TROIS SEMAINES auparavant, Washington annonçait un renforcement • considérable des forces américaines, déjà impressionnantes, déployées sur le terrain des opérations. Leurs effectifs passeront de 230 000 soldats, début novembre, à 430 000 en janvier 1991, auxquels il faut ajouter une centaine de milliers de soldats des troupes arabes, européennes ou autres. Les 200 000 combattants supplémentaires, dont une partie appartient à la Garde nationale, devaient, à l'origine, assurer la relève. Il était prévu d'organiser une rotation, indispensable pour un stationnement prolongé et seule compatible avec une stratégie "pacifique" d'étranglement par voie de blocus.
Renforcement du dispositif militaire
L'administration Bush a tout simplement transformé les troupes de relève en renforts, semant le désarroi dans une partic de la hiérarchie militaire prise de court. Les pontes du Pentagone sont, en effet, inquiets pour le moral de leurs hommes stationnés en Arabie saoudite, qui éprouvent de moins en moins de sympathie pour leurs hôtes puritains et obscurantistes. Ils ont, en outre, d'énormes difficultés à assurer la logistique du quart de million de soldats déjà sur place, déployés en un temps record en comparaison avec celui qu'il avait fallu aux forces américaines au Viet-nâm entre 1961 et 1969. Le Pentagone utilise déjà plus de cent cargos pour ravitailler ses troupes dans le Golfe, région qui importe elle-même la quasi-totalité de la consommation alimentaire de ses habitants.
Fin novembre, la presse américaine apprenait que les renforts en effectifs allaient être accompagnés d'un accroissement important de la force de frappe aérienne. Le nombre total des appareils de l'US-Air Force et de la marine disponibles dans la région du Golfe passera de 1 600 à 1900 unités. Les 300 appareils supplémentaires comprendront deuxième escadron de bombardiers "invisibles", les F-117 Stealth, l'avion le plus cher et le plus sophistiqué de la panoplie nord-américaine. De plus, « les unités de soutien au sol des forces aériennes ont commencé à stocker des pièces de rechange et des munitions adéquates pour la réalisation de plusieurs centaines de sorties de combat par jour » (1).
Aux problèmes de logistique, il faut ajouter le surcroît de dépenses militaires que tout cela représente, pour un Etat déjà fortement endetté (6 000 milliards de dollars). Pour 1991, Bush a déjà prévu un déficit budgétaire record de 254 milliards de dollars ! Pour le seul mois d'octobre 1990, avant l'envoi des nouveaux renforts, les dépenses militaires prélevées sur le budget ont dépassé 24 milliards, marquant une progression de 17% par rapport à septembre (20,5 milliards) (2). On est loin de la réduction du déficit budgétaire fédéral de 50 milliards, promise dans le climat de réduction des dépenses militaires sur fond de désarmement, qui régnait avant l'invasion du Koweit par Saddam Hussein.
Certes, cette débauche de moyens garde une rationalité économique : elle vise à épargner les affres de la récession au secteur militaire et paramilitaire, dont le poids est décisif dans l'économie des Etats-Unis. Mais elle dépend, dans une très large mesure, d'un financement extérieur; elle ne peut qu'aggraver le problème de la dette américaine. C'est ce qu'a voulu éviter l'administration Bush en imposant à ses alliés et protégés riches — les monarchies pétrolières du Golfe, le Japon et l'Allemagne — une contribution directe au financement de son intervention contre l'Irak.
Ainsi, le rapport budgétaire mensuel pour le mois d'octobre mentionne, parmi les recettes, 1,63 milliard de dollars provenant du "Compte de coopération pour la défense" (Defense Cooperation Account), qui n'est autre que le fonds constitué par le pool des pays riches engagés aux côtés de Washington. Mais ce complément de recettes couvre moins du tiers des dépenses supplémentaires d'octobre 1990 par rapport à octobre 1989 (près de 5 milliards, soit 26 % de plus). Le résultat est donc un déficit record prévu pour 1991, c'est-à-dire l'aggravation d'un problème qui pèse très lourd sur l'économie mondiale, et par rapport auquel l'insolvabilité du tiers monde n'a rien de compa-
Toutes ces considérations expliquent pourquoi la stratégie du blocus de longue haleine, les "sanctions" selon l'euphémisme en vigueur, est de fait une option
Quand les officiels nord-américains expriment leur conviction que l'embargo ne suffira pas à faire reculer Saddam Hussein, c'est en fait de l'impossibilité pour les Etats-Unis de poursuivre leur effort actuel sur le long terme qu'il s'agit. C'est ce qu'exprimait plus franchement Henry Kissinger dans sa déposition devant le Comité des services armés du Sénat américain : « La présence d'une large force exerce une pression sur Saddam Hussein, mais il est également plus difficile de la maintenir pour une période indéfinie. Et c'est pourquoi nous devrons prendre une
Qui veut fait mine d la l
La proposition faite par George Bush, le 30 son secrétaire d'Etat, James Baker, à Bagdad
Saddam Hussein a paru d'autant plus surpren mois de novembre lourd en préparatifs de gue
Tandis que, de son côté, Bagdad annonçait, le de tous les otages, le déclenchement d'une gu
Etats-Unis n'a pourtant jamais paru aussi pro décision au cours des quelques mois qui viennent » (3).
C'est dans l'esprit d'une opération à moyen terme que les nouveaux renforts sont expédiés. Leur taille a été fixée en commun par le général Powell, chef de l'état-major des armées, et le général
Schwarzkopf, commandant des forces présentes dans le Golfe. Cette décision correspond aux besoins d'une "force de frappe offensive" (offensive punch), selon la formule utilisée par Bob Woodward, le célébre enquêteur du Washington Post, qui explique que : « L'objectif politique fixé par le président Bush était "d'éjecter l'armée irakienne hors du Koweit". La tâche militaire serait en conséquence de réaliser cet objectif rapidement et avec un minimum de pertes, ce qui implique une puissance de feu massive » (4).
« Décapiter Pennemi »
Selon Woodward, le général Powell et le secrétaire à la Défense, Dick Cheney, sont les tenants de la nouvelle doctrine militaire du Pentagone, mise en pratique lors de l'invasion du
Panama, en décembre 1989 (5) ; ses éléments, toujours selon le journaliste du Washington Post, sont les suivants : « Secret, "décapitation"
symbolique de la direction ennemie, et choc écrasant de la force de combat qui devrait être tellement formidable qu'il s'avérerait invincible. Cette doctrine représente une réaction contre le gradualisme du Viet-nâm. »
Plus précisément, dans le cas spécifique de la confrontation avec l'armée irakienne, qui est autrement plus puissante
)LFE la guerre e préparer paix iovembre1990, d'envoyer pour un "face à face" avec nte qu'elle concluait un re, militaires et politiques. 6 décembre, la libération erre annoncée par les •JABER que ne l'était celle de Noriega, la Maison Blanche voudrait atteindre son objectif avec le minimum de combats terrestres. Il compte d'abord et surtout sur sa force de frappe aérienne, et prévoit « des jours — et peut-être des semaines - de bombardement aérien intense, ininterrompu, destiné à détruire les défenses aériennes irakiennes, pulvériser les fortifications terrestres, et terroriser et démoraliser les troupes irakiennes » (6). Dans son édition du 10 décembre, Newsweek décrit plus en détail ce plan des généraux américains : « L'offensive commencera par un bombardement aérien massif. A l'heure H, les avions militaires élimineront les défenses aériennes et les missiles à tête chimique irakiens, pointés sur Israël, ainsi que les liaisons de commandement de Saddam avec ses forces armées. Les sorties ultérieures viseront à détruire l'aviation irakienne à terre et dans les airs, et à pilonner les fortifications des troupes irakiennes. L'US-Air Force croit pouvoir détruire la moitié des forces de Saddam en une semaine. A Bagdad, les quartiers généraux de Saddam devront être détruits. Mais, en général, les objectifs civils et l'industrie non militaire seront épargnés. Au Pentagone, les stratèges militaires croient que Bush ordonnerait une pause des bombardements après plusieurs jours, pour donner à Saddam la possibilité de se rendre. » C'est alors, selon les plans élaborés à Washington, qu'interviendraient les forces terrestres au Koweit. Toujours selon = Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990
Newsweek, l'assaut sera frontal et terrestre, après que l'option d'attaque aéroportée et navale par les flancs se soit avérée impraticable (les exercices de débarquement des marines en Arabie saoudite ont été lamentables). Washington préférerait — pour des raisons politiques, mais, aussi et surtout, pour minimiser ses propres pertes en vies humaines — que les troupes égyptiennes et saoudiennes jouent un rôle prépondérant dans l'offensive terrestre. Celles-ci sont cependant peu enthousiastes à cette idée, et peu fiables militairement. Tout dépendra donc de la phase aérienne, l'idéal pour le Pentagone étant qu'elle suffise à acculer Saddam Hussein à la reddition, provoque son renversement, ou entraîne tout au moins la démoralisation et la débandade de ses troupes, peu enclines à aller une nouvelle fois au massacre pour un résultat nul comme dans la guerre contre l'Iran.
Mascarade de paix
Pour compléter les préparatifs de guerre, la Maison Blanche a mis le paquet pour obtenir le feu vert du Conseil de sécurité des Nations-Unies pour son action militaire, le 29 novembre 1990. La date limite du 15 janvier 1991 pour le retrait irakien du Koweit correspond parfaitement au délai dont a besoin Bush pour acheminer les nouveaux renforts et préparer l'offensive. C'est dans ce contexte global qu'il a fait son offre de discussion le 30 novembre, et c'est ainsi qu'il faut l'inter-
En fait, le président américain est confronté, depuis septembre, à une érosion continue du soutien à sa politique belliqueuse aux Etats-Unis mêmes. Au cours du seul mois de novembre, il a subi une série de revers politiques avec, entre autres, la résolution unanime du Conseil national des Eglises demandant le retrait immédiat du gros des forces américaines de la région du Golfe (sauf celles nécessaires à l'embargo, à condition qu'elles agissent sous le drapeau de l'Organisation des Nations-Unies) ; puis les déclarations anti-guerre de nombreux généraux à la retraite et autres experts militaires, témoignant devant le Comité des armés du Sénat. Ceci survenait après un mois d'octobre marqué par l'offensive politique des partisans arabes et mondiaux d'une solution de compromis qui permettrait à Saddam Hussein de se retirer sans perdre la face (7).
Bush devait agir sans perdre de temps : il devait à la fois démontrer qu'il ne désire pas la guerre et qu'il la ferait en prenant toutes les assurances pour qu'elle se déroule dans les meilleures conditions possibles pour son armée. Il lui fallait répondre ainsi aussi bien à ceux qui lui reprochaient de ne pas explorer réellement les chances d'un réglement sans effusion de sang, qu'à ceux qui l'accusaient de prendre à la légère la guerre contre l'Irak et de sous-estimer les forces de ce pays. D'où, à la fois, l'envoi de renforts conçu selon la doctrine de la supériorité écrasante et foudroyante, et l'offre de discussion.
Certes, Bush espère ardemment que Saddam Hussein capitulera devant la menace qui s'alourdit, lui épargnant une guerre qui reste très risquée, en dépit des plans du Pentagone. L'exigence minimale de Washington est que le dictateur irakien retire ses troupes du Koweit sans contrepartie, ce qui implique que celui-ci se soumette entièrement à la volonté des EtatsUnis et de leurs alliés, puisqu'il n'aurait pas les moyens financiers d'assurer autrement la survie de son régime. Même en pareil cas, comme l'affirmait Dick Cheney dans une interview télévisée : « Nous serions encore en présence d'un Irak disposant d'un énorme potentiel militaire, ayant démontré un désir de développer des armes nucléaires et des missiles balistiques. Il serait important que la communauté internationale élabore un ensemble de sanctions visant spécifiquement ces technologies » (8).
Cependant, si Saddam Hussein ne capitule pas, ce qui est loin d'être certain étant donné son palmarès en la matière, ce sera la guerre. Dans son discours du 30 novembre 1990, Bush déclarait à l'opinion publique américaine : « Je vous assure que si l'action militaire devait être requise, ce ne sera pas un autre Viet-nâm. Ce ne sera pas une guerre prolongée. » Les plans de ses généraux ressemblent plus, en effet, à un autre Hiroshima.
6 décembre 1990
1) International Herald Tribune, ter-2 décembre 1990.
2) The Wall Street Journal Europe, 26 novembre 1990.
3) Cité dans Newsweek, 10 décembre 1990
4) International Herald Tribune, 3 décembre 1990
5) Voir Inprecorn° 300 du 12 janvier 1990.
6) International Herald Tribune, 1er-2 décembre 1990
7) Voir Inprecorn° 317 du 26 octobre 1990.
8) International Herald tribune, 3 décembre 1990.