Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

L'insatiable avidité

· Inprecor n° 320, 7 décembre 1990 · p. 3-5 · 2 891 mots

Allemagne Europe de l'Est Europe URSS et Russie

« Maintenant, nous pouvons développer ce qui nous appartient en commun »,

Günter Grass, il ne s'agit pas de développement, mais de pillage, au mépris des intérêts et des droits de la population, et « derrière chaque mesure se cache une allemande (RDA) par la République fédérale allemande (RFA) (voir Inprecor ces mots de Willy Brandt ont été vite démentis. Car, comme le dit l'écrivain avidité de profit sans limites ». C'est le premier bilan à tirer des conséquences sociales et économiques de l'annexion de la République démocratique n° 310 et 314 des ler juin et 14 septembre 1990). Winfried WOLF

LE 27 septembre 1990, une semaine avant l'anschluss, Egon Hölder, qui était alors président du bureau fédéral des Statistiques de Wiesbaden, et Arno Donda, son homologue de RDA, ont présenté, lors d'une réunion commune, « le dernier bilan annuaire des deux Etats allemands » et les premières données concernant la nouvelle Allemagne. En dépit de la décision prise, ces dernières semaines, par le gouvernement de Bonn d'avancer à pas feutrés et d'éviter toute propagande tapageuse sur la "force de la grande Allemagne", , les chiffres parlent par eux-mêmes.

D'abord, le territoire de l'Allemagne s'est agrandi d'environ 108 000 kilomètres carrés et couvre maintenant une superficie de 357 000 kilomètres carrés, occupant la troisième place en Europe, derrière la France et l'Etat espagnol. La population est passée de 62,6 millions (le nombre d'habitants de la RFA en 1989) à 79 millions dans l'Allemagne unifiée, prenant la première place dans la Communauté européenne. En ajoutant à ce chiffre les travailleurs d'origine étrangère, toujours privés de leurs droits politiques, on arrive à la conclusion suivante : il existe, dans l'Allemagne réunifiée, 5,037 millions de personnes, soit 6,4 % de la population globale qui, par leur structure sociale et leur présence déjà ancienne dans le pays, contribuent à la production de la plus-value de manière plus importante que l'Allemand moyen avec

L'ensemble de ce grand potentiel humain constitue un élément productif es= Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990 sentiel à deux niveaux. D'une part, parce que tant que les travailleurs salariés ou les femmes assurent la reproduction de la marchandise/force de travail (par exemple, à travers le travail domestique et la garde non rémunérée des enfants), ils sont des producteurs de la plus-value. Ensuite, lorsqu'il s'agit d'une classe ouvrière qui jouit d'une formation professionnelle supérieure à la moyenne, la valeur créée pendant une heure de travail est supérieure à celle de la plupart des autres pays européens. Cela ne peut qu'augmenter la base matérielle de tous les rêves capitalistes. D'autre part, cette population, la plus nombreuse d'Europe, constitue, en outre, le marché national le plus vaste. Cela implique qu'une partie plus importante de la valeur et de la plus-value des marchandises produites sera réalisée à l'intérieur même du marché national, échappant ainsi aux fluctuations mon-

En tête du marché mondial

La position dominante de l'économie allemande est évidente lorsqu'on regarde les chiffres de la production et du marché international. L'Allemagne unie effectue environ un tiers de la production européenne d'acier brut ; quant à l'exportation de marchandises et de capitaux, ce pays est devenu — après une période d'adaptation d'environ deux ans — tout aussi puissant que ses deux principaux concurrents de la Communauté économique européenne (CEE) ensemble. Sur le marché mondial, l'Allemagne réunifiée devient une "grande Allemagne"; pendant ces dernières années, la RFA était déjà en ment de la force économique nord-américaine et le renforcement parallèle de l'économie allemande, grâce à l'anschluss, projettent la grande Allemagne, après une brève phase d'adaptation, vers une position dominante sur le marché mondial, prenant une certaine avance par rapport aux Etats-Unis et accentuant le décalage à l'égard du Japon.

Par ailleurs, toute analyse doit aussi prendre en compte deux éléments stratégiques : les possibilités qui s'ouvrent au capital allemand, après la déroute des sociétés non capitalistes d'Europe orientale et des difficultés de l'Union soviétique et, en même temps,par rapport au projet impérialiste de création du marché unique européen pour 1992. Ces deux aspects sont essentiels, à l'heure d'examiner les conséquences sociales et politiques de l'anschluss. Nous nous bornerons ici à ces quelques considérations.

• L'impérialisme allemand pourra profiter, plus que ses concurrents, de la chute des régimes du Pacte de Varsovie. Grâce à sa configuration géographique, à ses échanges commerciaux plus intensifs et à ses contacts nombreux avec l'Est, il part en meilleure position.

La prochaine étape de de pénétration du capital allemand en Europe de l'Est pourrait prendre la forme suivante: la construction par l'industrie allemande du bâtiment de centaines de milliers de logements en Union soviétique pour les soldats de l'Armée rouge qui vivent actuellement sur le sol de l'ancienne RDA; de nouveaux crédits de plusieurs milliards de deutsche marks (DM) pourront être fournis à l'URSS par les banques allemandes ; l'absorption (possible) de l'usine automobile Skoda par Volkswagen; un "programme d'aide" pour les territoires de Pologne occidentale — à la frontière avec l'Allemagne — et surtout pour les minorités allemandes en Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie et Union soviétique.

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• Dans de telles conditions, la Communauté curopéenne de 1992 se profile encore plus clairement comme un projet de construction d'un bastion impérialiste sous la direction des banques et des trusts allemands. Il est difficile de prédire avec certitude si les buts liés à la création d'un marché unique de la CEE pourront être atteints. Cependant, une chose est sûre: tout pas en avant dans sa réalisation — suppression des frontières douanières, mise en place d'obstacles communs contre la pénétration commerciale extérieure, union monétaire, etc. — sera une avancée dans le sens du renforcement du capitalisme allemand. Même si d'autres Etats de la CEE résistent à des points particuliers du projet européen, la grande Allemagne est suffisamment forte pour contrôler une partie importante de la Communauté européenne et, sur la base de sa croissance économique, pour se lancer à la conquête de nouveaux marchés.

Les champions du chômage

Lorsque le projet d'anschluss a été amorcé, notamment avec la thérapie de choc de l'union monétaire, plusieurs études analysant les conséquences sociales de cette politique ont été publiées (1) ; certains ont même parlé de "politique aventuriste" du capital financier allemand (2). Ce qui, au début de l'année 1990 ou lors de l'union monétaire, apparaissait comme un pronostic encore incertain, s'est clairement précisé au cours de l'automne comme une réalité sociale incontournable. « La vérité, c'est qu'actellement, 1,5 million de citoyens de RDA sont au chômage; seulement 350 000 sont reconnus par le gouvernement et touchent une indemnité. On compte déjà 1 million de salariés à temps partiel, dont 90 % ne travaillent en réalité pas du tout », voilà les révélations dramatiques du président de l'Association chômeurs de la RDA (DDRArbeitslosenverband) (3). Vers la mi-octobre 1990, le nombre des sans-emploi indemnisés et des travailleurs dits "à temps partiels" qui ne travaillent pas, a atteint 2 millions. Le chômage dans l'ensemble de l'Allemagne frappe 4 millions de personnes, sans compter les catégories qui échappent aux statistiques officielles.

Désormais, les médias parlent vrai (même si toute la vérité ne sera connue qu'après les résultats des élections du 2 décembre 1990 — voir l'article p. 6). Selon l'Institut allemand pour la Recherche économique (Deutsche Institut für Wirtschaftsforschung, DIW) de Berlin, le chômage touchera officiellement 1,5 million de personnes et le travail à temps partiel 1 million en 1991 sur le territoire de l'ancienne RDA ; 250 000 personnes arriveront bientôt sur le marché du travail ouest-allemand et contribueront à aggraver le nombre de chômeurs qui est déjà de 2 millions. Selon le DIW, en 1991, le chiffre officiel global de travailleurs au chômage dépassera 4 millions.

Entre temps, de nouvelles données ont été révélées par l'Institut de Sciences économiques (Institut für Wirtschaftswissenschaften, /WW) et par l'Institut central de Sciences économiques de Berlin (ex-RDA) qui a travaillé avec le professeur Peter Fleisser, de Vienne. Leur analyse a l'avantage de prendre en compte les prévisions concernant l'investissement occidental dans les territoires de l'ancienne RDA, ainsi que les aides prévues par le gouvernement de Bonn. Tout d'abord, il faut souligner que les anciens soi-disant marxistes de cet Institut se déclarent maintenant "scientifiques du marché". Dans leur document, on peut lire les passages sui- Helmut Kohl vants : « Dans une république indépendante [la RDA], la situation serait encore pire. Les pertes croissantes auraient provoqué en quelques années l'écroulement économique. »

Voici les principales prévisions de

• A la fin de l'année 1991, le nombre des chômeurs dans les territoires de l'ancienne RDA atteindra 3,5 millions, sans compter les travailleurs saisonniers.

• La préretraite sera généralisée.

• On assistera, en particulier, au « départ vers l'Ouest de la force de travail qualifiée ». Selon les spécialistes de l'IWW, l'Allemagne occidentale devrait accueillir plus d'l million de personnes jusqu'en 1994.

• Le chômage devrait surtout faire des ravages dans les combinats de l'ancienne RDA. Sur 8,5 millions d'emplois, il ne devrait en rester que 4,7 millions, à la fin de 1991 (4).

• Des chiffres tout aussi effrayants sont à prévoir dans la Fonction publique et dans l'agriculture. Sur 1,74 million d'emplois qui existent dans les services publics de la RDA (sans compter les postes et les chemins de fer), environ la moitié disparaîtra (5). Dans l'agriculture ce sera encore pire : sur 840 000 emplois existant au début de 1990, on prévoit la suppression de la moitié ou des deux tiers, soit 600 000 (6).

L'étude de l'IWW souligne aussi une énorme augmentation de la productivité dans les territoires de l'ancienne RDA.

Pour 1994, elle devrait avoir augmenté de

76 %, tout en conservant « un retard de

46,6 % à l'égard des lander occidentaux », surtout à cause de l'émigration massive déjà mentionnée.

L'aide est attendue seulement sous forme d'« accroissement des investissements » du secteur occidental. L'étude prévoit l'hypothèse d'un investissement supplémentaire de

200 000 milliards de DM entre 1991 et 1993, qui permettrait la création de 680 000 emplois. Dans cette éventualité optimiste, le chômage l'ancienne dans

RDA se limiterait à environ 3 millions de personnes. Dans les ce contexte, chercheurs soulignent que tout investissement important en Allemagne orientale ne pourrait apporter des résultats qu'au bout de quelques années. Par exemple, Volkswagen prévoit une production annuelle de

250 000 voitures (modèle Golf) dans les usines de Mosel, près de Zwickau ; mais cet objectif ne sera atteint qu'en 1994.

Menaces à Phorizon

Toutes ces analyses renvoient plus ou moins directement à deux facteurs : l'évolution de l'économie mondiale et les conséquences de l'augmentation explosive de l'endettement.

Désormais, quasiment aucun économiste ne met en doute le fait que 1990 marquera la fin d'une vague de croissance longue de sept ans. Aux Etats-Unis, la récession a commencé au début de l'année

(7) ; le secteur de l'automobile est, à son tour, entré dans une période de récession au niveau international (à l'exception de la RFA). La crise du Golfe a encore accé-

1) Voir Törk Hansen, "Zerstörungskraft des Marktes", Soz, n° 11

2) Winfried Wolf, "WAS da so alles auf uns zukommt", Beilage du 13 avril 1990 ou Karl-Heinz Roth dans la revue Konkret n° 10.

3) Voir Neues Deutschland du 3 septembre 1990

4) Les études de l'IWW se trouvent dans Wirtschaftswoche n° 42, du 12 octobre 1990

5) Voir Stern n° 36/1990.

6) Voir Die Tageszeitung du 8 septembre 1990.

7) Voir Inprecorn° 318 du 9 novembre 1990

Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990 =

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léré cette évolution, en aggravant les difficultés des banques et en faisant chuter les bourses au-dessous des prévisions conjoncturelles les plus pessimistes. « L'accélération de la crise menace maintenant tous les pays industriels, comme ce fut le cas au début des années 80 » déclare le Professeur Wilhelm Hankel, ancien directeur de la Hessischen Landesbank. A son avis, la situation actuelle est marquée par « un potentiel récessif dangereux » (8). En même temps, selon W. Hankel, on peut prévoir que la réaction touche les pays industrialisés à l'exception de l'Allemagne. Dans ce cas, « la réunification de deux économies [impose] un programme conjoncturel exceptionnel d'environ 100 milliards de marks annuels ». Et il ajoute : « On n'avait jamais vu cela auparavant. » C'est presque vrai : cela s'était déjà produit au début des années 80, lorsque Ronald Reagan lança le programme de réarmement et doubla le déficit de l'Etat.

La force destructrice du marché

A ce propos, il faut remarquer qu'on peut à peine prévoir si, avec l'arrivée de la récession au niveau international, le pays qui détient la partie la plus importante du marché mondial sera celui qui pourra le mieux s'en sortir. Le moins que l'on puisse dire à propos de cet élément de risque, c'est que l'évolution de l'économie mondiale aura des répercussions économiques et sociales négatives sur celle de l'Allemagne.

Le deuxième élément qu'il faut noter découle du fait que les caisses de l'Etat allemand sont menacées par un risque de crise financière. En 1990, en dépit de déclarations sur la stabilité, le gouvernement de Bonn a multiplié par deux son endettement par rapport aux prévisions. Cela a eu, jusqu'à présent, des conséquences importantes sur le plan financier. L'endettement, qui était prévu autour de 25,8 milliards de DM, a atteint, en 1990, la somme de 67 milliards. Les économistes de l'IWW prévoient, pour 1991, un déficit financier d'au moins 75 milliards de marks. Si l'investissement supplémentaire que nous avons évoqué, est réalisé, le trou financier atteindra, alors, 90 milliards en 1991, et presque 100 milliards en 1992. Si l'on ajoute à cela le projet de transformer les territoires de l'ancienne RDA en une sorte de zone franche, il est évident que ce gouffre fiETRANGERS DEHORS nancier sera très difficile à surmonter. De plus, ces chiffres ne prennent pas en compte les dettes supplémentaires de l'Etat envers le Fonds pour l'unité allemande, qui se chiffrent à 100 milliards de DM. Pour l'instant, ce déficit se trouve caché quelque part, exactement comme avait fait le gouvernement nord-américain pour l'endettement supplémentaire créé par l'échec du système des d'épargne. Une augmentation dramatique de la dette publique ne peut pas s'expliquer simplement par l'"'agrandissement" de l'Etat national. L'augmentation du Produit national brut (PNB) n'a rien à voir avec la multiplication par deux, voire par quatre, des dettes de l'Etat, et ce pour une durée minimum de trois ans.

On peut d'ores et déjà tirer une conclusion : dans le cadre de la politique d'annexion, le gouvernement fédéral suit une politique d'endettement aventurière, déjà empruntée dans le passé par la Grèce, l'Italie ou les Etats-Unis, entraînant les finances de ces Etats au bord du gouffre

Ces conséquences sociales et économiques de la politique d'anschluss sont le résultat logique de la force destructrice du

8) Stern n° 43, 1990.

9) Voici quelques chiffres qui permettent d'avoir une idée générale : la dette de la RFA est passée de 692 milliards de marks, en 1982, à 1 000 milliards, en 1989. La part de cette dette publique dans le Produit intérieur brut (PIB) — ce qui est l'indicateur le plus important — est passée dans la même période de 43,3 % à 49,6 %. Si la nouvelle dette décidée à Bonn pour les trois ans à venir (sans compter celle des lander, des marché. L'extension de cette politique économique à un espace en formation en a accentué l'action ravageuse.

Même les idéologues du capitalisme le reconnaissent. Cette politique de destruction a été pratiquée consciemment; on a y compris énuméré officiellement ces conséquences socialement destructrices. Fin août 1990, Lothar Julitz a écrit un éditorial dans le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung portant sur l'idéologie de cette politique économique, sous le titre A travers la vallée de la destruction. Il prévoyait une destruction grâce aux interventions des autorités. Le ministre des finances de Bonn, Otto Schlecht, fit les mêmes prévisions; il affirmait que dans les deux ou trois ans à venir « entre 2,5 et 3 millions de personnes [de l'ancienne RDA] deviendront des demandeurs d'emploi », d'un emploi qui toutefois « n'existe pas encore ». Il y a un potentiel disponible de 30% de la force de travail, occupée jusqu'à présent, qui est en train de s'épuiser. Donc, « Après le tournant, (...) il n'est plus possible de conserver de telles structures exclusivement aux frais des contribuables ouest-allemands afin de maintenir des emplois. » Exclusivement pour préserver des emplois...

Lirrationnelle logique

Un seul exemple pratique suffit à prouver l'irrationalité du fonctionnement de cette économie de marché, qui ne vise pas la satisfaction des besoins humains mais le profit. L'entreprise Pentakon de Dresde s'est déclarée en faillite totale ; il s'agit de la plus importante usine de production d'appareils-photo en Allemagne et dans le monde. Lors du récent salon du cinéma et de la photo de Cologne, Pentakon a présenté un nouveau modèle qui, à moyen terme, pourrait devenir compétitif sur le marché mondial. Mais la force desmunicipalités, des postes et des chemins de fer) s'accroît annuellement de75 à 90 milliards, cela fera globalement, en 1993, environ 250 milliards de marks. Cela signifie une augmentation de la dette publique d'un quart, soit l'équivalent de la dette accumulée en 40 ans. Dans ces conditions, la part de la dette, dans le PIB augmentera de 50 % à 80 %. Pour comparaison, en Italie et en Grèce, celle-ci est supérieure à 100 %. Voir E. Mandel et W. Wolf, Cash, Crash & Crisis, 1989.

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