Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER ZONES FRANCHES

Des enclaves hors-la-loi

· Inprecor n° 319, 23 novembre 1990 · p. 8 · 930 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

DANS les pays dominés, les ZFIE tendent de plus en plus à accorder une exonération totale d'impôts et de droits de douane à l'importation des produits transformés ou assemblés dans le pays hôte ; les droits du travail et notamment syndicaux y sont inexistants ou en partie ignorés ; les salaires y sont maintenus au plus bas. Les entreprises qui s'y installent sont davantage de simples ateliers d'assemblage et de sous-traitance que de véritables industries.

Les ZFIE, sous des noms divers, tendent à se multiplier, tant dans les pays impérialistes que dans les pays dominés. Elles sont même présentes dans certains pays à économie planifiée, telle la Chine où elles sont appelées "zones économiques spéciales". En 1982, environ 90 zones franches employaient presque un million de personnes à travers le monde. En 1989, leur nombre peut déjà être évalué à près de 200 pour une main-d'œuvre de près de 2,5 millions d'ouvriers.

Modèle de sous-développement.•

La multiplication de ces zones franches illustre l'ampleur de la crise structurelle qui touche les pays du tiers monde et la manière dont se reproduit le sous-développement. Les ZFIE ont souvent été présentées comme des remèdes à la crise de ces économies forgées par la division du travail, héritée du colonialisme. L'emploi industriel ainsi créé est supposé sortir ces pays de leur dépendance vis-à-vis du marché des produits primaires. Mais, en même temps, la zone franche aggrave le développement inégal. Elle confirme la tendance traditionnelle du capitalisme dans le tiers monde: sa violence, ses rapides et brutales mutations sous l'injonction du marché mondial.

Cette conception de l'industrialisation du tiers monde rappelle l'aube du capitalisme. Elle combine l'oppression de la femme et la répression anti-ouvrière. Une brochure pour l'investissement dans une zone de ce type, au Sri Lanka, affirmait sous la photo d'une jeune fille « le taux de compétitivité du travail le plus élevé d'Asie ». Une publicité identique du gouvernement malais affirmait : « La dextérité de la femme orientale est connue dans

ZONES FRANCHES

Les zones franches industrielles d'exportation (ZFIE) sont des enclaves territoriales soustraites au droit commun d'un

Etat dans l'objectif d'attirer des investisseurs. Leur développement rapide est directement dû à la crise économique qui frappe des régions ou des pays entiers, particulièrement du tiers monde. Le capital international peut ainsi mettre en concurrence de nombreux pays "hôtes"

potentiels et marchander au meilleur prix ses nouvelles localisations.

Claude GABRIEL le monde entier. Ses mains sont fines et elle travaille rapidement avec un soin extrême. Qui, par conséquent, pourrait être mieux qualifié pour contribuer à l'efficacité d'une chaîne de montage que les filles orientales ? » (1).

.. et désorganisation du mouvement ouvrier

Souvent employées très jeunes, rapidement usées par les cadences de travail, les jeunes ouvrières doivent céder leur place à d'autres plus performantes. La rotation de la main-d'œuvre est très élevée et, compte tenu de la crise agraire et urbaine, ces femmes n'ont parfois pas d'autres solutions, par la suite, que de se prostituer.

Ainsi, les zones franches posent de sérieux problèmes sociaux et stratégiques aux mouvements ouvriers locaux. Comment organiser cette population ? Comment la défendre ? Dans un pays comme l'Ile Maurice, traditionnellement exportatrice de sucre, il a fallu à peine quelques années pour que la zone franche devienne la principale composante du Produit intérieur brut. Mais toute l'histoire ouvrière locale en a été chamboulée : on est passé, en très peu de temps, d'un mouvement syndical traditionnellement centré sur l'économie sucrière à une situation où il fallait retrouver un nouveau point d'équilibre, centré sur l'industrie, avec une force de travail majoritairement féminine.

A la brutale transformation du capitalisme se combine une lente et difficile reconstruction de la conscience et de l'organisation ouvrière.

Les zones franches ne règlent rien au problème du développement local. Rapidement la création d'emplois et l'amélioration des qualifications provoquent d'inévitables pressions sur les salaires. Leur hausse devient inévitable pour stabiliser une partie de la main-d'œuvre ou pour éviter certaines grèves. Dès lors, une partie des patrons doit chercher ailleurs, une autre zone franche pour abaisser encore leurs coûts de production. Après dix ans d'existence, la zone franche de l'Ile Maurice connaît aujourd'hui ce processus et l'on parle de "délocaliser" une partie des usines et de la production vers Madagascar. Le magazine britannique International Labour Reports mentionnait le long périple, voici quelques années, de l'entreprise californienne Mattel, pour sa production de poupées Barbie : installée d'abord au Mexique, à la fin des années 60, elle se déplace, après deux grèves victorieuses, en Corée du Sud. Au milieu des années 70, le même processus se déroule en Corée et l'entreprise se déplace dans la zone franche de Bataan aux Philippines ! Tel est l'inévitable contradiction des productions délocalisées et segmentées, à la recherche des bas salaires.

La violence de l'exploitation

Les sous-traitances et les délocalisations partielles de production permettent d'abaisser les coûts sans se heurter ensuite aux protectionnismes des grands pays acheteurs. Ainsi l'accord mondial multifibre qui est, en principe, un accord de protection de l'industrie des pays industrialisés peut être contourné par cette même industrie grâce à une délocalisation très partielle de la production vers des ZFIE. Les conséquences de ce petit jeu capitaliste sont entièrement supportées par les travailleurs de ces zones franches.

Les gouvernements qui les acceptent s'apparentent à des trafiquants d'esclaves. La quasi absence de droits pour les travailleurs concernés doit généralement se combiner à des Etats forts afin de maintenir la paix sociale et de garantir la violence de l'exploitation. *

Novembre 1990

1) Cité dans L'industrialisation du sous-développement, Pierre Salama et Patrick Tissier, éditions Maspero, Paris 1982.

Une erreur sur cette page ?