Le résultat des premières élections pan-allemandes depuis 1932 souligne le renforcement de l'hégémonie des forces bourgeoises conservatrices et libérales.
L'anschluss capitaliste, en l'absence de toute alternative crédible aux yeux des masses, a détérioré le rapport de forces au détriment des exploités et de la gauche tructrice du marché a émis un autre verdict : il est plus rentable, du point de vue capitaliste, de couler une grande entreprise et de mettre au chômage 4 000 travailleurs plutôt que de financer une période transitoire de quelques années — 4 000 chômeurs coûtent environ 80 millions de DM par an, sans compter la perte que cela comporte pour l'économie nationale. Pentakon produisait 400 000 appareils-photo Praktika par an ; si les 80 millions de marks que coûte aujourd'hui la fermeture de l'entreprise en allocations de chômage étaient investis chaque année dans la production, cela représenterait une subvention de 200 marks par appareilphoto ! Or, le prix d'un Praktika varie entre 200 et 400 marks.
La conclusion est donc la suivante: avec les ressources que la société doit dépenser pour financer les chômeurs de Pentakon, cette entreprise pourrait produire des caméras et les distribuer gratuitement sur le marché. Evidemment, un programme de transition aurait impliqué des investissements considérables et des mesures d'adaptation avec des conséquences importantes sur le plan social. Une telle politique ne serait pas contradictoire avec les pratiques d'une économie de marché, comme le prouve son application dans d'autres secteurs tels que l'agriculture, la sidérurgie et le bâtiment ; mais elle est contradictoire par rapport à l'anschluss.
Peut-on tirer des conclusions de cette analyse ? Le bilan demeure en tout cas très sombre. Il est tout à fait clair que les grandes tendances qui se dégagent dans l'ancienne RDA ne peuvent entraîner que des répercussions négatives, y compris en Allemagne occidentale, sur le mouvement ouvrier. *
Soz, octobre 1990
Deutschland
Linke
Un 2 décembre
noir et jaune
en général. Le mirage du deutsche mark (DM) a remporté une importante victoire. Manuel KELLNER
Aux 43,8 % des chrétiens démocrates/chrétiens-sociaux (CDUCSU) viennent s'ajouter 11% pour les libéraux, ce qui donne une majorité absolue aux partis du gouvernement Kohl sortant. Si on y ajoute les 2 % pour les "républicains" fascisants (qui marquent le recul de cette formation) et 1 % pour différents groupuscules plus ou moins droitiers, la droite atteint près de 58 % des votes. Il est vrai que le taux de participation était plus faible (77,8 % au total, dont 78,5% à l'Ouest et 74,5 % à l'Est — en 1987, on avait enregistré près de 84,3 % de votants à l'Ouest), mais il restait dans les marges de celui des élections régionales.
Les perspectives de la politique en place sont quand même très peu mobilisatrices — mais celles avancées par les diverses oppositions ne le sont pas plus. Le succès des partis au gouvernement, et l'offensive du capital par la politique de l'anschluss, montre des résultats électoraux quasiment égaux à l'Est comme à l'Ouest : les démocrates-chrétiens obtiennent 43,4 % dans le territoire de l'exdémocratique 13,4 %, seule l'Union sociale allemande (DSU), parrainée par les chrétiens-sociaux de Strauss, essuye un échec, avec 1 %. Pourtant les habitants de l'ancien territoire mand, dont la majorité des salariés industriels ayant voté pour Kohl, savaient bien trois choses :
• le personnel des conservateurs et des libéraux à l'Est est bel et bien le même que celui des anciens parti du "bloc" sous Honecker ;
• les promesses faites par Kohl avant les élections de RDA du 18 mars 1990 -que la vie serait facile pour tous après l'anschluss — se sont avérées fausses ;
• il n'y aura pas d'amélioration rapide du niveau de vie par la restauration capitaliste, et il y aura — il y a déjà — des millions de perdants.
Mais le discrédit des idées socialistes, quelle qu'en soit la couleur, l'absence d'alternative crédible même réformiste, et la victoire des forces du capital dans les faits, conduisent la majorité de la population à croire que la voie du marché capitaliste est la seule réaliste; elle vote ainsi pour ses représentants les plus authentiques (et donc "compétents"). Ce que les grands médias ne disent pas, c'est que l'immigration de l'Est vers l'Ouest de l'Allemagne continue à une large échelle depuis l'anschluss — il n'y a plus de chiffres officiels, mais on peut estimer que ces déplacements se poursuivent au rythme de 30 000 personnes par mois !
La défaite du SPD...
Le Parti social-démocrate (SPD) est réduit à 33,5 % de voix (contre 37% à l'Ouest en 1987, ce qui était déjà un recul). Au soir de la défaite, son candidat à la chancellerie, Oskar Lafontaine, tirait un bilan simpliste : ses thèmes — les problèmes sociaux et écologiques, le prix d'un anschluss trop rapide — n'auraient "pas encore" percé, parce que Kohl peut toujours se présenter en architecte de l'unité. Il faut dire que Lafontaine, qui se profile à droite ou à gauche selon ses calculs machiavéliques (il s'est tour à tour proclamé pour la réduction du temps de travail sans compensation salariale, pour une législation restrictive contre les réfugiés politiques demandant l'asile, contre "trop de patriotisme", pour une politique "un peu" sociale et écologiste, etc.), loin
de proposer une alternative à la politique
Violence contre les squatters de Kohl, lui reprochait surtout de ne pas dire ouvertement qu'il faudrait faire des
La récente expulsion manu militari de squatters à Berlin-Est a montré que sacrifices...
les politiciens qui dirigent la "nouvelle" Allemagne ne toléreront aucune forme
A Berlin, où se déroulaient parallèlement les élections au Sénat (le Parlement d'opposition radicale.
A Berlin, le manque de logements est très important. Dans la partie oriende la ville), le résultat des partis de la coatale de la ville, on estime qu'il y aurait environ 25 000 appartements vides. Avant lition "rouge-verte" (SPD et Verts) consmême l'unification officielle, des gens en quête d'habitation, ont commencé à titue une vraie débâcle. Momper, chef du s'installer dans certains des immeubles vides et délabrés, et les ont rendus ha-
SPD et maire sortant de Berlin-Ouest, qui bitables. La plupart d'entre eux étaient de jeunes sans-logis de Berlin-Ouest ; en avait, il y a encore quelques mois, un proeffet, la priorité politique donnée au relogement des réfugiés, arrivés en masse fil de gauche et une image d'homme tolédans cette ville, réduisait pratiquement toute chance pour eux de trouver un rant, avait provoqué la rupture de la coalition avec la Liste alternative (verte). Il a
Dans la rue Mainzer, dans le quartier de Friedrichshain à Berlin-Est, il y essayé de se montrer encore plus "paavait treize immeubles vides, laissés à l'abandon depuis plus de triote" que les conservateurs et ordonné ans ; environ 400 jeunes les ont occupés, en mai 1990, la plupart d'entre eux une répression brutale contre des squatétant des femmes et des gays. Après avoir nettoyé ces demeures, leurs occuters à Berlin-Est (voir encadré ci-contre).
pants ont installé une librairie d'occasion, un café alternatif, un bar gay, un res-
Maintenant, il n'est plus guère qu'un des taurant communautaire (où l'on pouvait prendre un repas chaud pour 2 dollars)
partenaires de la "grande coalition" avec et un terrain de jeux. Tous ces jeunes avaient joué un rôle important dans le les chrétiens-démocrates, qui ont rempormouvement des squatters de Berlin et ils espéraient que, comme à Berlin-Ouest té une victoire électorale fulgurante (les dans les années 70, ils légaliseraient leur situation par un accord négocié.
"alternatifs", eux, ont perdu la moitié de
Le mode de vie des jeunes squatters a dû certainement apparaître relativement "exotique" au vu des normes conservatrices de Berlin-Est ; chez les habileur électorat).
tants "ordinaires" du reste de la rue, les opinions les concernant étaient forte-
... et le recul des Verts
Les 12 et 14 novembre 1990, une opération d'envergure de style militaire a été entreprise contre les squatters.
Les Verts à l'Ouest n'ont pas pu fran-
La municipalité de Berlin était gérée par une coalition "rouge et verte", alchir la barrière des 5 % et ne sont pas reliance entre le Parti social-démocrate (SPD) et la Liste alternative. Or, sans inprésentés au Parlement, ce qui représente former ses partenaires de la coalition, le gouvernement du SPD a fait intervenir une vraie catastrophe, pas seulement pour
3 000 policiers, venus principalement des lander contrôlés par les sociauxeux. Les Verts alliés aux mouvements cidémocrates de Nord-Westphalie et de Basse-Saxe, appuyés par des membres viques de l'Est y sont rentrés en obtenant des troupes frontalières spéciales.
5,9 % à l'Est (mais sur beaucoup de ques-
Le 12 novembre, deux kilomètres carrés du quartier de Friedrichshain ont tions, il se situent à droite de leurs homoété encerclés par un cordon policier. Craignant une offensive, les squatters ont logues de l'Ouest).
construit des barricades dans leur rue. Le 14 novembre, à six heures du ma-
Enfin, le Parti du socialisme démocratin, les forces de l'ordre ont lancé une attaque d'envergure avec des canons à tique (PDS, ancien PC est-allemand reeau, des véhicules blindés, des gaz lacrymogènes, des pierres et, au moins baptisé) a pu à peu près conserver ses rédans un cas, des balles réelles. Les habitants ont répondu avec des pavés et sultats des élections régionales d'octobre des cocktails molotov. La bataille a duré trois heures. Environ vingt squatters ont
1990, en réalisant 9,9% à l'Est (son été grièvement blessés, dont l'un par balle. La brutalité de la police a choqué les meilleur score a été obtenu à Berlin-Est voisins, y compris ceux qui n'avaient pas d'affinités particulières avec les jeunes avec, environ un quart des voix), grâce à
Quelques 400 personnes, principalement des femmes, ont été arrêtées. Sela décision de la cour constitutionnelle de
Ion des témoignages, les détenus ont été frappés dans les locaux de la police et comptabiliser différemment les voix à des femmes ont subi des violences sexuelles.
l'Est et à l'Ouest. Malgré son lliance
Durant les jours suivants, plus de 10 000 personnes ont manifesté à Beravec certaines personnalités de divers pelin, pour protester contre la violence policière et exiger que les incarcérés soient tits courants de gauche, il n'obtient que relâchés, que les immeubles leur soient rendus et qu'on trouve une solution po-
0,3 %, dans l'ancienne RFA (1) ! On est litique et non militaro-policière au grave problème des sans-logis.
loin des objectifs que Gregor Gysi, prési-
Le dirigeant SPD de la mairie de Berlin, Momper, a défendu l'action de sa dent du PDS, s'était fixés avant les élecmunicipalité et de la police, traitant les squatters de « délinquants psychotions — et avant le dernier scandale finanpathes ». A la suite de la victoire de l'Union démocrate-chrétienne (CDU), lors cier qui avait révélé une corruption dans des élections dans les lander, en octobre 1990 (voir Inprecor n° 317 du 26 octol'appareil du parti, largement utilisé par bre 1990), le SPD a voulu gagner des voix sur sa droite dans la perspective du les forces de droite dans leur campagne scrutin national du 2 décembre 1990. La Liste alternative s'est retirée de la coacontre le PDS. On est aussi loin de l'exislition pour protester contre la violence de l'Etat et de la police contre les sanstence d'une nouvelle force crédible à logis à Berlin-Est. Cet événement continue à avoir des répercussions dans toute gauche, capable d'attirer les syndicalistes et les autres courants qui aspirent à une
Ces attaques contre les squatters — tout comme celles menées contre le politique alternative, radicalement démo-
Parti du socialisme démocratique (PDS) - font partie d'un plan concerté des cratique et socialiste.
* politiciens bourgeois pour couper court à toute protestation politique radicale dans l'ancienne République démocratique allemande. Lors de l'attaque de la rue Mainzer, ils ont montré qu'ils n'hésiteront pas à utiliser la violence pour "ma-
Cologne, 5 décembre 1990 ter" tous les groupes qui essayeraient de se défendre. *
Gue Fagan
Novembre 1990, Berlin-Est
1) Voir inprecor n° 316 du 12 octobre 1990.
= Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990