Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Coup de gel aux Etats-Unis

· Inprecor n° 318, 9 novembre 1990 · p. 3-6 · 3 829 mots

Économie mondiale Japon et Corée Allemagne

LE "TROISIÈME choc pé-

trolier" frappe à la porte. L'explication du coup de froid sur l'économie mondiale est toute trouvée. Le rhume pour certains, la bronchite pour d'autres ont été contractés dans le désert d'Arabie saoudite.

"Troisième choc" parce que deux hausses spectaculaires l'ont précédé. En 1973, à Koweit, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), créée à Bagdad, avait décidé de rompre les anciens accords avec les grandes compagnies pétrolières. Elle fit passer le prix du baril à 10 dollars. La récession généralisée des économies impérialistes produite par un tassement de la demande, une élévation des surcapacités de production (sous-utilisation de l'appareil de production) et un affaissement des profits suivit en 1974-1975. La "crise pétrolière" l'accentua, mais ne la provoqua pas.

Choes en série

Le second choc intervint en 1979 et se poursuivit jusqu'en 1981 : le baril atteignit les 34 dollars. Trois ans après, en 1981-1982, une seconde récession se développa dans les pays du centre, engloutissant aussi les pays dépendants (crise de la dette) et un certain nombre de pays de l'Est (Pologne, Roumanie, Yougoslavie). Elle intervint après une période de relance très mitigée, marquée par un fort taux de chômage et une dépression persistante de certains pays du tiers monde. L'envol des prix du pétrole l'a approfondie. = Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990

L'économie nord-américaine s'enfonce, celles de la République fédérale allemande (RFA) et du Japon flottent, la guerre chaude accentue le froid économique.

Charles-André UDRY

Depuis 1985, le prix du pétrole baissa - conjointement au taux de change du dollar face aux autres monnaies (le pétrole est payé en dollars) — et appuya la relance (1). En 1990, le "troisième choc" survient, alors que l'économie américaine est, depuis quelques mois, en phase descendante. Elle est accompagnée dans ce voyage, avec des vitesses différentes, par celles du Canada, de la Grande-Bretagne, de l'Australie, de l'Etat espagnol et très probablement de l'Italie. Les économies de l'Allemagne unifiée et du Japon sont encore sur leur lancée, certes avec des incertitudes.

Cette "collision pétro-guerrière" se produit après les accidents boursiers d'octobre 1987, d'octobre 1989 et la longue glissade, initiée en février 1990, de la bourse de Tokyo (moins 42 % depuis le début de l'année). Elle advient au milieu d'un "Financial Vietnam" aux EtatsUnis, symbolisé par la faillite des Caisses d'épargne, de géants de l'immobilier, etc. Voilà qui explique la bronchite, plus que la seule hausse — pour combien temps ? à quel niveau ? — du pétrole.

Avant le choe irakien

Le Wall Street Journal dépeignait ainsi le paysage : « George Bush a un problème plus grand que Saddam Hussein : l'économie — ralentissant bien avant le choc irakien — qui titube vers la récession à l'heure présente » (2). Lester Thurow - économiste de renom, enseiIgnant au Massachussetes Institue of Technology (MIT) et qui prie pour qu'il n'y ait pas de malheur — évoque en ces termes la gravité des répercussions possibles d'une récession pour les Etats-Unis : « A cause des dettes et des problèmes bancaires accumulés durant les années 1980, une quelconque récession dans les années 1990 produira un volume de faillites jamais vu depuis la Grande Dépression. Même sans une récession, les avoirs de la classe moyenne fondent puisque le prix des maisons s'écroule dans une grande partie des Etats-Unis en réaction l'excès d'endettement des années 1980 » (3).

Or, la récession est bien là, aux EtatsUnis. Le véritable débat porte sur sa profondeur et sa durée, comme titrait déjà le New York Times du 2 septembre 1990 (4), et sur ses interconnexions avec le reste de l'économie mondiale.

Depuis plusieurs trimestres, le déclin des profits des principales compagnies américaines attirait l'attention et expliquait (explique) la morosité prononcée de la bourse de New-York et la tristesse des investissements productifs, et par conséquence la productivité (production par heure) inférieure de 2 à 3 % par rapport à celle de la RFA et du Japon. En mars, le Business Week introduisait ainsi son analyse trimestrielle des résultats des 900 entreprises-clé des Etats-Unis pour le quatrième trimestre de 1989 : « L'économie américaine n'est pas en récession, pourtant vous ne le sauriez pas en examinant les résultats des compagnies. (...) Le résultat des compagnies a baissé de 19 % par rapport à l'année précédente » (5). Et d'indiquer que l'on retrouvait la juxtaposition du trimestre précédent entre croissance des ventes (demande), d'un côté, et tassement des profits, de l'autre. En réalité, dans le déroulement "classique" du cycle, la dernière phase est toujours soutenue par la consommation.

1) Voir Inprecorn° 313 du 13 juillet 1990.

2) The Wall Street Journal (TWSJ), 17-18 août 1990

3) The International Herald Tribune (IHT), 9 octobre 1990

4) The New York-Times, Sunday, 2 septembre 1990

5) Business Week (BW, 19 mars 1990.

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En août 1990, Business Week effectuait à peu près la même remarque pour le deuxième trimestre 1990, en titrant : « Sommes-nous en récession? » (6). L'hebdomadaire constatait que les économistes répondaient encore non à cette question. Il ajoutait, avec bon sens: « Mais appelez n'importe quel chef d'entreprise, et il répondra certainement oui ». Cette impression, le New York Times la traduisait dans une enquête relevant, en juillet 1990, que les Etats des Etats-Unis regroupant un tiers de la population étaient en récession ou sur le point de l'être (soit, selon la définition officielle trois trimestres de croissance négative).

La compression des revenus

L'article relevait les résultats éloquents d'une enquête effectuées auprès de ménages : 9 sur 10 avaient le sentiment que leurs revenus étaient comprimés par les primes d'assurances, les impôts et d'autres frais fixes qui croissaient plus vite que leurs salaires. Le responsable de l'enquête en tirait la conclusion : « Ceci n'est pas une récession peuplée de chômeurs... Ceci [c'est une récession] avec des personnes ayant un emploi, mais dont le revenu est toujours plus compressé » (7). Une autre façon de confirmer qu'une part des pauvres aux Etats-Unis sont des personnes qui travaillent ! Voilà un fruit du reaganisme.

; HOOP!

Dès lors, la baisse des profits, accompagnée durant un certain temps d'une croissance des ventes, allait lentement épouser la stagnation de ces dernières, étant donnée la réduction des revenus (de la demande), quand bien même l'emploi restait encore relativement élevé.

C'est ce qui se passa. Les résultats des profits des entreprises pour le deuxième trimestre 1990 et le début du troisième confirment la tendance (8), enregistrée avec aigreur par Wall Street. Mais, dès juin 1990, le chômage commence à peupler la débutante récession. Il passe de 5,2 % de la population active en juin 1990, à 5,7% en septembre 1990 (chiffres qui en sous-estiment nettement l'ampleur, selon des statisticiens du département du Travail eux-mêmes). Ceux qui perdent leur travail mettent beaucoup plus de temps à en trouver un autre. Seuls 44 % des 356 industries (examinées par le département du Travail) ont engagé de nouveaux salariés en septembre. La baisse des emplois industriels, depuis le début de l'année, s'élève à 520 000 ; sur lesquels 114 000 ont été élagués ces derniers mois (48 000 en août et 66 000 en septembre).

Dans la construction, depuis février 1990, 194 000 emplois ont disparu, dont 20 000 en septembre seulement. Les emplois dans les services, qui ont généré quelque 80 % des postes de travail durant la relance depuis 1983, se tassent, plus qu'au cours de six parmi les huits récessions de l'après-guerre (9). L'augmentation initiale du chômage et, surtout, la décroissance des heures supplémentaires (si importantes aux Etats-Unis pour "compléter" le revenu), associées à la hausse des prix, conduisent à une réduction du pouvoir d'achat (de la demande). Les chiffres de la distribution (commerce) pour septembre 1990 confirment la morosité des acheteurs, malgré les rabais et crédits effectués, qui s'annoncent éblouissants pour Noël. Il est vrai que le rapport de l'endettement total des consommateurs à leur revenu disponible (celui après impôts) est de 20 % plus élevé qu'au début de la récession de 1981-1982. Les "faillites personnelles" (incapacité de faire face à son endettement), qui s'élevaient à 500 000 en 1987, dépasseront largement le million en 1990 (10). Logiquement l'emploi s'est donc de même réduit dans le secteur commercial (11). La baisse de la valeur des maisons — qui forment un des avoirs d'une large couche de salariés aux Etats-Unis: 47% des ménages peuvent s'acheter une maison à prix moyen — n'encourage pas aux dépenses de consommation. En effet, il apparaît plus qu'incertain de pouvoir revendre sa maison à un bon prix ou l'hypothéquer.

Cette situation démystifie un argument avancé par des économistes à la mode, selon lesquels la croissance des services — par rapport à l'industrie — agit comme un cran de sécurité contre les récessions. Comme la mémoire est faillible, d'autant plus quand elle repose sur une incompréhension, on oublie que cet argument a été avancé en 1979... avant la récession de 1981-1982 ! Tout d'abord, la fragilité des emplois dans les services - dont il faudrait par ailleurs discuter le sens exact - est éclatante dès le début du ralentissement. Ensuite, les faillites touchent avec plus de violence les firmes des services. Enfin, comme le soulignait, en juillet 1990 déjà, l'un des meilleurs analystes de la conjoncture américaine, ancien économiste du département du Commerce et de la General Motors, Joseph Carson : « Je pense que les gens devraient se rappeler que dans le secteur des services vous ne perdez pas nécessairement autant d'emplois que dans le secteur manufacturier, mais que vous perdez des revenus » (12). Autrement dit, les salaires se tassent lors d'un ralentissement de l'économie (accompagné d'une inflation de plus de 6 points). De plus, une fraction considérable des revenus dans les services est liée à des primes et commissions diverses. Elles forment une fraction importante du revenu de salariés ou d'indépendants dans les assurances, l'immobilier, la banque, etc. Elles partent en fumée lorsque les "affaires tournent mal". Tout cela déprime la demande (le pouvoir d'achat).

De l'atterrissage

Men douceur...

Un autre "argument" repris par la "science économique" pour expliquer la réduction des cycles est mesuré à sa juste valeur par la réalité présente. La stratégie industrielle a conduit à une réduction des stocks dont "l'entretien" coûte. Dès lors, en cas de baisse de la demande, les indus-

6) BW, 13 août et 6 août 1990.

7) Publié dans /HT, 17 juillet 1990.

8) BW, 22 octobre 1990 ; Tribune de l'expansion, 16 octobre 1990 ; TWSJ,15 octobre 1990.

9) BW, 22 octobre 1990.

10) BW, 20 août 1900.

11) USA Today, 13-15 octobre 1990.

12) Barron's, 2 juillet 1990.

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tries ne seront pas alourdies par des stocks et éviteraient de couper massivement la production et de licencier massivement en attendant de se défaire de ceux-ci. Cette description n'est pas fausse, à l'exception des licenciements... Sauf que ce ne sont pas les stocks qui déclenchent la récession. Cette fois encore, elle est provoquée par une série de facteurs conduisant à un recul de la demande de biens durables, de biens de production (investissements) et à un "excès" de constructions (villas, hôtels, bureaux, magasins: l'immobilier pourri) qui aboutit à un effondrement des prix immobiliers et à un recul du bâtiment ; d'autant plus que ce type de construction n'est pas relayé par une demande de maisons individuelles (elle est anémique depuis assez longtemps).

... à la récession sévère

Il y a cinq mois encore, il était de bon ton de dénoncer les Cassandre qui prédisaient la récession. Aujourd'hui « beaucoup [d'économistes] affirment qu'elle sera sévère » (13). Après l'atterrissage en douceur de l'économie, rengaine reprise durant deux ans, on a eu droit à la "récession douce". Karen Pennar note à juste titre : « Cependant, pour ceux qui ont la mémoire courte ou qui simplement ne connaissent rien, la récession naine est un animal très rare. Les huit dernières récessions de l'après-guerre ont duré en moyenne 11 mois et ont enregistré un déclin du Produit national brut (PNB, en termes réels) de 2,5 % » (14).

Faut-il rappeler que les deux dernières récessions aux Etats-Unis se sont étalées sur 16 mois et ont fait s'envoler le chômage à 9 % en 1974-1975 et à plus de 11% en 1982. Or, cette fois, à nouveau, le nain a englué ses courtes pattes dans la nappe de pétrole et, surtout, il assiste à l'ébranlement d'une montagne de dettes, de quoi lui faire chausser des bottes de sept lieues.

Face à une telle perspective, la recette traditionnelle du gouvernement consistait à réduire les impôts et taxes diverses et à injecter de l'argent dans le circuit pour relancer la locomotive. Or, le déficit budgétaire est tel que le débat porte sur une réduction de ce déficit - réduction d'ailleurs peu importante par rapport à son ampleur, mais frappant les secteurs de la population déjà favorisés — et sur une hausse des impôts. Ni la hausse, ni les impôts directs et indirects sur lesquels elle portera ne sont encore décidés. Néanmoins, dans plus d'un Etat, ces augmenta= Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990 tions ont déjà été imposées. Elles ne stimulent pas la demande.

Ce déficit budgétaire reaganien — stimulé par la conjonction entre croissance des dépenses d'armement, diminution des dépenses sociales et réduction des impôts sur les riches et les entreprises — a des aspects "gigantesques", ayant des répercussion sur l'économie nationale et internationale. Le paiement des intérêts de la dette fédérale en fait une ¡HUP! composante décisive du budget. Pour l'année fiscale 1990-91, il équivaut à l'ensemble des dépenses dites de Sécurité sociale. Ou encore, il égale la moitié des entrées provenant des impôts sur les revenus des personnes privées. Le service de cette dette croît rapidement : il devrait atteindre 259,8 milliards de dollars, plus que le déficit budgétaire prévu pour 1990 (15).

L'épineuse question du déficit

L'argument selon lequel cette dette publique n'est pas plus élevée qu'à la fin des années 40 n'est pas très convaincant. D'une part, la place de l'économie américaine dans l'économie mondiale était différente. D'autre part, le coût du service de la dette mesuré par rapport au PNB était

•HOUP!!

moindre (intérêts plus bas, croissance, etc.). La récession va diminuer les revenus (donc les entrées) et accroître relativement, malgré les résistances, certaines dépenses sociales (allocations de chômage). Mais cela peut être neutralisé par des impôts ou taxes. Et surtout, le déficit restera un problème... après la récession, d'autant plus si le gouvernement fédéral doit garantir, comme pour les Caisses d'épargne, au travers de divers fonds fédéraux, des prêts qui sont plus que chancelants (assurances, hypothèques, prêts pour étudiants, etc.).

En outre, c'est la somme cumulée de l'endettement public et privé (des personnes et des entreprises), qui est la plus "préoccupante" : elle dépasse de 2,5 fois le PNB (la production nationale de biens et de services), ce qui est le multiple le plus élevé depuis le milieu des années 30. A ce régime, le nain de la récession, soumis à une cure de faillites, pourrait grandir de quelques dizaines de centimètres.

Certains économistes argumentent que la relance se fera grâce aux dépenses d'armement (16). Cette hypothèse semble peu probable. Certes, les firmes d'armement « pourraient avoir des raisons de remercier Saddam pour le moment choisi pour son attaque », comme titrait le Financial Times (17). Que le gouvernement, tout en réduisant les frais de fonctionnement généraux de l'armée américaine, maintienne, et relance même sectoriellement, des commandes d'armes, c'est évident. Néanmoins, même si une part des "crédits" alloués à cette industrie proviennent du recyclage des pétrodollars d'Arabie saoudite et des Emirats, leurs effets sur la conjoncture sont assez réduits, sauf hypothèse d'une longue guerre. Ils stabiliseront, au mieux, le niveau actuel des dépenses d'armement, ce qui n'a pas empêché la récession, mais qui stimule en revanche l'inflation ! Ils seront alloués en partie à des industries plus "technologisées" qui emploient moins de main-d'œuvre, telles Raytheon, Martin Marrietta (qui arrivera peut-être à placer le système ADATS que Oerlikon-Bührle lui a cédé trop vite), E-Systems (18).

Pour revenir à l'endettement privé — celui des entreprises — il faut aussi remarquer qu'il n'a pas diminué durant la longue période d'expansion. La dette des firmes est à la hauteur de 46 % de leur capital; le seuil était à 36 %, il y a 10 ans. Tout cela fait frémir un Lester Thurow, ce qui explique pourquoi il se met à genoux

13) TWSJ, 11 octobre 1990.

14) BW. 15 octobre 1990.

15) The Washington Post, reproduit dans The Guardian Weekly, 14 octobre 1990. 16) Sophie Gherardi dans Le Monde, 16 octobre 1990.

17) ET, 11-12 août 1990. 18) Barron's, 15 octobre 1990 et US News and World Report, 15 octobre 1990.

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pour implorer que la récession soit aussi douce que possible.

En effet, la caractéristique particulière de cette récession américaine, qui s'affirme, réside dans l'interconnexion entre le recul de la production, de la demande, des profits et la fragilité financière des firmes industrielles, des grands promoteurs immobiliers et de certaines banques et assurances. Tous sont en relation d'affaires, par ailleurs. L'effet dominos n'est pas à exclure.

Ainsi, après les faillites, plus moins frauduleuses, des Caisses d'épargne — dans lesquelles le fils de Bush est enfoncé jusqu'au cou et qui sont payées indirectement par les salariés au travers des impôts, eux qui ont déjà perdu à l'occasion de l'impossibilité des Caisses de faire face à leurs obligations banqueroutes s'annoncent.

L'immobilier n'est pas en béton et plus d'une assurance vie, qui a investi dans la pierre, pourrait avoir de sérieuses difficultés avec la chute des prix de la propriété immobilière, qui frappe aussi les personnes qui ont souscrit une assurance-vie (19).

Le eyele de l'endettement

En outre, les assurances se sont aventurées dans les "obligations pourries", à hauts rendements, émises à l'occasion de rachats et dépeçages d'entreprises par effet de levier (autrement dit par endettement). Or, avec la récession poitant plus que son nez, la putréfaction de ces obligations s'accélère. Les faillites d'entreprises endettées commencent à se multiplier : elles • ne serviront plus les intérêts, élevés, sur leurs obligations!

La banque n'est pas épargnée, loin de là. La respectable Chase Manhattan, il y a quelques semaines, a annoncé avoir nettoyé de ses comptes 350 millions de dollars engloutis dans l'effondrement de l'immobilier. Elle a placé en réserves, pour assurance, une somme de 650 millions de dollars de prêts immobiliers "non-performants". Les analystes considèrent que la City Bank "possède" dans ses livres de comptes pour 2,3 milliards de dollars d'engagements immobiliers ne valant pas grand chose ; la Chase pour 1,8 milliards (soit pour les deux une moyenne de 17 % du total de leur portefeuille dans l'immobilier). Ce pourcentage est de 16 pour la Manufacturer Hanover's (20).

Le boom à crédit de l'immobilier a marqué la relance de ces dernières années ; le contre-coup sera proportionnel. Ajoutée à l'insolvabilité d'entreprises et de particuliers, la crise de ce secteur représentera la bombe de la "dette du tiers monde" — qui n'a pas disparu — pour les banques et assurances américaines dans la crise future. Que le déficit budgétaire se maintienne après la récession, c'est certain ; il y a même de fortes chances que les bureaux vides et les casinos désertés de Donald Trump le demeurent. D'autant plus que jamais les Japonais, grands acheteurs durant ces dix dernières années, se retirent sur la pointe des pieds. Les bureaux vides, voilà l'image des années 30 qui augure de la durée de la récession.

La machine japonaise va-t-elle encore tourner ?

La phase de relance de 1983-1989 aux Etats-Unis a été largement financée par l'apport de capitaux européens et japonais. Une question décisive se pose aujourd'hui : ce flot de capitaux va-t-il continuer ?

Voilà un élément tout aussi, si ce n'est plus, important que les effets directs du choc pétrolier. Le recyclage des pétrodollars, imposé par la présence américaine dans le Golfe, assure un certain flux. Mais pour ce qui est des pourvoyeurs nippons, le fleuve pourrait devenir rivière, ou même ruisseau. La hausse des taux d'intérêts au Japon et les pertes subies à la bourse de Tokyo poussent les Japonais à placer leurs surplus sur le marché intérieur, à moins exporter de capitaux et, aussi, à diriger leurs investissements vers l'Europe, en vue de 1992.

Comme beaucoup d'investisseurs japonais ont emprunté sur le marché japonais à des taux d'intérêts flottants, ils tendent à faire revenir leur capitaux au Japon, parce que les rendements sont trop bas aux Etats-Unis par rapport à ce qu'ils doivent payer au Japon, où les taux montent. Enfin, les investissements japonais et européens, sources de nombreux emplois industriels aux Etats-Unis, vont se réduire.

La machine magique à argent nipponne se grippe. Ainsi, les investisseurs du Soleil levant n'ont acheté, depuis le début de l'année, que pour 10 milliards d'obligations du Trésor américain; le montant le plus bas depuis 1984. Ils ont rapatrié quelque 8,9 milliards de dollars durant les six premiers mois de l'année 1990 (21). Si le dollar décline face au yen (120 yens pour un dollar), le retrait des capitaux nippons risque d'être violent, malgré la "solidarité" qui leur sera demandée par Washington... pour combattre Saddam Hussein ! Sans la machine à prêter japonaise et avec une RFA très préoccupée par ses engagements dans les cinq lander assimilés récemment — et plus généralement, par ses projets à l'Est de l'Europe — l'économie américaine devra se soumettre à une brutale cure d'amaigrissement et à des méthodes de musculation nouvelles.

Certes, les milieux dirigeants vont exiger l'appui international — pour cela la lutte contre le "Hitler" du Moyen Orient a une fonction — et tenter d'accélérer l'intégration Canada/Etats-Unis/ Mexique. Mais ceci est une musique d'avenir. Alors qu'une autre chanson sonne plus immédiatement aux oreilles : pour attirer des capitaux, en cas de retrait japonais, la FED ("banque centrale") devrait hausser les taux d'intérêts (d'autant plus si le dollar est faible). Les effets d'une telle opération sont connus : accentuation de la récession (le coût des emprunts pour consommation et investissement est plus élevé, la charge de la dette aussi) et risque d'un krach boursier, étant donné le différentiel de rendement entre les actions (en chute libre) et les obligaplus intéressantes. Ceux qui sont pessimistes n'ont pas Evidemment, reste les exportations QUINO vers les pays qui ne sont pas encore en récession. Mais en admettant que le dollar bas avantage les exportations, les industries américaines sont-elles concurrentielles ? C'est loin d'être sûr. Et, surtout, les exportations ne peuvent compenser la faiblesse des secteurs internes en difficulté.

La récession sera sérieuse. Comment cela va-t-il s'agencer avec le reste de l'économie mondiale ? *

La Brèche 19 octobre 1990

19) Voir à ce propos l'enquête faite dans Barron's, fer octobre 1990 et l/HT, 12 octobre 1990.

20) US News and World Report, 1er octobre 1990

21) TWSJ, 11 octobre 1990 : Journal de Genève 9 octobre 1990 ; AGEFI, 12 octobre 1990 ; US News and World Report, 17 septembre 1990.

Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990 =

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