TOUT est d'ailleurs fait pour dépeindre un tiers monde mystérieux et énigmatique, donc forcément hors des normes
; cette image est favorisée par le racisme mais aussi par une pensée politique dominante qui tend à renvoyer chaque événement au crible du "bien" et du "mal"
(combien les pays pauvres recelleraientils potentiellement de nouveaux ler" ?). Ce manichéisme, qui façonne les opinions publiques et prépare le terrain pour toutes les guerres, absorbe d'autant plus facilement le cas de l'Europe de l'Est que les incertitudes actuelles qui y règnent peuvent effectivement aboutir à une certaine "tiers-mondisation". L'impérialisme sait fort bien que si aucun système économique, capable de se reproduire, ne s'impose rapidement dans ces pays, le danger sera de plus en plus grand de voir le chaos social, des guerres civiles et des affrontements raciaux ou nationaux remplir ce vide.
Voilà pourquoi deux grands débats s'entremêlent. Il y a d'abord celui qui concerne le type d'armement. La guerre atomique entre Washington et Moscou n'est plus à l'ordre du jour et les systèmes doivent, militaires par prendre en considération la montée des périls dans le tiers monde. Face aux déstabilisations de plus en plus fréquentes - sans parler des risques d'explosions sociales - il faut renforcer les capacités d'intervention rapide et d'interposition.
Il faut un armement, des moyens de transport et des troupes qui correspondent à des situations aussi diverses que le sont les pays du tiers monde.
A la guerre du pétrole d'aujourd'hui peut fort bien succéder une guerre du café, ou du cacao. La guerre de la "coca"
= Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990
Claude GABRIEL "Hitmenée à sa manière, par l'administration nord-américaine en est un autre exemple listes sont intervenues directement à Pasaoudite et au Rwanda. Un record ! de 40 ans, a structuré, autour de l'hégémonie américaine, une bonne partie de la doctrine militaire occidentale. L'OTAN en cas de chaos en URSS, ou ailleurs en Europe de l'Est ? Devra-t-elle, contraire, donner naissance à une instituconséquent, tion nouvelle, essentiellement tournée vers le tiers monde? 00
EUROPE
européenne
Tout le monde vous le dira : la "guerre froide" est terminée.
Autant dire que le système de défense occidental devrait en être bouleversé. La crise du Colfe arrive d'ailleurs au bon moment pour alimenter ce grand débat. Quel serait, en effet, le nouveau grand danger pour les "nations civilisées"
dépositaires de l'étalon démocratique universel ? Maintenant que les "rouges" ne sont plus ce qu'ils étaient, le tiers monde ravagé par la crise sociale et économique n'en apparaît que plus dangereux.
spécifique. N'oublions pas qu'au cours des derniers mois des troupes impérianama, au Gabon, au Libéria, en Arabie
Le second débat porte sur l'avenir de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) elle-même qui, durant plus devra-t-elle connaître une simple mutation et rester un cadre commun de sécurité au
Toutes ces interrogations ne relèvent pas de la seule politique militaire. La manière dont s'y intègre la question de la défense européenne montre, en effet, assez bien la place qu'occupent d'autres considérants, politiques et économiques. En d'autres termes, au- delà de l'unanimité de façade qui existe sur la défense de
1""Occident démocratique"
une partie serrée se joue, dans laquelle il est bel et bien question du déclin nord- américain et de la montée en puissance de l'Allemagne et du Japon. La politique de
Bush dans le Golfe n'est d'ailleurs pas indépendante de ces enjeux. Car au moment où la doctrine de défense occidentale est objectivement remise en cause par l'effondrement des régimes de l'Est, c'est le leadership des Etats-Unis qui, à l'Ouest, apparaît de plus en plus anachronique, du moins au plan politique et économique
C'est cette coïncidence entre deux grands bouleversements internationaux qui donne à la question de la défense curopéenne un caractère aussi sensible.
De très gros intérêts industriels
Il existe différentes manières d'approcher les questions de défense qui, toutes, éclairent une facette particulière du problème. Mais il ne faut pas prendre au sérieux ceux qui s'évertuent toujours à expliquer tout cela par les seuls enjeux militaires.
D'immenses lobbies industriels agissent évidemment par-delà la pantomime des généraux et des ministres de la Défense. Une partie des nouveaux débats est singulièrement portée par les restructurations industrielles mondiales qui touchent les entreprises de l'armement.
"branche"
Cette connaît les mêmes problèmes que tous les autres grands secteurs industriels. Beaucoup
des grandes sociétés concernées ne travaillent d'ailleurs que partiellement pour le militaire, même si cela représente généralement une part très substantielle de leurs activités. Les filières se mêlent et font face aux mêmes défis financiers, technologiques et commerciaux. A ce titre donc, le processus des grands groupes curpéens militaroindustriels n'est pas différent de celui que l'on connaît pour l'automobile, l'informatique ou la chimie... Les restructurations sont autant européennes que mondiales ; les alliances obéissent de prime abord à autre chose que les seuls desiderata politiques.
Quelles sont les nouvelles contraintes ?
• Les coûts dans la production de l'armement moderne, ultra-sophistiqué, sont de plus en plus démesurés ; la part de la recherche et du développement atteindrait 30 % des coûts. Les risques sont donc considérables, ce qui pousse à des alliances et à des mariages de raison. La recherche d'économie d'échelle impose progressivement des armes dont le marché escompté dépasse évidemment le simple cadre national. Il faut de plus en plus, comme dans d'autres secteurs, occuper la première ou la seconde place mondiale pour tenir le choc.
Les Etats-Unis ont cherché à systématiser cette question à la fois pour abaisser les risques concurrentiels et pour maintenir leur hégémonie relative. C'est ainsi qu'ils ont crée le concept de "familles d'armes" afin de promouvoir une certaine division du travail entre Nord-Américains et Européens. Cette rationalisation des systèmes d'armes favorise les monopoles et tend à garantir aux entreprises des Etats-Unis un marché à long terme.
• Le marché est encombré. La chute des prix du pétrole jusqu'à la guerre du Golfe avait limité les finances des pays producteurs, gros acheteurs d'armement. En même temps, apparaissaient de nouveaux concurrents pour toute une série de matériel, notamment parmi certains Etats du tiers monde. Les marchés du Sud constituent l'essentiel des exportations curopéennes d'armement, rendant d'autant plus importante la question de la solvabilité. La dette irakienne pour cause d'achat d'armes est un bel exemple des contradictions que cela engendre. En 1989, les exportations françaises d'armements auraient chuté de 40 % à cause des difficultiers monde. La tés financières du
Belgique, qui exportait pour francs belges, en 1981, ne dépasse pas
10 milles liards aujourd'hui.
• La baisse tendancielle des budgets du fait de l'endettement des Etats impose une rationalisation partielle des marchés publics d'armement. Aux Etats-Unis, par exemple, le budget 1990 connaîtra pour la cinquième fois une baisse en termes réels.
Et, surtout, cela va se combiner avec une réorientation des types d'armes produites : moins de dépenses, mais aussi des armements très ciblés pour les nouveaux conflits.
Tout cela accélère les rythmes d'une mondiale de l'industrie réorganisation d'armement. Il est important d'insister sur ce point pour mieux souligner les contradictions et les difficultés qui existent dans la mise en place d'une défense véritablement européenne et intégrée. Il ne fait aucun doute que la politimilitaire que n'est pas indépendante des ressources industrielles et alliances des techniques ou commerciales.
Il faut analyser les restructurations industrielles pour aborder ces questions de stratégie militaire.
La complexité des restructurations
Plusieurs considérations pèsent dans le débat sur la défense européenne. Il y a, tout d'abord, l'enjeu économique et financier d'une branche industrielle de tout premier plan. Pour celle-ci, comme pour d'autres, il y a deux grandes tendances qui se combinent et parfois s'opposent.
La première tient au fait que les entreprises cherchent à déterminer librement leurs alliances et leurs coopérations internationales. A ce titre, elle n'agissent pas a priori comme des entreprises "européennes" façonnant un espace industriel et capitaliste européen ; elles défendent leurs parts de marché mondial, même s'il faut pour cela s'accommoder d'un partenaire nord-américain, voire japonais. La seconde tendance concerne l'entité politique institutionnelle de l'Europe — principalement de la Communauté économique européenne (CEE) — pour faire face aux concurrences américaines. Dans un pays comme la France, par exemple, où une partie importante de cette production se fait dans des entreprises nationalisées, la part de volonté politique n'est pas négligeable. C'est aussi une bonne raison pour que les Français soient les meilleurs avocats d'une défense européenne pour passer d'une forme de protectionnisme à une autre.
Dans la mesure où les commandes d'Etat sont, en ce domaine, déterminantes et que les exportations dépendent en partie des choix diplomatiques, les filières d'armement sont plus sensibles aux enjeux politico-stratégiques que d'autres. Le Monde du 29 septembre 1990 rappelait que les « exportateurs d'armements français et britanniques craignent d'être supplantés par les Américains » en saturant le marché saoudien au travers de l'expédition du Golfe. Les dégagements de troupes en Europe vont aussi favoriser la vente à vil prix de matériel de seconde main par les Soviétiques et les Nord-américains. Ces derniers auraient ainsi "inondé" l'Egypte et le Maroc avec des chars M60 (1). Pourtant, cela ne donne pas toute latitude aux gouvernements en ce qui concerne les choix strictement industriels. Les impératifs technologiques et commerciaux sont portés à un tel niveau - du fait de la taille des investissements requis —, que, parfois, les vœux gouvernementaux pèsent fort peu sur les choix d'alliances ou sur les possibilités de défendre un produit "national". L'avion de combat français Rafale est exemplaire de ces nouvelles contrainte ; l'idée que l'on puisse, à ce niveau de risques, produire un nouveau type d'avion — français ! — et s'accommoder comme par le passé (avec les Mirages) de la concurrence américaine est un leurre. Le marché
1) Le Monde du 26 juin 1990.
Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990
mondial a changé. Ce qui est devenu impossible au plan national n'est guère plus facile au niveau européen.
Mais acceptons tout de même qu'il y a dans le domaine des industries d'armement une plus grande imbrication avec le politique que dans d'autres — en ce qui concerne les restructurations industrielles et les coopérations. Sur ce terrain, patrons et politiciens peuvent être plus en phase que lorsqu'il s'agit de la télévision à haute définition, de la fabrication de mémoires de très hautes capacités ou de l'automobile. C'est, à terme, un point fort pour un projet spécifique de défense européenne. Défense européenne ou pas ?
Au cours d'une conférence de presse sur le conflit avec l'Irak, François Mitterrand déclarait : « Cela fait déjà longtemps que l'on sait qu'il n'existe pas de défense européenne proprement dite, puisque c'est à cela que l'on travaille... Ce qui ne veut pas dire pour autant que l'Europe soit tellement divisée puisque les membres de l'Union de l'Europe occidentale (UEO) y compris les observateurs, se concertent et que je n' ai pas entendu de voix divergentes en leur sein. Donc il y a progrès, mais c'est vrai que la défense européenne, pour l'instant passe derrière les alliances existantes » (2).
Les choix, à ce niveau, ne sont donc plus du seul ressort des intérêts industriels. La "construction européenne" relève d'une stratégie à long terme. Elle obéit à des impératifs de restructuration mondiale (ouvertures de marchés et mondialisation de la production) mais elle relève aussi d'une politique particulière pour une Europe capitaliste, aujourd'hui globalement plus productive que les Etats-Unis mais, par ailleurs, menacée par les performances japonaises. L'intégration européenne s'accélère de par la volonté de certains grands secteurs industriels et financiers (contre d'autres !) et des gouvernements.
L'objectif est maintenant l'Union économique et financière (UEM), avec, en point de mire, l'écu comme monnaie commune. Or, généralement, de telles unions sont précédées d'une fusion politique. Le tout récent exemple de l'absorption de la République démocratique allemande (RDA) par l'Allemagne fédérale prouve qu'il est tout de même préférable pour le moment d'avoir un pouvoir politique unique pour réussir le grand saut monétaire. Voilà pourquoi des gens comme Mitterrand plaident pour une union politique = Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990 menée parallèlement à l'UEM ; mais cela se heurte à une montagne de difficultés et de contradictions. Tout le monde comprend bien, en effet, qu'il va être difficile de mettre en place ex-nihilo un Etat européen s'attribuant une part de la "légitimité" et des prérogatives des Etats actuels. Comment le "fabriquer" ? Comment définir ses pouvoirs et ses objectifs ? Et, finalement, comment établir quels sont les intérêts mondiaux communs, commerciaux, diplomatiques et militaires d'un capitalisme européen en devenir ?
La mise en place d'une doctrine de défense européenne apparaît dès lors comme un moyen (et non comme un aboutissement) pour faire un certain nombre de choix industriels et stratégiques qui eux-même favorisent l'intégration politique en dernière instance. L'opération est donc fort précaire, mais beaucoup de choses toutefois œuvrent maintenant dans ce sens qu'il faut suivre avec la plus grande attention.
En février 1990, un accord a été conclu entre neuf pays européens pour constituer un marché commun de l'arme-
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ment. Il s'agit par là d'ouvrir la possibilité pour des entreprises de répondre à des appels d'offre lancés par les armées des différents pays signataires.
Le 29 juin 1989, les ministres de la Défense ratifiaient un projet de recherche commun en matière d'armes (Euclide), sorte de petit frère militaire du programme européen Eureka, qui allouait 845 millions de francs pour la première phase, évidemment au profit des entreprises concernées.
La définition d'une défense européenne autonome passe donc par une indépendance technologique et industrielle, vis-à-vis des Etats-Unis, pour les nouvelles générations d'armes (3).
Les gouvernements ne sont donc pas indifférents aux coopérations industrielles qui peuvent ouvrir la voie à une cohésion militaire de la CEE. Au début des années 70, une coopération entre Aérospatiale (France) et Messerschmitt (MBB d'Allemagne) avait vu le jour pour la production de missiles anti-chars et sol-air. British Aerospace, MBB et Acritalia ont collaboré pour l'avion Tornado. En octobre 1989, les groupes français Thomson et britannique Aerospace ont proposé à leurs gouvernements respectifs un projet de conception commune pour des missiles (consortium Eurodynamics). En novembre 1989, Matra (France) prenait 20 % dans l'entreprise BGT, premier fabriquant allemand de missiles Air-air. Aérospatiale et MBB réitéraient leur collaboration début 1990 pour lancer le projet d'hélicoptère franco-allemand (4). Le coût du projet serait de 6,8 milliards de francs. Ce partenariat est supposé s'élargir à des entreprises italiennes, néerlandaises et, fait significatif, éventuellement américaines.
Coopérations industrielle
Get militaire
Le même mois, les gouvernements de France, d'Allemagne et de Grande-Bretagne signaient un accord pour la fabrication d'un radar de défense contre des batteries adverses. Coût de la mise en route du projet, 1 milliard de francs !
En mars 1990, la France proposait à l'Etat espagnol la construction de sous-marins conventionnels. En mai 1990, l'on retrouve les mêmes compères, Matra, Aérospatiale et MBB pour le projet de missile Roland. Un autre consortium s'est aussi formé entre les Thomson, Aérospatiale et l'italien Selenia pour la fabrication d'une famille d'armes antiaériennes, un mariage proposé conjointement à des firmes espagnoles et britanni-
Les coopérations européennes en matière de satellites ne sont pas indépendantes du domaine militaire. L'entreprise européenne Ariane-Espace est, évidemment, très liée à une série de marchés mi-
Au-delà des accords immédiats de production, on voit se former quelques grands trusts, dont le poids européen et mondial en matière de technologie et d'armement jouera un rôle essentiel dans la définition éventuelle d'une défense européenne indépendante. Il faut, à ce titre, rappeler la mainmise sur Plessey (Grande-Bretagne) de l'alliance du britannique General Electric Company (GEC)
2) Le Monde du 23 août 1990
3) Le budget du Pentagone est deux fois et demi supérieur au budget militaire des Etats de la Communauté européenne
4) Le Monde du 22 février 1990.
et de l'allemand Daimler. Et ce dernier fusionnait dans la même période avec MBB Messerschmitt. Ce nouveau groupe DMMBB aurait ainsi un lien avec une ving taine de produits militaires, en coopération avec des entreprises françaises, britanniques, italiennes, suisses, mais aussi américaines et canadiennes (5). Le nouveau groupe pèse 7 milliards de deustche marks dans le secteur militaire, soit 60 % des commandes du ministère allemand de la Défense (6). Des concentrations nationales accompagnent ce mouvement général. C'est, par exemple, le cas avec la fusion en Italie de Acritalia et de Selenia, aboutissant à la formation du septième groupe aéronautique mondial avec 26 000 salariés. C'est encore le cas avec la création, en France, du Groupement industriel des armements terrestres (GIAT), qui rassemble des entreprises d'Etat, et qui a un statut lui permettant de passer des alliances avec des entreprises étrangères.
Quels sont les obstaeles ?
Malgré cette tendance générale à la formation d'un vaste lobby militaro-industriel européen, un certain nombre de difficultés persistent sur la voie d'une véritable défense européenne.
• Les coopérations industrielles ne sont pas exclusivement inter-européennes; on l'a vu quand les Britanniques ont d'abord choisi, en juin 1989, le missile nucléaire Air-sol américain SRAM, plutôt que celui des Français. Ce fut à nouveau le cas quand Daimler décida, en mars 1990, une vaste coopération tous azimuts avec le japonais Mitsubishi, notamment pour l'aéronautique. Il en est de même pour toute une série de collaborations entre entreprises britanniques ou françaises et américaines (7).
• Les "familles d'armes" ont favorisé unc forte interdépendance entre les Européens et les Nord-américains. L'industric des Etats-Unis conserve un poids considérable tant que, pour des raisons historiques, Japonais et Allemands ne peuvent pas entrer complètement dans la compétition. Le poids américain constitue aussi une limite pour un pays comme la France, pour le transport aérien ou pour l'observation, par exemple (dépendance par r gort à l'avion radar Awacs). Il en découle, pour l'instant, une limite relative à l'indépendance militaire curopéenne.
• L'industrie britannique, qui joue un rôle de premier plan dans la filière militaire européenne s'est beaucoup engagée dans des partenariats avec les Nord-Américains. Alors que les Français ont surtout privilégié l'alliance avec les groupes allemands, cette dissymétrie freine les possibilités d'un grand dessein militaire européen.
Les deux pays munis de l'arme atomique, la France et la Grande-Bretagne, ont mené, en la matière, des politiques radicalement différentes, Paris défendant le principe de l'indépendance de sa force nucléaire par rapport au commandement de l'OTAN. Une force européenne intégrée nécessiterait une franche clarification en ce domaine. Les Français proposent, depuis plusieurs années, une "dissuasion" nucléaire curopéenne commune (8). Mais cela pose en réalité la question de la place spécifique de l'Alle-
• La Constitution allemande interdit à l'armée fédérale un déploiement de ses troupes hors du contexte de l'OTAN. A un moment où il faudrait se recentrer sur le tiers monde, ceci est une entrave supplémentaire ; on le constate aujourd'hui avec l'intervention impérialiste dans le Golfe. Helmut Kohl n'est pas mécontent de ne pas avoir à envoyer de troupes mais il a pourtant déjà annoncé qu'il faudrait, à terme, une révision constitutionnelle qui permette à l'Allemagne de remplir un rôle de gendarme qui corresponde à sa puissance économique.
• L'OTAN et l'Alliance atlantique restent pour le moment en place. Leur sort est en discussion. Les Etats-Unis se servent de cette inertie pour entraver le projet de défense européenne. Et, quoiqu'il en soit, les Européens eux-mêmes sont confrontés à un difficile dilemme. La question est : « Peut-on se passer aujourd' hui de la puissance militaire américaine en Europe ? ». Ou, en d'autres mots : « Faut-il tourner définitivement la page de l'OTAN, quand demain l'anarchie et le désordre peuvent camper à nos portes, en Europe de l'Est ou en Méditerrannée ? » (9). L'avenir de l'OTAN va se jouer en partie au termes des négociations de désarmement en Europe, Conventional Forces in Europe (CFE) pour les forces armés conventionnelles et Strategic
Arms Reduction Talks (START) pour les armements stratégiques.
Ce n'est donc pas par simple souci diplomatique que les Européens veulent garder deux fers au feu, leur propre projet intégré et la coopération américaine. On a vu comment, dans l'affaire de l'unification allemande, l'appartenance à l'OTAN a pu être la pierre angulaire d'une tractation à l'encontre du Kremlin. Le vague à l'âme de certains dirigeants européens montre bien l'étroitesse de leur marge de manœuvre et ce malgré l'affaiblissement relatif des moyens américains. Marc Eyskens, ministre belge des Affaires étrangères expliquait, le 23 novembre 1989 : « Je suis partisan d'un pilier européen dans l'OTAN. Je suis euro-atlantiste. La détente et l'établissement d'une paix chaleureuse peuvent facilement conduire à un accord de condominium américano-soviétique si l'Europe se dilue. »
Que faire de POTAN ?
Et les Nord-Américains de chercher une nouvelle mission pour l'OTAN qui évite sa marginalisation. Dans un discours à Berlin, le 12 décembre 1989, James Backer rappelait qu'il faut « refléter le fait que la sécurité américaine — du point de vue politique, militaire et économique - reste liée à la sécurité de l'Europe » de sorte qu'il faille continuer « dans la formation d'approches occidentales communes » face à toutes sortes de menaces.
Malgré cela, le débat fait rage dans la mesure où, comme le disait l'éditorialiste du Monde diplomatique, Claude Julien, à propos du rôle militaire des Etats-Unis : « Le gendarme est fauché » (10). Au centre de ces nouveaux enjeux se trouve le problème de l'Union de l'Europe occidentale (UEO) qui, jusqu'à présent, n'a constitué qu'une assemblée sans moyens et surtout celui de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE).
Cette dernière est née des négocia-
5) Libération du 18 septembre 1989
6) Voir Memento Défense-Désarmement 1990, GRIP Bruxelles.
7) Financial Times du 28 mars 1990
8) Voir encore récemment l'interview du Premier ministre français, Michel Rocard, dans Le Monde du 23 octobre 1990
9) Voir l'interview de Manfred Woerner, secrétaire général de l'OTAN dans Libération du 17 octobre 1990. Gorbatchev vient lui-même de parler d'un risque de "libanisation" de l'Union soviétique
10) Le Monde diplomatique, octobre 1990
tions d'Helsinki, en 1975. Elle regroupe, à l'exception de l'Albanie, tous les pays européens, les Etats-Unis et le Canada. Il y a, de la part de certains Européens, la tentative d'en faire peu ou prou un point de départ pour un cadre de sécurité contrôlé par les seuls Etats du vieux continent. Cela rejoindrait le projet de Confédération européenne déjà évoqué par Mitterrand. Il y a eu, par exemple, la proposition du belge Mark Eyskens de doter cette assemblée d'un "conseil de sécurité" pour les seuls Européens (11). En septembre 1990, c'était le Conseil de l'Europe qui proposait la mise en place d'une assemblée regroupant les pays européens, membres de la CSCE.
Tout cela n'est pas pour plaire à Washington qui, au contraire, veut parrallèlement maintenir l'OTAN en tant que cadre supérieur de défense et strictement "occidentale". C'est ce qui fut finalement repris, toujours en ce même mois de septembre 1990, au cours d'une réunion, aux Etats-Unis, des ministres des Affaires étrangères des 35 pays européens, des Etats-Unis, du Canada et de l'URSS. Cette fois-ci il s'agirait d'un projet coiffant toutes les alliances actuelles, dont le siège pourrait être à Prague, L'OTAN restant dès lors la structure essentielle de défense de l'Europe de l'Ouest.
Alors, "nouvel Atlantisme" ou pas ? Manfred Woerner, secrétaire général de T'OTAN répond : « La CSCE peut être très utile pour prévenir les crises — ou pour les résoudre de manière pacifique. Mais pourrait-elle remplacer l'OTAN? Avec 34 Etats très différents, chacun disposant du droit de veto, que ferait-on si un vrai conflit éclatait ? » (12). En réalité, ce n'est plus la puissance économique américaine qui est une entrave à la définition d'une défense européenne indépendante. Par contre, l'insuffisante cohésion des intérêts diplomatiques et commerciaux européens permet aux Américains de conserver une hégémonie relative. On l'a vu à propos du Golfe, quand les politiques des principaux Etats de la CEE ont montré leurs différences.
Quant à l'UEO, qui regroupe neuf Etats (13), elle n'a guère joué de rôle. Dans la crise du Golfe, elle ne s'est réunie que le 23 août 1990, soit environ 15 jours après la décision américaine, et pour ne rappeler que des positions de principe. Seuls les Français ont utilisé cet événement pour faire croire qu'il s'agissait = Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990 d'une étape nouvelle dans la marche vers l'unité européenne ; mais elle pourrait éventuellement apparaître comme maillon utile pour les partisans d'une intégration politique rapide. Elle a l'avantage de correspondre quelque peu à la CEE (14). En retour, elle a aussi un inconvénient : elle n'est pas encore adaptée à la demande d'adhésion à la CEE d'Etats "neutres", comme par exemple l'Autriche.
Les limites de l'intégration politique
Le mouvement est engagé, c'est un fait important à prendre en compte. La brigade franco-allemande est une première tentative d'intégration ; elle dépend d'un groupe de coopération franco-allemand, exécutif du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité. L'expérience est très limitée, mais les Allemands proposeraient de la reproduire avec d'autres pays européens.
On voit, cependant, la difficulté qu'il y a à vouloir mener de front l'intégration
QUiNO économique, monétaire, politique et militaire. On retrouve ici toutes les contradictions d'un vaste projet européen multidimensionnel, où l'Etat fédéral fait cruellement défaut.
Il faut toutefois intégrer désormais cette dimension dans les nouveaux défis auxquels fait face le mouvement ouvrier européen. Les partis traditionnels — sociaux-démocrates et anciens staliniens recyclés — vont, bien sûr, se porter en défense d'un tel projet militaire. soutien inconditionnel aux intérêts industriels nationaux et européens, sans autre préoccupation sociale et politique, les mène tout droit à ce nouveau renonce-
Il s'agit pourtant de toute autre chose que d'une simple reconversion pacifique des vieux systèmes de défense de la "guerre froide". C'est un système intégré, correspondant aux nouveaux appétits impérialistes, qui sera mis sur pied et qui pourra agir aussi bien dans le tiers monde qu'en Europe en cas de troubles sociaux. L'armée continue sa mutation en intégrant la nouvelle dimension européenne. Les "missions" que lui confère la nouvelle situation mondiale poussent à une professionnalisation renforcée. La conscription tend à devenir un besoin marginal pour les Etats qui y font appel. Par ailleurs, la haute technicité des cadres militaires, qui correspond à la sophistication des armements, n'est absolument pas un gage de respectabilité et de "démocratisation" du corps social qu'est l'armée. Il est même très significatif qu'au moment où on évoque, ici ou là, un "déficit" démocratique d'une construction européenne faite à coup de décrets, les gouvernements s'engagent dans la mise en place d'une sécurité militaire européenne de plus en plus intégrée, de plus en plus liée à un lobby industriel international, et de moins en moins ouverte aux pressions de la société (15).
Pour un nouvel internationalisme Ceci démontre que l'anti-militarisme doit s'ouvrir résolument à la dimension continentale en Europe. Il doit rechercher aussi vite que possible les moyens d'une action concertée et globale et prendre en compte le cadre intégral de l'Europe politique et économique. C'est un nouvel argument contre toute idée de luttes et d'organisation, "nationalement" auto-suffisantes.
Voilà une autre bonne raison pour l'émergence d'un nouvel internationalisme. La désobéissance civile, le refus de payer pour toutes les sales guerres, la solidarité avec les peuples du tiers monde agressés, la lutte inlassable contre la militarisation des sociétés, tout cela est urgent pour créer un nouveau mouvement antimilitariste européen. *
28 octobre 1990
11) Nouvelles Atlantiques du 2 mars 1990
12) Libération du 17 octobre 1990.
13) Il s'agit des Etats de la CEE, à l'exception du Danemark, de la Grèce et de l'Irlande.
14) Voir le rapport Boesman, adopté par la Commission institutionnelle du Parlement européen du 2 mars 1989.
15) On vient encore de découvrir récemment, en Italie, une opération secrète "anti-subversive" — "opération Glaive" - qui aurait été mise en place à la fin des années 60... en lien avec I'OTAN.