pour les représentants des groupes de guérilla. En effet, la Constitution actuelle de la Colombie, vieille de 100 ans, a passé plus de 36 ans sous le coup du célèbre article 121 qui permet de suspendre les lois en vigueur, de décréter l'état de siège en cas de guerre ou d"agitation interne" ; le président peut gouverner à coups de
Inprecor a rencontré Felipe Martinez, membre de la direction et responsable des
L'heure des urnes
Lors des élections qui ont porté Cesar Gaviria à la présidence de la
Colombie, en mai 1990, 90% la population en âge de voter avait manifesté sa volonté de voir se réunir une Assemblée constituante, parvenant à imposer cette revendication au gouvernement. Le 9 décembre 1990, les Colombiens sont appelés aux urnes pour en élire les députés — Caviria a même été contraint de laisser des places vacantes décrets dits "obligatoires" qui font fi des attributions du Parlement.
relations internationales de l'Union Camiliste-Armée de libération nationale
(UC-ELN, voir Inprecor n° 309 du 18 mai 1990).
INPRECOR : Depuis l'élection présidentielle, l'ensemble de la gauche colombienne mène une campagne pour la convocation d'une Assemblée nationale constituante avec l'appui du mouvement populaire. Pourquoi ?
est l'attitude du gouverne-
Quelle ment?
Felipe MARTINEZ : Depuis 1984, certains secteurs du mouvement armé et populaire avancent cette proposition avec l'aggravation de la crise institutionnelle du pays, cette idée est devenue très populaire. Début 1990, le mouvement étudiant a lancé une campagne pour expliquer que le pays avait besoin d'un "accord social" et devait élire une Assemblée constituante. Au début, la bourgeoisie et les partis traditionnels ont refusé ; face à l'écho de cette revendication, ils l'ont reprise à leur compte dans le cadre de leur projet de modernisation de l'Etat (celui-ci connaît une crise profonde, comme en témoigne le phénomène du narcotrafico).
Lors des élections de mai 1990, cette initiative a été soumise aux électeurs (on leur demandait d'inclure un bulletin supplémentaire dans l'urne, pour la Constituante) recueillant un million et demi de voix, soit plus que n'importe quel candidat !
Aujourd'hui, c'est devenu un enjeu de bataille entre, d'un côté, la gauche et le mouvement populaire et les partis bourgeois de l'autre ; le débat porte sur le contenu, les limites et surtout la légitimité de la Constituante.
Les manœuvres gouvernementales
COLOMBIE avaient déjà commencé sous l'ancien président Virgilio Barco ; la bourgeoisie voulait détourner le projet et organiser une assemblée nationale "constitutionnelle" qui n'aurait pas pour tâche l'élaboration une nouvelle Charte, mais seulement la modification de l'ancienne dans le sens de ses intérêts (en ne touchant, par exemple, qu'au Parlement ou au fonctionnement de la Justice).
Le nouveau cabinet de Gaviria a tenté d'imposer un accord minimum entre les partis traditionnels (le Parti conservateur et le Parti libéral) et les nouveaux venus (le Mouvement de salut national et le M19), pour tenir des élections le 9 décembre 1990, qui devraient décider de la convocation d'une Constituante qui ne toucherait surtout pas aux problèmes sociaux et qui limiterait la participation poprise de la population sur la vie politique est très limitée : il est très difficile de remplir les conditions légales pour être éligible, et le gouvernement refuse d'imprimer de nouvelles cartes d'électeur (des millions de Colombiens, qui n'avaient pas voulu voter ces dernières années, pour marquer leur rejet du système, se verront ainsi privés du droit de vote).
En riposte à cela, le mouvement populaire a convoqué une "Assemblée nationale pour la Constituante" qui s'est prononcée pour une Chambre démocratique, populaire, souveraine et autonome qui soit habilitée à travailler sans restrictions, et à laquelle tous les secteurs sociaux participent — même le mouvement armé —, sans aucun préalable. Pour le peuple colombien cette Constituante doit être une alternative à la crise des institutions traditionnelles.
Entre temps, la Cour suprême de justice a fait une déclaration ; elle déclare constitutionnel le scrutin du 9 décembre et bannit toute limitation qui serait imposée aux tâches de la Constituante.
Ainsi, toute la Constitution sera discutée ; la nécessité d'une nouvelle Charte devient légitime.
La bourgeoisie est terrorisée par cette éventualité, car elle ne voulait surtout pas que soient abordés des sujets comme la souveraineté nationale, l'armée, les conditions d'extradition, les droits de l'homme, etc. ; elle invoque déjà le "chaos institutionnel" et "les menaces" qui pèseraient sur le pays !
Les différents secteurs de gauche l'Union patriotique, dirigée par le PC, le M-19 et A Luchar — sont prêts pour le scrutin du 9 décembre, alors que la formation de Gaviria, le Parti libéral, a été incapable de se mettre d'accord sur une seule liste.
• Comment participe la guérilla au processus de la Constituante ?
Les organisations armées regroupées dans la Coordination guérillera Simon Bolivar soutiennent cette revendication du mouvement populaire, tout en la situant dans le cadre d'un possible accord de paix avec le gouvernement.
Le Ve sommet de la Coordination, en avril 1990, avait déjà fait une proposition de négociation aux autorités, qui était liée à la discussion d'une nouvelle Constitution et à sa participation à l'Assemblée qui l'élaborerait.
Le Commandement général de la Coordination était prêt à participer à la Constituante, mais le gouvernement, lui, met comme condition préalable sa démobilisation.
En ce qui nous concerne, nous jugeons que la discussion ne porte absolument pas là-dessus.
• L'ELN a fait des propositions de négociations au gouvernement, sur quoi portent-elles?
Nous voulons des négociations publiques, en présence d'observateurs internationaux ; elles doivent d'abord traiter des droits de l'homme, du rôle de l'armée, de la participation des militaires au trafic de drogue et des bandes para-militaires — qui jouissent d'une totale impunité alors qu'elles sont coupables de disparitions, de tortures, d'assassinats, de massacres, etc.
L'exigence d'une démobilisation unilatérale et exclusive du mouvement armé est totalement irréaliste ; toute discussion sur les armes ne peut être que la conclusion de réels accords et cela ne concerne pas la seule guérilla : il faut aussi parler de l'armée et des 150 000 fusils qui sont entre les mains de "civils" (dix fois plus que toutes les forces révolutionnaires ensemble !).
aussi
Nous pensons qu'il faut reconstruire un consensus social avec la participation de tous les secteurs : c'est à ce niveau que la nouvelle Constitution peut devenir une base pour la paix.
Enfin, toute nouvelle
Charte et tout accord sur les droits de l'homme ne peuvent se faire sans un nouveau gouvernement, et donc sans une discussion sur son programme économique, politique et social.
Ce n'est que si on parvient à des accords sur ces trois points qu'existeront de nouvelles conditions nationales, permettant de discuter du devenir des armes.
• Que pensez-vous de l'évolution du M-19, de sa démobilisationreddition, puis de sa participation au gouvernement son ancien candidat à a présidence est ministre de la
Santé) ? Son exemple peut-il influencer le reste du mouement armé ?
Il faut refaire un peu d'histoire pour comprendre comment on en est arrivé là.
La Coordination
Simon
Bolivar constituée, au départ, par les Forces armées révolutionnaires de Colombie
(FARC, proches du Parti communiste), l'Armée populaire de libération (EPL, d'origine maoïste), le M-19 et l'ELN; elle a atteint son apogée en 1987 et 1988 alors que le mouvement populaire était très fort
= Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990 bourgeoisie a eu très peur. insurrectionnelle cohérente et qui a marché, en combinant la sale guerre contre le mouvement populaire (avec l'aide de l'arcontre la drogue) ; et des propositions de paix et de démobilisation à l'égard de cernotre base sociale. sez avancé autour d'accords stratégiques, ques. La proposition de Barco, en septemen pleine crise politique et militaire et lui proposait une issue honorable. La CoordiLeA armes sout Commençons.. prêtes
LUMiÈRE ! Pretes Et le Scénario
ACTION!
nation a pris ses distances par rapport aux positions de cette organisation ; elle jugeait que le M-19 se rendait avec armes et bagages sans obtenir grand chose en peut sûrement pas se construire de façon si simpliste, sur la base de la seule démoétait bilisation du mouvement armé et la voie choisie par le M-19 n'est sûrement pas un exemple pour l'ensemble du mouvement sion du M-19?
et que l'unité de la guérilla avançait ; la
A partir de 1988, le gouvernement Barco a mis sur pied une stratégie contremée et par des alliances avec les trafiquants de drogue) ; la guerre ouverte contre la guérilla (avec de nouveaux corps d'élite et la logistique que les Etats-Unis lui avaient remis, sous prétexte de lutter tains groupes, tout en essayant de saper
Mais la Coordination n'avait pas asse limitant à passer des compromis tactibre 1988, visait surtout le M-19 qui était
CAMERA 121
Le processus de paix en Colombie ne
• Pensez-vous que la nouvelle situation internationale ait pesé sur la déci-
COLOMBIE
Il est vrai que le contexte international, et surtout les événements de ces derniers mois à l'Est, imposent de nouvelles conditions de lutte (mais, en ce qui nous concerne, nous ne devons pas perdre de vue les caractéristiques spécifiques de la Colombie, ses structures, etc.) ; c'est dans ce cadre que nous abordons le processus de négociations avec le gouvernement.
• La Coordination Simon Bolivar continue. Quelles forces y trouve-t-on et avec quel niveau de collaboration?
La Coordination est formée actuellement par les FARC, l'UC-ELN (les plus grosses forces et les plus représentatives) et la minorité de l'EPL (la majorité est en train de déposer les armes). Lors de notre dernière réunion, nous avons décidé d'avancer dans la formation d'une armée unique ; nous nous coordonnons aussi pour le travail de masse dans certaines zo-
Ones, ce qui a renforcé et unifié le mouvement paysan, et le travail dans les des manifestations ou des grèves. Nous cherchons ensemble une issue politique, et même idéologique, commune à la crise. Aujourd'hui, il faut avancer dans l'organisation d'un mouvement politique large. • L'ELN a déclaré qu'elle voulait sortir des zones rurales, où elle travaille depuis des décennies, et s'ancrer davantage dans les villes. En 1989, l'UC a tenu son congrès ; nous avons tiré un bilan clair; s'il est poids stratégique en zone rurale, notre influence en ville stagne et même recule. Maintenant, nous devons dégager plus de cadres pour renforcer notre travail urbain. Cette carence, est en partie due à une analyse figée de la réalité de la Colombie ; nous n'avons pas bien mesuré les conséquences de l'urbanisation et de l'industrialisation ; l'ELN est toujours marquée par les formes de lutte des années 60. Aujourd'hui, il faut "urbaniser" l'orbases révolutionnaires dans les villes. Cela passe par la reconnaissance des nouveaux mouvements sociaux, par une politique plus ouverte, par une révision de nos formes de lutte, et par un élargissement de notre politique d'alliances : ces problè-
mes concernent, en fait, toute la gauche colombienne.
• Etant donnés les liens qui existent entre les FARC et le Parti communiste, pensez-vous que la politique de négociations des conflits régionaux de
Gorbatchev modifie leurs choix ?
Nous vivons tous une phase de transition ; c'est un moment difficile, il y a beaucoup de choses à revoir, et il règne une grande confusion. Beaucoup d'organisations ne survivront pas à cette étape, de nouvelles surgiront, tout comme de nouveaux accords et de nouvelles alliances. Le cycle politique ouvert par la crise à l'Est n'est pas fini, nous traversons, pour ainsi dire, une étape de "fondation" : il faut construire de nouveaux projets, de nouveaux modèles, relire et recréer, à bien des égards, la théorie révolutionnaire en Amérique latine.
Les FARC, mais aussi l'ensemble de la gauche colombienne sont partie prenante de ces événements.
L'Union camiliste a changé depuis cinq ou six ans ; nous sommes aujourd'hui plus ouverts et plus pluralistes. Notre politique unitaire dans la Coordination et les négociations avec le gouvernement prouvent que nous savons nous adapter à la réalité.
• L'Union camiliste-Armée de libération nationale est très marquée par ses liens avec le mouvement chrétien...
Nous sommes historiquement très influencés par la présence des chrétiens dans nos rangs, non seulement parce que c'est dans l'ELN que le prêtre Camilo Torres s'est battu et est mort, en 1967 (devenant un des précurseurs de l'engagement de la théologie de la libération), mais parce que nous sommes le lieu naturel de radicalisation des chrétiens, qui forment notre base essentielle (les paysans). Avec l'apparition des Communautés chrétiennes de base la participation de ce secteur dans l'UC est devenue massive.
Cela a eu des incidences sur notre histoire, mettant en valeur le rôle de l'individu et préservant nos capacités d'autocritique ; nous croyons être de ceux, en Amérique latine, qui ont le plus profondément analysé leur passé.
Comme le disait si bien le Che, la religiosité est une partie importante de l'identité de nos peuples, elle doit être prise en compte par le projet révolutionnaire. *
Propos recueillis par Cecilia Garmendia
15 novembre 1990