Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

La révolte des enseignants

· Inprecor n° 318, 9 novembre 1990 · p. 12-13, 13 · 1 738 mots

Belgique Syndicalisme

Le mouvement dans lequel se sont engagés les enseignants francophones depuis

Jamais, depuis que la Belgique existe, les enseignants, traditionnellement divisés entre réseaux privés (le "libre", qui, en Belgique francophone, représente 48 %)

La révolte

des enseignants

le printemps 1990, fera date dans l'histoire des luttes sociales en Belgique. et public ("l'officiel", 52 %) n'avaient fait l'unité. Erie TOUSSAINT

L'ÉCOLE PRIVEE représentant près de la moitié de tout l'enseignement, le peu de combativité des travailleurs de ce secteur (soumis à un pouvoir bien plus arbitraire que ceux du public) avait, jusqu'à ces dernières années, pesé lourdement sur la capacité des enseignants à endiguer la politique d'austérité du gouvernement.

Depuis 1989, l'enseignement n'est plus de la compétence de l'Etat national. Il a été "communautarisé" ; c'est-à-dire que les communautés flamande (nord du pays) et francophone (sud et la majeure partie de Bruxelles, capitale-ville bilingue) organisent chacune leur enseignement.

Les socialistes revenus au pouvoir en 1988, après 7 ans d'opposition, avaient promis une amélioration substantielle de l'enseignement et des autres ministères sociaux grâce à cette fameuse "communautarisation".

Le Parti socialiste (42 % de l'électorat) et le Parti socialiste-chrétien (un des deux principaux partis bourgeois) entretiennent des liens étroits avec la classe ouvrière, notamment par le biais des centrales syndicales qui leur son liées (la Fédération générale du travail de Belgique- FGDB, liée au PS — qui organise près de 500 000 travailleurs francophones, suivie de près par la Confédération des syndicats chrétiens, liée au PSC).

Le PS bénéficie d'une très forte base sociale dans l'enseignement public, tandis que le PSC encadre encore largement le privé. PS et PSC sont contestés par une couche importante de leur électorat et de leurs relais dans les syndicats d'enseignants. Indépendamment des éventuelles

BELGIQUE conséquences électorales du fossé qui s'est ainsi creusé, ces partis resteront marqués par cet épisode de la lutte des classes.

Jusqu'au printemps 1990, les batailles les plus résolues étaient le fait des enseignants du public (1).

Des luttes des années 80 au printemps 1990 Ceux-ci ont été engagés de manière répétée dans des actions de grève, parfois très dures — au printemps 1982, en septembre 1983 et, en 1984, la grève intersectorielle contre le budget a permis que des liens se tissent entre différents secteurs durant les six semaines de grève avec des piquets mixtes de métallurgistes et d'enseignants aux portes des écoles. Mais tous ces mouvements se sont heurtés à l'impossibilité de réaliser une unité avec les travailleurs de l'enseignement "libre".

Les directions chrétiennes, qui soutenaient — à quelques exceptions près — les gouvernements chrétiens-libéraux (au pouvoir entre 1981 et 1988) ont exercé une forte pression sur leur base. Cela a entraîné une incapacité des enseignants du public à endiguer les attaques gouvernementales.

La politique chrétienne-libérale de l'époque portait atteinte à tout l'enseignement, mais ménageait néanmoins certaines portes de sortie au privé.

Cette situation commence à changer en 1986. A l'époque, la politique d'austérité grimpe d'un cran et se heurte dès lors à une vaste protestation qui met enfin les enseignants du secteur privé en action. Ceux-ci sont même, à certains endroits, plus combatifs que ceux du public, chez qui domine un mélange de sentiment d'impuissance et de défiance à l'égard de ceux du "libre" qui ne les ont pas suivis en

La situation change du tout au tout en mai 1990, quand démarre un front commun syndical regroupant les syndicats socialistes majoritaires dans le public et les chrétiens (majoritaires dans le privé) et même libéraux (très minoritaires mais pas insignifiants). C'est la lutte la plus massive qu'aient jamais connue les professeurs francophones. Durant la deuxième moitié de mai 1990 et les premiers jours de juin, presque toutes les écoles sont bloquées pendant plusieurs semaine. Du jamais vu.

"Piquets alternés" Comme tout mouvement de grande ampleur, celui-ci invente des formes de lutte et crée une expression pour les désigner : les "piquets alternés". De quoi s'agit-il ? De pratiques diverses qui vont des piquets composés en front commun à l'échange de piquets de grève entre écoles "officielles" et "libres". Cela permet de créer un sentiment d'unité et d'éviter les

L'enseignement a ainsi été paralysé durant plusieurs semaines alors que le programme d'action du front syndical ne prévoyait que six jours de grève.

On peut citer trois autres symptômes de l'originalité et de l'ampleur du mouvement. D'abord, l'entrée massive dans l'action des lycées (voir encadré p. 15) qui se dotent de nouvelles organisations rappelant celles de l'immédiat après-Mai 68. Ensuite, le prolongement des actions pendant la période des examens avec une augmentation graduelle du nombre de manifestants (2) et la reprise de l'action de masse avant la rentrée des classes. Enfin, la naissance de coordinations d'enseignants dans un cadre de front syndical regroupant des non-syndiqués. ment par des délégués syndicaux de base combatifs ont permis d'organiser au niveau local, voire régional, les enseignants des deux réseaux, syndiqués ou non. Souvent, elles ont été considérées avec défiance par les directions syndicales qui ont dû s'en accommoder, car elles dynamisaient le mouvement. L'activité de ces coordinations est allée de pair avec une hausse de la syndicalisation grâce au rôle joué par les délégués de base qui les dirigeaient.

Plusieurs facteurs expliquent le re-

1) Affiliés à 50 % environ à la Centrale syndicale des Services publiques Fédération générale du travail de Belgique (CGSP-FGTB), la Confédération des syndicats chrétiensUnion catholique de l'enseignement officiel (CSC-UCEO) et le syndicat libéral ne regroupent ensemble qu'un peu plus de 10 % des enseignants.

2) 7 000 le 7 juin à Ottignies ; 10 000 le 14 juin à Ath ; 12 000 le 26 juin à Verviers et 8 000 à Bruxelles, le 1er septembre, avec une nouvelle amplification en septembre-octobre, 15 000 à Namur le 27 septembre et 22 000 le 4 octobre (si on additionne les participants aux manifestations régionales de Liège, Bruxelles, Namur et Charleroi) : 30 000 à Bruxelles le 9 octobre.

Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990 =

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tournement de situation par rapport à la décennie précédente. Le détonateur est évidemment la volonté des ministres de l'Education de faire financer les 2% d'augmentation salariale concédée aux enseignants - comme à tous les fonctionnaires — par les étudiants et leurs parents (augmentation des droits d'inscription à l'université, dans l'enseignement supérieur) ainsi que par une nouvelle dégradation des conditions de travail (diminution de subsides aux écoles). La provocation était de taille.

Les racines de la colère

Mais cela ne suffit pas à expliquer l'ampleur de la déflagration. Celle-ci est due à la quantité de matière inflammable accumulée dans les écoles au cours des années 80. C'est que les enseignants ont été frappés de plein fouet par l'austérité : diminution des salaires réels suivi d'une très faible récupération comparée à d'autres secteurs salariés ; augmentation du temps de travail hebdomadaire dans le secondaire ; augmentation du nombre d'élèves par enseignant ; suppressions substantielles d'emplois ; développement de la précarisation du travail pour les enseignants en-dessous de 40 ans et plus (statut d'intérimaire qui dure 10 à 12 ans, obligation de travailler dans plusieurs écoles pour avoir un horaire complet, mise en disponibilité).

La matière inflammable constituait un mélange d'insatisfactions matérielles (les salaires) et qualitatives. Ces dernières ont joué un rôle essentiel, comme lors de la lutte des infirmières, en 1989.

Les enseignants ont en majorité connu le vent de rénovation de l'enseignement qui a soufflé dans les années 70 (après Mai 68). A cette époque, la qualité du travail s'était améliorée sur le plan de la forme (un peu moins d'élèves par classe) et du contenu (une ouverture critique sur les problèmes de société). Les années 80 ont, par contre, représenté un véritable retour au néo-libéralisme.

La mise en place d'un gouvernement social-chrétien/socialiste en 1988 ouvrait, aux yeux de beaucoup, la perspective d'une amélioration significative. D'autant plus que le changement d'attelage gouvernemental coincidait avec le transfert, longtemps revendiqué, de l'enseignement et de ses enveloppes communautaires vers les exécutifs communautaires. Le PS, le PSC et la plupart des dirigeants syndicaux avaient promis que, grâce à cela, le sort de l'enseignement s'améliorerait. Or, non seulement il n'en est rien, mais en plus il est apparu que les conditions de travail allaient encore se dégrader. C'était trop. — Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990

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Les enseignants du "libre" sont partis en mouvement, parce qu'ils sont les plus frappés par les plans de diminution des subsides de fonctionnement. Ils renouaient avec leur colère de Mai 68. A une différence près toutefois : cette fois-ci, on a vu des enseignants du "libre" faire irruption dans des écoles "officielles" afin de les faire débrayer. D'abord surpris, les enseignants ont fini par s'engager à fond et le front syndical s'est mis en place, relayé avec lenteur au sommet.

L'entrée des lycéens dans la lutte a fait le reste. Le parfum de Mai 68 qui s'est dégagé de tout cela tient à la liaison inextricable entre le quantitatif et le qualitatif (le projet pédagogique et social poursuivi, les relations professeurs/élèves et professeurs/pouvoir organisateurs naux, la valorisation du pouvoir accom-

Le mépris plusieurs fois affiché par les ministres de l'Education Ylieff et Grafé a amplifié cet aspect en y ajoutant une composante anti-autoritaire. Celle-ci est très sensible dans les slogans qui dénoncent "Ylliefscu", le "génie des cartables". Tobback, ministre socialiste de l'Intérieur, qui a traité les enseignants de "cancres" lors de la manifestation du 9 octobre, n'a fait que jeter de l'huile sur le feu. A partir du 22 octobre, en effet, un mouvement de grève générale a été déclenché par les directions syndicales appuyées par les coordinations, qui a été

Cette lame de fond a provoqué la rage des ministres et potentats socialistes locaux qui ont fait appel à la police pour tenter mystérieusement d'intimider les piquets de grève (on peut évaluer à plus de 15 000 les enseignants qui ont participé à ces derniers), jusqu'à présent cela n'a fait que renforcer la détermination des professeurs. Actuellement, la situation est bel et bien bloquée car le gouvernement ne semble pas disposé à faire d'importantes concessions aux enseignants de peur d'entraîner une spirale revendicative dans toute la Fonction publique.

On voit mal qui pourra éteindre l'étincelle. Poussées toujours plus en avant par une base de plus en plus révoltée, les organisations syndicales en sont à demander l'augmentation des parts budgétaires réservées à l'enseignement dans les deux communautés du pays.

La perche est tendue en direction des professeurs flamands et de leurs syndi-

Bruxelles, le 30 octobre 1990

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