Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

Multipartisme sous surveillance

· Inprecor n° 319, 23 novembre 1990 · p. 24-25, 25-26 · 2 736 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

Afrique Syndicalisme France Économie mondiale

régime. Depuis, le bras de fer entre l'opposition et le président Abdou Diouf

Multipartisme sous surveillance

En 1988, la fraude massive réalisée par le Parti socialiste sénégalais au pouvoir pour remporter les élections avait porté un coup à la crédibilité du se poursuit sur fond de crise économique et sociale. Amadou Guiro est dirigeant de l'Organisation socialiste des travailleurs (OST, section sénégalaise de la IVe Internationale) ; il vient d'être arrêté une nouvelle fois, lors d'une manifestation à Dakar, le 14 novembre 1990, réclamant l'accès de l'opposition aux médias (voir encadré en p. 26).

INPRECOR : Depuis des années, le

Sénégal connaît une contestation politique importante. L'opposition mène constamment campagne contre les truquages électoraux du régime du

Parti socialiste sénégalais. Quel bilan peut-on en tirer ? Où en est la contestation sociale?

Amadou GUIRO : Après les élections de février 1988 (1) et des mobilisations populaires et des partis politiques contre les fraudes, la situation s'est calmée car l'opposition n'a pas réussi à faire céder le régime. Le Parti démocratique sénégalais (PDS, opposition bourgeoise), par exemple, avait annoncé qu'il allait tenter de dialoguer avec le pouvoir; le gouvernement d'Abdou Diouf a pu ainsi régler momentanément la crise.

Aujourd'hui, le Sénégal est surtout marqué par l'aggravation de la situation économique, par l'application des plans d'austérité du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, qui entraînent des licenciements dans certaines entreprises publiques dont l'Etat se dégage. Les employés sont ains, obligés de quitter la Fonction publique, moyennant des primes de quelques mois de salaires. Dans ce secteur il n'existe aucun syndicat et donc il n'y a pas de riposte organisée.

• Le mouvement de contestation politique, qui existe contre le pouvoir depuis 1988, ne s'est done pas cristallisé dans un mouvement ouvrier indépendant et dans des luttes dans les entreprises...

Les principales luttes se sont déroulées dans le secteur bancaire à cause des restructurations qui ont lieu au Sénégal comme dans toute l'Afrique ; certains établissements ferment leurs portes ou passent aux mains de banques françaises (notamment de la Banque nationale de Paris), laissant de nombreux employés à la rue. Les mobilisations qui se sont développées n'ont pas réussi à empêcher cette vague de licenciements, car elles se sont limitées à ce secteur et étaient éclatées. Même quand des banques faisaient grève, elles n'avaient pas le soutien d'autres établissements, car c'est le syndicat contrôlé par le régime, la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS, principale centrale ouvrière), qui y est majoritaire.

Les enseignants ont aussi organisé des mouvements, remportant certains succès, en particulier dans le supérieur. Dans ce secteur, une Fédération des enseignants a été mise sur pied avec les syndicats autonomes universitaires, l'Union démocratique de l'Education nationale des enseignants du Sénégal (UDEN, qui est une scission de l'ancien syndicat enseignant), d'autres groupes et des non syndiques. Un assiste à une certaine unification de syndicats autonomes de secteurs stratégiques (enseignants, travailleurs de l'électricité, de la santé et du secteur social, des postes et télécommunications, etc.) qui s'efforcent de mettre sur pied une fédération qui serait une alternative au CNTS.

Actuellement, les différents syndicats discutent sur des mots d'ordre de grève pour la réduction des impôts (et notamment contre une nouvelle taxe qui se traduit par une réduction des salaires).

Les partis politiques ont déjà tenté, eux aussi, de lancer une telle proposition, mais, dans la mesure où ils ont voulu en faire un mouvement politique, peu lié aux syndicats, ces derniers ont boudé l'initiative.

• Malgré la crise de 1988, le régime

Diouf ne semble pas prêt d'être renversé par des mouvements sociaux et desluttes politiques. Après 1988, il était possible, à mon avis, de renverser le gouvernement, mais certains partis ont préféré se lancer dans le dialogue avec Diouf, faisant capoter le mouvement. Si les partis s'engagent véritablement dans une voie de mobilisation, ils peuvent encourager les syndicats et les secteurs populaires inorganisés dans cette dynamique ; mais les gens ne bougeront pas sur n'importe quoi. Ils ont été entraînés dans beaucoup de mobilisations qui se sont soldées par des échecs ; aujourd'hui, il leur faut des garanties.

L'opposition a adopté une plate-forme commune, le 24 février 1990, qui peut lui permettre de rassembler les Sénégalais et de renverser Diouf, ou en tout cas de l'obliger à négocier avec un rapport de forces favorable à la population.

• Au Sénégal, il existe des partis légaux d'opposition depuis plus de quinze ans. Par rapport aux autres pays africains, le Sénegal apparaît comme un "précurseur" en la matière?

Le multipartisme n'est réellement advenu qu'après le départ de Leopold Senghor du pouvoir et l'arrivée de Diouf,

1) En février 1988, Abou Diout était réélu avec, officiellement, 73,2 % des voix mais le scrutin a été vivement contesté par l'opposition. Des émeutes ont éclaté dès l'annonce des résultats ; le dirigeant du Parti démocratique sénégalais, Abdoulaye Wadé, a été emprisonné, ainsi que des centaines d'autres personnes. Mais l'opposition bourgeoise a accepté de dialoguer avec le pouvoir dès juillet 1988. Voir Inprecor n° 275 du 4 mars 1988.

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après une expérience limitée à quatre courants ; mais cela n'a pas été le résultat de luttes qui l'auraient imposé avec d'autres revendications populaires.

Le multipartisme est très formel et la démocratie sénégalaise a des limites : les partis politiques existent, ils ont leur presse et sortent des tracts, mais aucun n'a accès aux médias. Ensuite, la loi électorale favorise la fraude en faveur du régime en place ; voilà pourquoi l'ensemble des partis appellent au boycott des prochaines élections municipales.

• Le Sénégal connaît une crise aiguë dans le sud, en Casamance, avec l'apparition d'un mouement indépendantiste...

La Casamance, qui est peuplée par différentes ethnies, a été divisée en deux régions par une réforme administrative : Kolda, où on trouve les ethnies majoritaires (les Peuls et les Mandingues) et Ziguinchor, en Basse-Casamance, peuplée de Diolas, où se trouve le mouvement indépendantiste, le Mouvement des Forces démocratiques de la Casamance (MFDC). Au départ, le MFDC était porteur des revendications de l'ensemble de la Casamance, répondant à la frustration engendrée par le développement inégal de cette région délaissée. Cette situation était aggravée par le fait que la Casamance est séparée du reste du Sénégal par un autre pays, la Gambie, et donc, pour s'y rendre, il faut faire de nombreuses démarches administratives, de douane, de police, etc.

La Casamance était auparavant un protectorat français, différent du Sénégal, et elle devait acquérir à terme son indépendance.

A la base de ce mouvement, il y a le mécontentement de la population - à cause des conditions économiques et sociales —, et le MFDC a cherché à lui donner un contenu indépendantiste.

A mon avis, la population n'aspire pas tant à être indépendante par rapport au Sénégal, qu'à la justice sociale et à la possibilité de choisir son développement. Mais si toute la population n'approuve pas la démarche armée du mouvement indépendantiste, elle a de fortes sympathies pour celui-ci.

Au début des troubles dans la région, les gens manifestaient avec des armes blanches et il y a eu des affrontements avec les forces de l'ordre. Au lieu d'engager des discussions, le gouvernement a tenté de minimiser l'affaire, pour montrer qu'elle n'était le fait que de quelques individus isolés, alors que le mouvement avait une la Casamance au reste du pays.

tait au Sénégal est totalement remis en cause et c'est toute la région qui risque particulier les dirigeants du mouvement, tiques sénégalaises. Autrement, la lutte au reste du pays.

vis-à-vis de la France?

MAURITANIE

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BISSAU ce rejet commence à apparaître ; beaucoup d'entreprises sont françaises et utilisent une main-d'œuvre expatriée (malgré ampleur incontestable. Maintenant, les gens manifestent avec des armes automa-

En outre, Dakar a utilisé la torture pour essayer de réduire les indépendantistes et tente de dissimuler la situation de

Le fragile équilibre national qui exisd'être entraînée dans une démarche de séles femmes

En ce qui nous concerne, nous demandons la démilitarisation de la région ; la libération de tous les détenus politiques (en Mamadou Sané et l'abbé Diamacoune Senghor) et l'ouverture de négociations directes avec le mouvement indépendantiste, avec la participation des forces polià 0,1%. armée va continuer et risque de s'étendre

• La France est omniprésente au Sénégal ; elle joue un rôle économique considérable et y dispose d'une base militaire fondamentale pour ses interventions en Afrique. Le régime sénégalais est présenté en France comme la vitrine démocratique du continent; le parti au pouvoir, parrainé par le Parti socialiste français, est, en outre, en bonne place dans l'Internationale socialiste. Le mouvement démocratique et ouvrier sénégalais développe-t-il une conscience anti-impérialiste et remet-il en question la dépendance km 100 Matam ° Selibabi FERLO SÉNÉGAL Bakel Kayes Tambacounda moDialakoto Maka Vélingara Saraya Kedougou GUINÉE

C'est dans le domaine de l'emploi que

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MALI

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la loi sénégalaise qui limite, sur le papier, le nombre de salariés étrangers, que le patronat français s'arrange pour détourner).

Un embauché français touche au moins dix fois plus qu'un Sénégalais, à travail égal, et dispose de nombreux autres avantages matériels. Les salariés sénégalais sont conscients ce cette situation. La base militaire qui se trouve sur le territoire sénégalais est le théâtre, tous les ans, d'exercices conjoints des armées française et sénégalaise contre de supposés "envahisseurs étrangers". La revendication du départ des troupes françaises est populaire mais elle est surtout avancée par la gauche, qui ne veut pas d'une intervention directe des forces militaires françaises dans ses affaires intérieures (la France est omnipré sente au ministère de l'Intérieur, dans les directions des partis politiques, etc.).

• Depuis quelques mois, un grand nombre de pays africains connaissent une forte instabilité sociale et politique

(la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Kenya,

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le Bénin, etc.). Pourquoi cette agitation soudaine et simultanée?

D'abord, dans tous ces pays, il existe un sentiment de "ras-le-bol" face aux mesures d'ajustement économique du FMI ; les bourgeoisies locales ont beaucoup de mal à distribuer les miettes, il y a une forte démographie mais très peu d'emplois sont disponibles ou créés.

Ensuite, on trouve l'impact des événements survenus à l'Est en 1989-1990, les gens se disent : « Si les murs s'écroulent dans ces pays, pourquoi pas chez nous? ». Le contexte international encourage les mouvements démocratiques.

Enfin, les pays occidentaux ont eu des démarches, parfois sincères, mais surtout démagogiques, par rapport aux régimes dictatoriaux africains en place (qu'ils soutenaient depuis des décennies !) et qui deviennent aujourd'hui des obstacles aux projets mêmes de développement de la bourgeoisie impérialiste. Tout cela a mis

On assiste à la fois à l'émergence de mouvements qui demandent plus de démocratie (le droit d'organisation, d'expression, la séparation Parti-Etat, la fin de la corruption) et à l'apparition de problèmes frontaliers entre les différents Etats (par exemple, entre le Sénégal et la Guinée-Bissau ou le Sénégal et la Gambie, etc.) qui sont le fruit du découpage colonial qui ne recouvre pas la réalité sociale et ethnique africaine.

• Ces luttes peuvent-elles encourager l'apparition de forces révolutionnaires et d'un mouvement ouvrier indépendant qui mettrait en cause la domination capitaliste?

Dans tous ces pays, il appartient à la gauche en général, et surtout aux révolutionnaires, de bien comprendre que la jeunesse et la population veulent avant tout la démocratie et des bols de riz ou de mil ! Les revendications démocratiques sont aujourd'hui essentielles dans tous pays, comme la lutte contre la corruption (cette dernière question va bien au-delà de la démocratie, elle touche aux fondements mêmes de nos systèmes qui ne fonctionnent que sur cette base). Ce mouvement est porteur d'un ensemble de revendications économiques : il ne peut y avoir de démocratie si les gens ont le ventre vide!

L'émergence d'un mouvement ouvrier et de forces révolutionnaires dépend beaucoup du degré d'organisation des différents pays et des traditions de lutte ; il n'existe pas de solutions miracles.

Les gens espèrent que, dans la bataille démocratique, leurs revendications quotidiennes seront prises en charge. Dans un pays comme le Sénégal, on ne pourra guère parler de démocratie (même si nous avons le meilleur Code électoral du monde) tant que 60 % des gens seront analphabètes, que près de 34 % des enfants souffriront de malnutrition, et que majorité de la population n'aura pas d'emploi.

La démocratie pour les gens, c'est le règlement de tous ces problèmes : jouir de libertés et avoir accès à l'école, à la santé,

Il faut donc partir des revendications quotidiennes de la population pour mettre en cause les mécanismes de la dépendance et de l'exploitation capitaliste.

• Un protocole d'accord a été signé entre les différents groupes de la gauche sénégalaise en vue d'un projet d'unification (2). Où en êtes-vous ?

Cette démarche — entre notre organisation, l'OST, And-Jëf, l'Union pour la démocratie populaire (UDP) et les Cercles de lecteurs Suxuba — partait du constat que nous avions le même discours sur la situation nationale et la même intervention. Nous avons commencé par avoir des pratiques communes, tout en menant la discussion sur le type d'organisation qu'il faudrait construire, les perspectives, sur la révolution africaine et mondiale. Chacun avait son propre bilan : nous avions tous eu un projet clair de construction d'une organisation révolutionnaire sans parvenir à le matérialiser.

La gauche sénégalaise n'a pas été capable de construire une véritable organisation de masse qui apparaisse comme une véritable alternative ; nous n'avions pas d'autre choix que de nous efforcer de rassembler les forces.

Un tel processus est toujours compliqué et lent : chacun possède ses propres traditions, son fonctionnement et ses pesanteurs, mais nous avons lancé le débat. Nous avions même planifié de construire des comités unitaires à la base avec des gens autres que nos propres militants : ils n'ont pas encore vu le jour, mais nous sommes optimistes. Nous pensons que nous réaliserons ce projet dans un avenir assez proche.

• Quel est le bilan tiré par la gauche sénégalaise de son histoire?

Il est lié à plusieurs facteurs : au régime de type dictatorial qui a régné longtemps chez nous (entravant nos conditions d'intervention) ; la gauche a eu du mal à bien comprendre l'enjeu des questions démocratiques dans un pays comme le nôtre (laissant le terrain à des forces

Au nom de la "démocratie"...

Le 14 novembre 1990, le régime d'Abdou Diouf a encore montré ce qu'il entendait pas "multipartisme". Alors qu'une délégation de l'ensemble de l'opposition se rendait au ministère de la Communication, à Dakar, pour exiger l'accès aux médias, accompagnée par un rassemblement, la police a chargé avec une extrême violence faisant des dizaines de blessés et arrêtant 28 personnes (dont les 9 dirigeants de l'opposition, parmi lesquels se trouvait Amadou Guiro, qui ont été relâchés très tard dans la nuit, alors que 19 personnes sont toujours en prison). Des manifestations semblables ont lieu dans les principales villes du Sénégal et les forces de l'ordre y ont répondu avec la même brutalité.

Le gouvernement n'avait pas osé interdire ces rassemblements, mais le ministre de l'Intérieur avait prévenu les organisateurs que leur projet mettait en danger «l'intégralité territoriale • et qu'il existait, en ce moment, des • menaces d'activités terroristes • contre le Sénégal, à cause de la position prise par son gouvernement dans le conflit du Golfe (ce pays appuie sans réserves les agissements vitrine démocratique de l'Afribourgeoises comme le PDS) ; les organisations les plus anciennes venaient du mouvement stalinien et avaient un certain fonctionnement particulier qui a étouffé le développement d'un mouvement de masse réellement indépendant.

Le contrôle du Parti socialiste au pouvoir sur la confédération syndicale a aussi difficulté notre tâche ; la gauche n'a pas réussi à s'implanter en dehors du secteur

Nous avons souvent fonctionné de manière peu adaptée à la réalité nationale. En outre, nous avons dû à la fois construire nos organisations et un mouvement ouvrier qui n'a pas de réalité stable, ni de conscience de classe suffisante.

La construction d'une force révolutionnaire en Afrique ne prendra pas les mêmes formes que dans les pays occidentaux, où il existe une classe ouvrière développée avec des traditions de lutte et d'organisation.

Sans un mouvement ouvrier indépendant, toutes les luttes démocratiques qui pourraient se développer se verront dévoyées.

Propos recueillis par Claude Gabriel Octobre 1990

2) Voir Inprecorn° 310 du fer juin 1990.

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