Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Les collectifs de travailleurs et la privatisation

· Inprecor n° 320, 7 décembre 1990 · p. 11-12, 12-13 · 2 706 mots

URSS et Russie

Le problème de la "désétatisation" — on parle souvent aussi, avec une ambiguïté voulue, de "privatisation" — provoque d'importants débats dans les différents soviets suprêmes des républiques et dans la presse soviétique. Cependant, sous le régime actuel de la glasnost "sélective" (plus flexible et bien plus efficace que la travailleurs (CCT), les organes d'autogestion instaurés par la loi sur les entreprises première conférence des CCT de toute l'Union, qui s'est déroulée dans le site

LE QUOTIDIEN officiel, Tribune

des travailleurs, a reproduit la résolution de la conférence ; mais il s'agissait surtout d'une réponse à Nicolaï Travkin (2), le dirigeant du Parti démocratique, qui avait affirmé qu'il « mangerait son chapeau » si la grande presse publiait les textes de cette réunion, critiques envers le gouvernement. Les caméras du journal de la télévision nationale, Vremia, était également présentes, mais elles étaient apparemment venues pour filmer V. Yarin, un métallurgiste de la nomenklatura, membre du conseil présidentiel de Gorbatchev (3). Yarin a déclaré que ce dernier lui avait confié la mission d'organiser les représentants des CCT autour de lui et du conseil présidentiel. Mais, en l'absence de réactions positives au projet de Yarin, on comprend pourquoi la télévision soviétique n'a donné aucune information sur la conférence.

Riposte ouvrière

Cette réunion, la première de ce type (4), était convoquée pour riposter à la nouvelle loi sur les entreprises soviétiques, adoptée par le Soviet suprême de l'Union, le 4 juin 1990. En effet, cette législation met fin à l'élection du personnel d'encadrement et de direction, et ne mentionne même pas les CCT. Lors de son vote, elle a été justifiée officiellement par la nécessité de supprimer tous les obstacles sur la voie de la démocratisation et de la transition vers le marché. La conférence des CCT a qualifié cette loi d'antidémocratique, car elle serait dirigée contre l'autogestion et aurait pour but de renforcer le pouvoir arbitraire des directions d'entreprises et de l'administration.

et la privatisation

vieille censure), on entend rarement la voix des Conseils de collectifs de d'Etat de 1988 (1). La presse soviétique a quasiment passé sous silence la industriel de Togliatti, en Russie, entre le 31 août et le 4 septembre 1990.

David SEPPO

D'autres explications sont également apparues lors de la conférence. Selon certains, les CCT avaient été créés dans les entreprises d'Etat au début de la perestroika, alors que l'idée de la privatisation n'avait pas encore fait son chemin ; ils ont joué un rôle positif dans le sens de la démocratisation, mais devraient maintenant céder la place à des formes plus "progressistes".

Bilan des CCT

En outre, ce n'est un secret pour personne que, très souvent, les CCT ont été créés à l'initiative des directions et ont servi de simples courroies de transmission. Pourquoi, alors, s'accrocher à des formes dépassées ? D'ailleurs, la nouvelle loi stipule clairement que les entreprises doivent être dirigées selon leur réglementation, établie par le ou les propriétaires. Donc, argumentaient certains, puisque les collectifs de travailleurs sont sur le point de devenir propriétaires, pour-

1) Les CCT sont élus par l'ensemble du personnel de l'entreprise. En revanche, les comités de travailleurs, apparus après la grève des mineurs de juillet 1989, sont élus uniquement par ceux qui ne font pas partie de la direction (et parfois seulement par les ouvriers). Voir Inprecor n° 311, 312, 315 et 316 des 15 et 29 juin, 28 août et 26 octobre 1990.

2) De tous les dirigeants de partis libéraux, Travkin est celui qui s'efforce le plus de courtiser les travailleurs. Il assiste régulièrement à d'importantes rencontres ouvrières, expliquant qu'il a travaillé dans la construction (en fait, il était cadre). Son message fondamental, l'anti-communisme primaire, ne lui a pas permis de gagner beaucoup de partisans parmi les salariés qui, pour l'instant, refusent d'entrer dans un quelconque parti politique. Rabotchaya Tribuna, 9 septembre 1990.

3) Depuis lors, Gorbatchev a annoncé son intention de disquoi faire tant de bruit autour de cette question ? Si le collectif qui détiendra l'entreprise juge utile d'avoir un CCT, il peut décider de le maintenir.

Mais, pour la majorité des délégués, la perspective d'hériter des usines "désétatisées" semble plus que lointaine. Ainsi, selon le programme du gouvernement de la République soviétique de Russie (le fameux "plan en 500 jours"), les nouveaux propriétaires seront des individus privés et des groupes de personnes; il précise que les collectifs de travailleurs ne devraient détenir qu'une partie des actions, et ne constitueraient certainement pas la majorité des actionnaires. Ce seront les propriétaires, ou leurs fondés de pouvoir, qui dirigeront les entreprises, les travailleurs ne jouant, au mieux, qu'un rôle limité. Quant au dernier des programmes de réformes de Gorbatchev, il prévoit de nombreuses formes de propriété, y compris celle d'investisseurs étrangers mais il ne fait aucune mention de la propriété des collectifs de travailleurs, ni de leur rôle dans la gestion.

Certains délégués à la conférence ont accusé la loi de 1988 — qui contient des passages flous sur l'autogestion — soudre ce conseil, au rôle surtout symbolique, dont l'une des fonctions principales était de gagner les oppositionnels potentiels à sa politique. Dans le cas de Yarin, qui était le coprésident du Front uni des travailleurs (FUT) opposé aux libéraux, le succès de Gorbatchev semble complet. Yarin, qui bénéticie maintenant d'un appartement luxueux, de voyages à l'étranger et d'un salaire généreux (en plus de beaucoup d'honneurs officiels) appuie à présent sans réserves les politiques de son nouveau "maître". Le FUT, qui n'a guère progressé depuis sa fondation durant l'été 1989, a récemment exclu Yarin.

4) Les CCT qui ont envoyé des délégués représentaient environ 2 millions de travailleurs. A cause du système de représentation incomplet (dû aux limitations organisationnelles), la réunion a été baptisée "conférence". La prochaine rencontre, en décembre 1990, devrait être un congrès à part entière.

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étrangers avec des devises fortes ou ceux capables de fournir des biens de consommation et de production rares, au détriment de leurs partenaires traditionnels.

Mais, la plupart des délégués à la conférence a refusé d'attribuer ce dérapage à l'autogestion en tant que telle — qu'ils continuent pour la plupart à soutenir fermement —, accusant plutôt les conditions dans lesquelles elle a été introduite. Des orateurs ont expliqué que les directeurs d'entreprise étaient allés au Kremlin insinuer que l'élection des directions et de l'encadrement par les collectifs de travailleurs était la cause du désordre croissant de l'économie ; et ils y ont reçu un accueil compréhensif.

Si la conférence soutenait la nouvelle loi dans le sens de l'extension de l'autonomie économique des entreprises, elle a vigoureusement dénoncé ses attaques contre l'autogestion et le droit des travailleurs à élire les directions. Elle a donc demandé au Soviet suprême de l'URSS de suspendre la loi et de la revoir à sa prochaine session, tout en appelant les parlements des républiques à ne pas appliquer les passages concernant les directions et l'autogestion. « Nous considérons que la limitation des droits et des pouvoirs des collectifs de travailleurs des entreprises d'Etat — concernant leurs attributions dans le domaine de l'autogestion - fera reculer le processus visant à supprimer les monopoles et à "désétatiser" les entreprises d'Etat, à faire des collectifs de travailleurs des propriétaires par des fonds communs de capitaux, des formes d'actionnariat ou d'achat, ou par le transfert gratuit des usines, ainsi que d'autres formes de gestion économique autonome.»

Pavé dans la mare des "libéraux"

La conférence a demandé que les CCT eux-mêmes aient le droit de choisir la forme de propriété qui régira leur entreprise. En particulier, dans les secteurs d'Etat, les CCT pourraient avoir le choix entre se constituer en collectifs de propriétaires — sans rien payer — ou laisser les entreprises à l'Etat, mais en les dirigeant. En ce qui concerne le premier cas de figure, certains ont souligné qu'il faudrait payer pour les usines, car elles n'ont pas été construites par le collectif de travailleurs mais par la société toute entière et que, si le transfert était gratuit, les ouvriers n'attacheraient pas de valeur à leur nouvelle propriété.

Cependant, la majorité des délégués a rejeté ces arguments, surtout parce que les travailleurs manquent tout simplement de moyens pour racheter leurs usines. Comme pour les cas où l'administration resterait aux mains de l'Etat, la conférence était unanime pour dire que les cadres devaient être considérés comme des employés du collectif et travailler sous sa responsabilité.

La conférence a donc montré comment les travailleurs envisagent la "désétatisation", et les différences fondamentales qui existent entre les motivations des salariés et celles des libéraux dans le soutien aux réformes de marché.

De la main de velours à la main de fer

Les libéraux, dont le but suprême est la restauration d'un capitalisme "intégral" (avec un marché du travail et des capitaux) veulent établir des droits de propriété à part entière pour les entrepreneurs. De leur point de vue, l'autogestion et le transtert des entreprises aux collectifs sont des obstacles — il est, par exemple, évident que si les CCT étaient propriétaires ou géraient les entreprises, celles-ci ne pourraient être vendues. Les travailleurs, pour leur part, soutiennent la réforme de marché et l'autonomie des usines qui l'accompagnerait dans le sens où elles créeraient les conditions d'une réelle autogestion des collectifs. Il est clair que, pour l'instant, ils ne sont pas prêts à perdre leurs droits de propriétaires de l'économie (même s'ils ont été très formels durant les 70 dernières années).

Les travailleurs et l'ensemble de la population soviétique craignent de plus en plus que la désétatisation n'entraîne, dans la pratique, la transformation de leurs entreprises en propriétés personnelles des bureaucrates ; les liens étroits de ces derniers avec les affairistes de l'économie "parallèle" sont évidents pour tous (dans le langage courant, cette union

Best appelée la "mafia"). La mafia est très largement considérée comme le réel détenteur du pouvoir dans la société, or c'est à elle que les réformateurs libéraux s'adressent pour mener à bien la réforme de marché, ce que les travailleurs redoutent. Les réformateurs, qui ont perdu leur passion initiale (mais certainement assez superficielle) pour la démocratie, essayent

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d'avoir encouragé l'égoïsme de groupe" — moins de discipline et moins de responsabilités vis-à-vis des consomma teurs (entreprises ou individus) — car certains collectifs auraient donné la priorité à leurs revenus, se souciant peu de comment ils les augmentaient.

Ces critiques ont un certain fondement. La loi de 1988 et les réformes l'accompagnant ont mis fin à la plupart des éléments de contrôle central sur les administrations et les entreprises, qui se sont alors retrouvées les mains libres dans un marché dominé par les monopoles. Poussés, tant par les idéologues libéraux que par les porte-parole officiels, à lutter pour leur "propre revenu", les CCT ont agi sous l'emprise de la rationalité typique du marché : ils ont augmenté les prix, en réduisant la production ou en délaissant la qualité, et ont souvent choisi les clients

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maintenant de réduire les mocratiques que la perestroika était supposée donner à la société et aux CCT. Parallèlement bandon officiel de l'autogestion les assiste à la diminution des droits démocratiques au sein même de l'Etat (bien que ces deux principes aient toujours été très formels). De plus en plus souvent, ces démocrates de la veille invoquent la "main de fer" qui permettrait au gouvernement de réaliser les "mesures impopulaires" né-

Gorbatchev exige, et obtient cessaires.

sans cesse, des pouvoirs exécutifs extraordinaires et va maintenant jusqu'à évoquer une dietature éventuelle (5).

Projet tenu secret

Une semaine après le vote de la nouvelle loi sur les entreprises, les travailleurs de la principale chaîne d'assemblage de l'usine d'automobiles Volga ont adopté une résolution : « [Nous] sommes profondément le fait attristés par que, le 13 juin 1990, le

Soviet suprême de l'URSS a adopté en secret une loi sur les entremême avoir publié auparavant un avant- projet dans la presse, qui aurait été soumis à la discussion des collectifs de travailleurs. Il s'agit d'une énorme provocation contre les salariés de ce pays : une loi concernant les intérêts de chaque collectif de travail a été votée sans prendre en compte les opinions des travailleurs eux-mêmes » (6).

De même, sans l'avis des CCT, des directeurs transforment les entreprises en compagnies par actions ; les font entrer dans dings" ; et créent des banques avec les des entreprises. Ils n'essayent fonds même pas d'expliquer le but de ces opérations à leurs employés et ces derniers, à juste titre, ont tendance à imaginer le pire. La création, par les directions, de

"mini-coopératives" et de fausses joint- ventures pour pouvoir vendre des matières premières est aujourd'hui très répandue. Tout ceci se fait derrière le dos des travailleurs, qui voient dans ces opérapouvoirs dé- l'Etat et des entreprises aux mains de la lution de la conférence : « Il est impossible de permettre la transformation des à l'adans entreprises, on d'Etat en compagnies par actions. » à l'horizon ques dans les mois à venir. Billay pements industriels se sont mis en grève quand ils ont appris que la direction avait gaspillé tout l'argent de l'entreprise en faisant des combines avec une "minicoopérative" qui, elle, n'avait pas rempli son contrat. A Zélénograd, près de Moscou, la police a dû intervenir, en octobre 1990, quand des citoyens et des salariés en colère ont protesté contre la décision des "holpulation ni les 130 employés, a décidé de vendre un magasin d'alimentation récemment rénové à une coopérative — les réparations avaient coûté 460 000 roubles à l'Etat, soit le double du prix offert par la coopérative (7). D'un point de vue socialiste, conception économique issue de la conférence des CCT est ambiguë ; elle a des tendances anarcho-syndicalistes qui peuvent servir de base tant à une restauration tions un moyen de transférer les fonds de

Ceci est apparu en partie dans la réso-

"holdings" et que ceux-ci jouent le rôle de créanciers, tout comme la transformation des sociétés

Conflits sociaux naires ».

La conférence a montré que la "priva-

Donetsk, à la tisation" (accompagnée de l'aggravation des pénuries, de l'inflation et du chômage) risque de devenir la principale source d'affrontements sociaux et politi-

Quelques heurts autour de cette quesles difficultés ves", une tion sont déjà apparus. A Léningrad, en

1989, les travailleurs d'une usine d'équidu Soviet local qui, sans consulter la po-

«50 000 ».

rouge.

capitaliste éventuelle qu'à la construction d'une économie socialiste basée sur l'autogestion — tout dépend de si l'accent est mis sur le marché ou sur le pouvoir des travailleurs. Quelques signes indiquent que, parmi les salariés, l'enthousiasme pour le marché sans entraves diminue.

Cette conférence a, par exemple, jugé nécessaire de demander aux collectifs de travailleurs « de ne pas faire preuve d'égoïsme en résolvant les problèmes économiques sur le dos de leurs parte-

Lors du Congrès des mineurs, dans le octobre 1990, l'infin quiétude pour l'avenir de la branche, si les mécanismes du marché étaient instaurés, a été constamment évoquée, surtout par les délégués du Donbass, confrontés au spectre du chômage de masse. Mais le fait est que les travailleurs n'ont pas encore formulé une alternative, et ne font pas le lien entre les attaques contre l'autogestion et la "radicalisation" des réformes de marché.

Il est peut-être bon également de rappeler que le programme initial de

Solidarité, en

Pologne, assignait une place importante à l'autogestion, et que les libéraux soviétiques eux- mêmes ont, à l'origine, développé cette idée pour préparer le terrain idéologique à la restauration.

Cependant, la conférence a montré, qu'hormis économiques "objectirestauration capitaliste en

Union soviétique devra surmonter des obstacles majeurs.

*

28 novembre 1990

Erratum

Dans Inprecor n° 317 du 26 octobre 1990, deux petites coquilles se sont glissées dans l'article "Voix de Léningrad".

• Page 18, dans la réponse de Sacha, il fallait lire « 500 000 habitants » et non

• Page 19, le dernier intervenant n'est pas

Sacha, mais Piotr, ancien membre de l'Armée

5) Le 4 décembre 1990, Gorbatchev a obtenu l'approbation du Soviet suprême pour appliquer sa réforme du pouvoir central. C'est désormais lui qui proposera son candidat au poste de Premier ministre et désignera le Vice-président. Le gouvernement, réduit et baptisé "cabinet des ministres", sera directement aux ordres du président et devra répondre devant lui et le

Soviet suprême — et plus devant le congrès

6) Sobstvennoe Mnenie n° 7, 1990.

7) Sovietskaya Rossia, 6 novembre 1990.

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