En espagnol, maquila désigne le fait de porter le grain au moulin pour le faire capitalistes nord-américains apportent matières premières et produits semi-finis seulement au Mexique, mais l'immense frontière (près de 3 000 km) que ce pays
(« si loin de Dieu, si près des Etats-Unis », selon l'expression d'un de ses anciens phénomène à peu près unique. Il existe certainement peu d'endroits où le fossé
« Si près des
Etats-Unis...» moudre. Par extension, ce terme est employé pour parler des usines où les pour y être assemblés en produits finis. De telles zones franches n'existent pas présidents, Porfirio Diaz) partage avec son puissant voisin représente, un séparant les niveaux de vie entre deux pays soit si profond.
Maxime DURAND
CETTE "différence" ne pouvait qu'engendrer des les mouvements entre deux zones. D'abord, il y eut ceux que l'on appelait les braceros, allant vendre leurs bras, principalement dans l'agriculture, au Texas ou en Californie. Ce mouvement prit une ampleur particulière durant les années 40, en raison du manque de main- d'œuvre provoqué par l'entrée en guerre des Etats-Unis. Il se prolongea jusqu'à la fin des années 60, après l'industrialisation du pays, durant ce qu'il est convenu d'appeler le
"miracle mexicain". Dans ses grandes lignes, ce phénomène était cogéré par les gouvernements des Etats-Unis et du Mexique puisqu'un
"Plan bracero"
avait été mis en place, établissant des quotas d'immigration.
Pour le reste, une loi nord-américaine de 1952 venait réglementer ce flux de travailleurs, de manière assez hypocrite, puisque si le fait de favoriser ces arrivées est considéré comme un délit, celui d'employer un étranger en situation irrégulière n'en est pas un ! La loi Simpson-Rodino, entrée en vigueur le 6 novembre 1986, change apparemment cet état de choses.
Mais elle ne réussit pas à faire reculer sensiblement les entrées de clandestins, et son effet principal est une précarité encore accrue pour les indocumentados
(sans papiers). La fonction réelle de cette législation est plutôt de servir de moyen de pression sur le gouvernement mexicain afin d'obtenir une participation plus conséquente de sa part à la lutte contre le trafic de drogue.
Bien que les estimations soient très fluctuantes, on peut évaluer à 20 millions
= Inprecor n° 319 du 23 novembre au 6 décembre 1990 de personnes la minorité latino-américaine aux Etats-Unis, dont 8 ou 9 millions de citoyens d'origine mexicaine. Quant aux illégaux — les estimations varient entre 3 et 6 millions — la moitié viendrait du Mexique.
L'explosion de la maquila
A partir de 1965, les Etats-Unis mettent fin au "Plan bracero", et le gouvernement mexicain lance le Programme d'industrialisation des frontières (PIF). L'industrie maquiladora bénéficie d'un régime spécifique ainsi défini par la Commission internationale du travail (ITC) : « La maquiladora est une entreprise qui importe temporairement des biens en vue de développer les exportations. Ces biens doivent être jugés nécessaires à l'opération et, enfin, ils doivent être réexportés comme composant du produit fini, après un
Il s'agit donc, au départ, d'une entorse relativement bien contrôlée à la législation commerciale mexicaine qui reste, par ailleurs, très protectionniste. Mais ce secteur de l'économie va connaître un très rapide développement, s'accélérant après la crise financière de l'explosion de la dette, en 1982 (1) : en 1966, 57 usines, toutes situées sur la frontière, emploient 4 257 travailleurs. Dix ans plus tard, en 1975, on compte 454 établissements employant 67 000 personnes (2). Depuis la fin du "boom" pétrolier, l'industrie maquiladora a connu une évolution extrêmement rapide : le nombre d'établissements concernés a plus que doublé, passant de 600 à
La majorité de l'industrie maquiladora est concentrée sur la frontière, dans ce que l'on appelle des "villes jumelles" (I win cities) qui ne forment en fait qu'une seule agglomération de part et d'autre de la frontière. Les plus actives sont El Paso et Ciudad Juarez, San Diego-San Isidro et Tijuana, Brownsville et Matamoros, Calexico et Mexicali, etc. La dernière décennie a vu s'amorcer une tendance à une progression encore plus rapide des implantations situées à l'intérieur du pays, en dehors de la zone frontière : de 72 établissements en 1981, on passe à 256 en 1988.
La progression des effectifs est tout aussi spectaculaire puisque le nombre d'emplois dans l'industrie maquiladora passe de 131 000 à 370 000 de 1981 à 1988, soit une création de 240 000 postes de travail (et ce, dans un contexte de stagnation de l'emploi au niveau national). Sur la même période, en effet, les emplois dans le secteur "formel" passent de 21,6 à misme apparaît plus prononcé à l'intérieur du pays puisque les postes de travail ont été multipliés par cing, pour atteindre le chiffre de 70 000 en 1988 : actuellement, l'industrie maquiladora hors-frontière représente environ 25 % de celle de la zone-frontière. Certes, à l'échelle nationale, le gros des "emplois" correspond au secteur informel, qui passe de 400 000 à 4 millions, selon les estimations de l'Institut Wharton — qui ne constituent d'ailleurs qu'une indication de tendance.
La valeur ajoutée totale de cette industrie est passée de 24 milliards de pesos en 1981, à 5 264 milliards en 1988 ; compte tenu de l'inflation, cela représente
1) Voir Inprecorn° 313 du 13 juillet 1990.
2) Institut National de Statistique (INEGI), Estadistica de la Industria Maquiladora de exportación, Mexico, 1986 et 1989.
une progression de l'ordre de 17 % par an. L'implantation sectorielle correspond essentiellement à l'industrie, et plus particulièrement à deux sous-ensembles, automobile et industrie d'équipement, notamment avec l'assemblage de composants électroniques. Le poids de la valeur ajoutée de l'industrie maquiladora a régulièrement augmenté, que ce soit par rapport au Produit intérieur brut (PIB) (qui reste, à peu de choses près, au même niveau en 1981 et en 1988), ou par rapport aux exportations. En 1989, les exportations nettes de la maquila (correspondant au poste "services pour transformation" de la balance des paiements) ont représenté un peu plus de 3 milliards de dollars, soit environ 12% des exportations mexicaines de biens et services, hors pétrole brut. C'est donc une source de devises non négligeable, même si elle ne suffit évidemment pas à couvrir les intérêts de la dette qui ont représenté 9,4 milliards de dollars pour la même année.
L'irrésistible foree d'attraction des bas salaires
Le ressort essentiel du succès de l'industrie maquiladora réside évidemment dans les bas salaires : « La crise économique, au Mexique, a fait baisser les salaires de la zone frontalière à l'équivalent de moins d'un dollar de l'heure, bien en dessous des taux de salaire de la Corée du Sud, de Taïwan ou du Brésil. (...) Puisque ce sont les bas salaires qui attirent les employeurs vers la production en maquila, ils doivent être maintenus à ce niveau pour préserver les emplois » (3). Telle est la logique infernale de ce mode d'industrialisation : il repose sur des disparités de salaires énormes, compte tenu de la proximité des espaces économiques nord-américain et mexicain. D'ailleurs la petite distance entre les deux pays, qui réduit les coûts de transport, est en soi un argument supplémentaire. Le tableau, ci-contre, fait apparaître un rapport de l'ordre de 1 à 15, entre les salaires ouvriers aux EtatsUnis et dans les maquilas.
Ces disparités salariales ont connu de fortes fluctuations dans le temps. De 1965 à 1975, les appointements augmentent de manière importante : le salaire minimum, à Ciudad Juarez, passe de 2,14 dollars par jour à 5,68. La dévaluation de 1976 remet les pendules à l'heure, puis le "boom" pédans l'industrie
Maquiladora
Taïwan
Corée du Sud
Singapour
Hong-Kong
Japon
Etats-Unis trolier permet une nouvelle amélioration du minimum, qui atteint 6,97 dollars par la dévaluation du peso, puis une politique vernement mexicain font reculer ce minilars en juillet 1987.
politique de change pour atteindre actuellement l'équivalent de 3,2 dollars par jour.
laires intérieurs mexicains, on constate quilas représente environ trois fois le salaire minimum, mais demeure inférieur de près de 40 % au salaire moyen industriel.
• NUNCA
SEREMOS
ESTRELLA DEL
LABARO
YANGUI !
Les Etats-Unis mexicains : « Nous ne serons jamais une étoile du drapeau yankee | ».
cule constamment. Ce décrochage entre le salaire minimum et celui des secteurs exportateurs est l'indice d'un fractionnement accru de l'économie mexicaine.
teurs a ainsi pour contrepartie la régression de la demande interne. Les disparités
Salaire horaire moyen
(en dollars US)
0,88
2,71
2,46
2,67
2,43
13,14
13,90
Source : Wall Street Journal du 22 Septembre 1989.
trialisation jour, en 1980. La crise financière de 1982, d'austérité brutale appliquée par le goumum à 4,9 dollars en 1985, et à 2,86 dol-
Depuis, il a remonté avec la nouvelle lement.
Si l'on raisonne par rapport aux saque le salaire moyen versé dans les mations
Le salaire dans les maquilas voit son pouvoir d'achat maintenu depuis 1985, alors que le salaire minimum national re-
Le dynamisme des secteurs exportavembre 1989.
salariales entre les maquilas et le reste de l'industrie s'expliquent, en partie, par la forte proportion de femmes (et de femmes jeunes) qui représentent, en 1988, 63 % de l'effectif ouvrier employé dans ce secteur (cette proportion est cependant en baisse notable, puisqu'elle était de 78 % il y a une dizaine d'années).
Enfin, près des deux tiers des travailleurs des maquiladoras viennent des Etats mexicains situés le plus au sud. Mais ces divers facteurs n'expliquent pas entièrement les différences constatées : c'est la logique même de la maquila qui implique que les salaires soient constamment comprimés, à tout prix. On en arrive d'ailleurs à un paradoxe : dans l'industrie automobile, les salaires sont deux fois plus élevés dans la vieille zone d'indusautour de Mexico, par exemple à l'usine Ford de Cuautitlan, que dans les usines plus récentes et plus modernes, comme la Ford d'Hermosillo.
On tient là l'un des grands effets pervers de cette forme d'industrialisation : elle n'embraye pas sur une croissance permettant d'enclencher une logique positive où hausse des salaires et débouchés sur le marché intérieur se renforceraient mutuel-
Les effets pervers de la maquila
Pour reprendre une formule de la Fédération du travail-Congrès des organisaindustrielles (AFL-CIO nord-américaine), les salaires des travailleurs des maquiladoras ne leur permettent pas d'acheter ce qu'ils produisent. En termes plus savants, cette industrie ne débouche ni sur un "fordisme périphérique", ni sur la consolidation d'industries nationales performantes, comme dans le cas de la Corée du Sud. La croissance de la maquila repose sur les bas salaires et la stagnation du marché intérieur ; la restructuration de l'industrie nationale obéit à une logique unique, celle des multinationales du Nord. Plusieurs indices statistiques le confirment : ainsi, entre 1981 et 1988, le taux d'intégration, c'est-à-dire la part de la valeur ajoutée locale dans les réexportations totales, tend à baisser, passant de
3) Résolution n° 137 du Congrès de l'AFL-CIO de no-
30 % en 1980 à 22 % en 1988. La part des salaires s'est stabilisée, après un recul important en 1983, au lendemain de la crise financière. Le taux de profit, même si les travailleurs mexicains sont moins productifs, est évidemment très élevé : une voiture assemblée en maquila est vendue sur le marché des Etats-Unis au même prix qu'un véhicule japonais comparable.
Les Etats du nord du Mexique sont, dans leur grande majorité, le domaine privilégié de l'agriculture d'exportation et de l'élevage. Les derniers petits paysans ont fourni une main-d'œuvre facilement disponible. Dans l'Etat de Chihuahua, 55 % de la population travaillait dans le secteur agricole en 1950 ; au début des années 80, cette proportion est tombée à 2 %.
Comment s'organiser ?
Les maquiladoras doivent attirer des travailleurs venant de plus loin dans le sud ou se déplacer vers les poches de main-d'œuvre, jusqu'à des régions aussi retirées et arriérées que la Sierra Tarahumara. Ce besoin, dans un pays où la main-d'œuvre est, en principe, abondante, s'explique par un taux de turn over extraordinairement élevé : il serait de 16 % par mois à Ciudad Juarez. C'est pourquoi l'âge moyen des travailleurs est si bas : 25 ans à Ciudad Juarez (dont 75 % de femmes), et 22 ans à Chihuahua (dont 85 % de femmes).
Ce modèle d'industrialisation fondé sur les bas salaires est d'autant plus pervers qu'un tel niveau de revenus ouvriers n'incite pas les capitalistes à développer la productivité : même si une ouvrière mexiqu'une nord-américaine, elle reste trois fois plus rentable dès lors que son salaire est quinze fois inférieur. Il n'existe donc aucune incitation à élever les qualifications, et les technologies modernes ne sont importées que si elles sont absolument nécessaires, compte tenu des normes de qualité. Le niveau technologique est, en moyenne, intermédiaire entre les équipements périmés des vieilles régions d'industrialisation et l'automatisation poussée des zones de hauts salaires. Voilà pourquoi la maquila ne peut enclencher un processus de modernisation en profondeur capable d'irriguer l'ensemble de l'économie mexicaine. Si quelque chose peut se répandre, c'est, au contraire, la logique de l'austérité salariale.
Les critiques de la maquila les mieux argumentées sont, sans doute, celles qui émanent de l'AFL-CIO, et pour cause. L'attraction exercée par ces fabriques a, en effet, été à l'origine de nombreuses suppressions d'emplois au nord de la frontière. Dans son témoignage devant la Commission internationale du travail, en août 1987, Victor Muñoz, président de l'Union syndicale locale d'El Paso, aux Etats-Unis, explique comment les entreprises déménagent, « ne gardant que la direction, la comptabilité et les services commerciaux ». Ainsi la Zenith Electronic Corporation a remplacé son usine d'Eransville, en Indiana, qui employait 1 400 travailleurs payés 6 ou 7 dollars de l'heure, par une maquiladora en employant 5 000 ; elle a réalisé par là une économie de 300 millions de dollars par an. A El Paso, 14 000 emplois industriels ont été supprimés depuis 1980. CIO insiste également sur l'impact des l'environnement. Un rapport de Leslie Kochan, intitulé Maquiladoras : le coût caché de la production au sud de la frontière, en souligne certains aspects : les risques d'accidents à cause de matières toxiques, l'absence de traitement adéquat des déchets, la pollution de l'eau, la mise en danger de l'écosystème par l'accumulation des ordures, etc.
Malgré ces conditions de sur-exploitation, l'organisation des travailleurs s'est peu développée dans les maquilas. Cela tient à de nombreuses raisons, dont la proximité avec les Etats-Unis n'est pas la moindre. Comme le notait Manuel Aguilar Mora (4), dans un article de la revue du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, section mexicaine de la IVe Internationale), la zone-frontière produit « une polarisation des différences spécifiques entre nations impérialistes et nations opprimées ». La division du travail qui s'instaure est brutale : du côté mexicain, c'est la misère, les bas salaires, la prostitution, la marginalisation, etc., bref un enracinement social peu propice à l'organisation des travailleurs. Le taux de rotation très élevé de la main-d'œuvre, la répression, le poids régional du parti d'opposition de droite (Parti d'action nationale, PAN), etc. Tous ces effets se conjuguent pour effriter l'action ouvrière.
L'exemple de la grève de la Zenith permet de voir comment sont contrôlées toutes les velléités d'action. Vers la fin de 1983, les employés de la Zenith de Reynosa entrèrent en lutte pour leurs salaires qui atteignaient 3,40 dollars par jour et, grâce à la participation de 8 000 travailleurs au mouvement, obtinrent, apparemment, quelques résultats : une augmentation des salaires, et le droit de constituer librement un syndicat, en choisissant eux-mêmes leurs dirigeants. Mais la hausse salariale fut supprimée deux mois après la reprise du travail, quant à la nouvelle direction syndicale, elle ne put jamais prendre ses fonctions : ses membres furent arrêtés par la police locale, puis licenciés par Zenith et placés sur liste noire auprès des autres maquiladoras. Cette grève est restée fameuse en raison d'un reportage télévisé au cours duquel deux journalistes des Etats-Unis furent arrêtés et roués de coups par la police mexicaine locale. Un scénario analogue s'est déroulé durant la grève de la Ford Hermosillo, en mars 1987. Même si on peut parler de succès partiels, les patrons et les autorités locales ne cèdent pas sur ce qui est l'essentiel pour eux, à savoir la constitution de syndicats indépendants, réellement repré sentatifs des intérêts des travailleurs. Ici, encore plus sans doute que dans le reste du Mexique, les autorités et les syndicats liés au pouvoir fonctionnent main dans la main. Après tout, la paix sociale est, avec les bas salaires, l'un des arguments principaux pour attirer l'investissement international.
Vers la "maquiladorisation"
de l'économie mexicaine ?
Le statut spécial de la maquiladora n'avait de sens, au Mexique, que par rapport à une politique commerciale protectionniste. On pouvait alors parler de zones franches, bénéficiant d'un statut d'exception. Les choses ont aujourd'hui profondément changé. Avec son adhésion à l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), en 1986, puis la suppression progressive de tous droits à l'im-
4) Manuel Aguilar Mora, "Lejos de Dios : reflexiones sobre una tragedia nacional" ,La Batalla nº19, Mexico, octobre-novembre 1987