Le 16 septembre 1990, le chercheur marxiste palestinien, Khaled Ayed (1), donnait une conférence au camp de réfugiés palestiniens de Bagaa, en Jordanie
(2). A l'occasion de la célébration du 1000e jour de l'Intifada, Ayed a abordé les effets de la crise du Golfe sur la lutte palestinienne. Nous publions des extraits de
VIntifada
et le Golfe
son exposé (3). DOCUMENT
L'impact des événements du Golfe sur l'Intifada a été réellement énorme ; il s'est traduit e concrètement par l'intensification et l'extension des affrontements, com'me on a pu le constater récemment, gagnant l'ensemble de la Palestine, y compris les territoires occupés depuis 1948. Il faut noter cependant qu'en dépit de cette escalade de l'Intifada, son impact médiatique recule, c'est le fruit d'une attitude délibérée des médias face à la crise.
Il faut souligner, en effet, que la réaction de l'Intifada à la confrontation en cours dans le Golfe répondait à la nature même de celle-ci : l'appel au combat, à redoubler la lutte contre le camp des ennemis (l'impérialisme, le sionisme et la réaction arabe). L'Intifada n'applaudit pas un quelconque leader-symbole; elle n'appelle pas plus à accroître les efforts diplomatiques pour désamorcer la crise. C'est, au contraire, une invitation à l'affrontement qui s'exprime dans ses slogans, qui ne prônent jamais le soutien au règlement entre Saddam et les Etats-Unis souhaité par les gouvernements arabes.
En outre, la crise a des conséquences économiques directes sur l'Intifada, à cause de la baisse des transferts des émigrés à leurs familles dans les territoires occupés, et de la diminution de l'aide financière accordée par les Etats pétroliers à l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Les répercussions deviennent évidentes lorsque l'on sait que près de 650 000 Palestiniens dépendent, pour leur existence, du travail dans les Etats du Golfe et que les revenus envoyés par les émigrés constituent près du tiers du Produit national brut des territoires de l'Inti= Inprecor n° 318 du 9 au 22 novembre 1990
PALESTINE fada. Selon certaines estimations, les Etats pétroliers ont déjà expulsé 250 000 Palestiniens, dont 41 295 familles d'Arabie saoudite, 5100 du Qatar, 3 630 d'Oman et 5 850 de Dubaï (d'après Chaher Saad, le secrétaire général de la Fédération des syndicats de Cisjordanie, dans le journal Ach-Chaab, du 11 septembre 1990).
A quelque chose, toutefois, malheur peut être bon. Ces effets négatifs peuvent avoir des conséquences positives : ils pourraient accélérer le retour des émigrés en Palestine, face à l'immigration des Juifs soviétiques et à leur implantation coloniale. Ils renforcent, de même, l'idée que les Palestiniens ne doivent compter que sur eux-mêmes, le retour à la terre pour la mettre en valeur, la création de projets coopératifs de développement industriel ou artisanal, qui consolident les bases de l'économie nouvelle de l'Intifada.
Réformer T'OLP
D'autre part, les corollaires économiques de la crise rendent nécessaire une réforme financière et administrative radicale de l'OLP, dans le cadre d'un changement, voire d'un bouleversement démocratique global de ses institutions, pour supprimer les organismes et les appareils parasitaires qui engloutissent ses ressources, et éliminer la corruption et le clientélisme. Il faut aussi écarter la couche bureaucratique richissime, qui dispose d'énormes privilèges : villas, voitures de luxe, frais de voyage inimaginables avec fréquentation d'hôtels de première classe ; en un mot, il faut mettre à l'écart ceux qui vivent comme des émirs du pétrole.
C'est ce même secteur qui entretient des relations des plus étroites avec les pires réactionnaires arabes du Golfe, d'Arabie saoudite et d'ailleurs. Il constitue un des fondements sur lesquels repose la politique palestinienne du règlement et qui vit de cette marchandise aujourd'hui dévaluée.
Les événements du Golfe et la confrontation avec le camp ennemi de l'impérialisme, le sionisme et la réaction arabe, ont porté un coup décisif à la logique arabo-palestinienne du règlement pacifique.
Celle-ci avait longtemps chancelé sous les coups de l'Intifada et sous l'effet de la rebuffade sioniste qui a étouffé l'illusion de parvenir à un arrangement avec les "colombes" travaillistes, par suite de la formation d'un gouvernement de "faucons" dirigé par Shamir, avec la participation de Sharon, Lévy, Neuman et autres partisans de ce qu'ils appellent l'intégralité d'Eretz Israël". Cette politique de règlement avait également subi le refus américain représenté par l'interruption du dialogue de sourds faussement appelé "dialogue américano-palestinien".
Le dialogue orphelin
La situation créée par l'invasion impérialiste de la péninsule arabe a sapé les fondements mêmes de l'initiative et de la stratégie de paix adoptées par le Conseil national palestinien d'Alger, en 1988. Celles-ci ne peuvent plus, dans la nouvelle conjoncture, compter sur l'entremise du régime égyptien de Camp David de Moubarak, "parrain du règlement" auprès de l'administration américaine, comme y croyaient ceux qui ont conçu l'initiative. Washington, à son tour, ne pense même plus à demander à la direction de l'OLP de nouvelles concessions
- et encore moins à l'Etat d'Israël, ni à faire pression sur celui-co pour les négociations qu'il était question de tenir au Caire avec les Palestiniens, comme le souhaitaient les champions de l'initiative de paix.
L'entité sioniste, quant à elle, concentre maintenant tous ses efforts sur trois objectifs : intégrer des centaines de milliers d'immigrants juifs d'Union soviétique ; tenter de mettre fin à l'Intifada ; et surveiller de près les événements de Jordanie, en s'apprêtant à y répondre. Avec ces activités, Israël n'est même plus intéressé par les manœuvres diplomatiques en rapport avec le jeu du règlement. *
Bagaa (Jordanie), le 16 septembre 1990
1) Nous avons déjà publié un texte du même auteur (voir Inprecor, n° 282 du 20 février 1989)
2) Pour des informations à ce sujet, voir Retour de Jordanie, ouvrage de Maurice Rajsfus publié aux éditions La Brèche, Paris 1990.
3) Le texte de la conférence a été publié dans le n° d'AlTassaddi ("Faire Face"), bulletin du Rassemblement national démocratique qui regroupe une fraction dissidente de gauche du Parti communiste jordanien, la dissidence du Fatah et des marxistes indépendants