banale" dans le carnage permanent du Liban — a été présentée en France comme le comble de l'horreur. Paris a jugé nécessaire d'en saisir ses partenaires du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations-Unies (ONU), ce qui n'avait pas été jugé utile pour des tueries bien plus importants comme celle des milliers de civils kurdes gazés par l'ex-allié irakien de la France à Halabja, en 1988.

Enfin, l'abject assassinat, le 21 octobre 1990, de la famille de Dany Chamoun, fils d'un des piliers de la droite chrétienne libanaise décédé en 1987, a été immédiatement attribué par les médias français à la Syrie, alors que tout indique qu'il a été commis par les hommes de Samir Geagea, le chef sanguinaire des Forces libanaises chrétiennes. Celuici a déjà dirigé, en 1978, un massacre similaire (contre la famille du fils de Souleiman Frangié, principal allié chrétien des Syriens). L'assassinat de Chamoun, après la capitulation d'Aoun, élimine le dernier rival déclaré de Geagea pour le leadership du camp chrétien réactionnaire.

Le thème central de la campagne anti-syrienne en France, qui se nourrit de ces atrocités, est la volonté prêtée à la Syrie d'annexer le Liban. Le gouvernement comme l'opposition de droite expliquent

VOUS ÊTES SÜR CHEF QU'IL Y A ENCORE QUELQUE CHOSE A DÉTRUiRE? doctement que Damas a toujours caressé le projet d'une "Grande Syrie" et voudrait phagocyter le Liban comme l'Irak, le Koweit. Cette interprétation simpliste reprend, en fait, un thème éculé de la droite chrétienne libanaise, faisant abstraction des intérêts concrets qui dictent la démarche syrienne comme celle de tout

Le Liban, contrairement au Koweit, ne dispose d'aucune richesse minière. La Syrie n'a aucun intérêt matériel a annexer le Liban, d'autant moins que ce pays est un des endroits les plus ingouvernables de la planète. Le seul intérêt économique que représente le Liban pour la dictature syrienne provient, bien au contraire, du maintien de la spécificité libanaise dans ce domaine. Le Liban est, en effet, le pays du capitalisme le plus débridé du monde : ses lois et coutumes en font une zone de liberté économique sans pareille et un paradis fiscal ; il y règne, en même temps, que l'anarchie politique, une vaste économie "illégale" (culture du haschisch, trafics en tous genres, notamment ceux des armes et des stupéfiants, rackets à tous les niveaux, etc.) C'est de cette spécificité libanaise que les barons de la bureaucratie bourgeoise au pouvoir en Syrie font leurs choux gras ; la dissoudre dans leur propre économie étatisée reviendrait à tuer la poule aux œufs d'or, à supposer que cela fut possible notamment

LIBAN = face aux veto israélien et impérialiste. C'est pourquoi le pouvoir syrien au Liban cherche à consolider son hégémonie sur ce pays, en préservant la spécificité libanaise dans les domaines profitables aux gouvernants syriens. Le corollaire est que l'establishment français ne défend pas "l'indépendance" du Liban contre la Syrie, mais sa propre domination impérialiste sur ce pays contre l'hégémonie syrienne.

Une bombe à retardement

Les frontières de l'Etat libanais ont été découpées, en 1920, par l'administration coloniale française. A l'entité particulière que constituait le Mont-Liban, qui avait déjà été déchiré par une guerre de religions, les Français ont rajouté d'autres régions de manière tout à fait artificielle. Leur but était de rassembler le plus grand nombre de chrétiens possible dans les frontières de l'Etat du "Grand Liban" qu'ils créaient, très souvent contre le gré des intéressés eux-mêmes. La finalité de ce choix était de perpétuer la tutelle française sur ce pays, conçu comme îlot chrétien pro-occidental dans l'Orient arabo-musulman. Il en a résulté un pays dont la population n'avait aucune cohésion réelle, mais des allégeances diverses, souvent contradictoires, dans le cadre d'un équilibre acrobatique des plus précaires.

Le Liban conçu par la France coloniale était une bombe à retardement. Il a explosé une première fois en 1958, puis définitivement en 1975, après plusieurs déflagrations mineures. Quelle que soit l'issue des péripéties finales de l'épisode Aoun dans la guerre du Liban, celle-ci n'est pas prête de se terminer. "Exit Aoun", beaucoup d'autres restent et beau-

Le désarmement des milices prévu par les accords de Taëf, s'il a lieu, ne sera qu'une nouvelle répétition de la même comédie. La dissuasion israélienne empêchera les Syriens de déployer au Liban les forces nécessaires pour un réel désarmement des fractions belligérantes du pays. Celles-ci restent très nombreuses, surarmées et toujours prêtes à s'entretuer selon une combinatoire défiant toute logique.

Le Liban est destiné à rester longtemps le théâtre de tous les règlements de comptes régionaux, s'ajoutant aux motivations locales de ses différentes milices. En vérité, l'avenir du Liban à long terme est d'abord tributaire de ce qui se passera en Syrie même. *

23 octobre 1990

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