Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

L'offensive anniversaire

· Inprecor n° 320, 7 décembre 1990 · p. 18-20 · 2 526 mots

El Salvador Nicaragua

parties significatives de la capitale, San Salvador (voir Inprecor n° 298 du 27 ripostait en bombardant les quartiers populaires et en massacrant des dizaines de

Un an après, le 20 novembre 1990, le FMLN vient de réaliser des opérations militaires d'envergure dans plusieurs régions du pays (Chalatenango, Morazan,

Usulatan, Guazapa, etc.) et près de la capitale, paralysant l'aéroport d'Ilopango ;

gouvernementales. Cette reprise des combats a lieu alors que le FMLN vient d'annoncer son intention de rassembler les forces révolutionnaires dans une seule armée, et que les négociations avec le gouvernement piétinent (celui-ci ne veut décidé de geler la moitié de l'aide à ce pays (85 millions étaient officiellement

Mario Lopez est membre de la Commission politique et diplomatique du FMLN.

L'offensive anniversaire

Le 11 novembre 1989, le Front Farabundo Marti de libération nationale

(FMLN) lançait une offensive générale, parvenant à entrer et à occuper des novembre 1989). Le gouvernement d'extrême droite d'Alfredo Cristiani civils, dont six prêtres jésuites ; mais il était aussi contraint d'engager des négociations avec les révolutionnaires, sous l'égide des Nations-Unies (voir

Inprecor n°311 et 317 des 15 juin et 16 octobre 1990).

elles auraient déjà fait 400 victimes dans les rangs des forces armées surtout pas discuter de la démilitarisation du pays) ; le Sénat des Etats-Unis a accordés à Cristiani).

INPRECOR : Les négociations entre le FMLN et le gouvernement salvadorien ont fait couler beaucoup d'encre.

Quel bilan en tires-tu ?

Mario LOPEZ : Avant de parler de bilan, je crois qu'il faut revenir sur le sens des négociations dans le cadre de notre stratégie. Le FMLN pense que la lutte armée est une nécessité lorsque toutes les autres possibilités s'épuisent ; s'il y avait une seule autre alternative pour répondre aux besoins du peuple salvadorien, nous

Dans ce contexte, les négociations ont, pour le FMLN, un caractère stratégique. Notre combat pour une société nouvelle passe par un modèle d'organisation sociale où les problèmes de la population sont la préoccupation centrale du pouvoir ; ce projet ne peut se faire qu'avec des ressources humaines et matérielles ;

nous savons tous que la guerre les détruit.

S'il existe une issue négociée, une solution qui, sans étouffer les aspirations révolutionnaires, réduise le coût de la guerre et les destructions, il faut la comprendre d'un point de vue stratégique, car elle préserve les moyens pour reconstruire le pays et la société nouvelle.

D'autre part, il faut souligner que les négociations n'entraînent pas forcément une conciliation ; il s'agit surtout d'une question de rapport de forces. Tant que ceux qui détiennent le pouvoir politique et économique, et ceux qui contribuent à son maintien, auront l'espoir de pouvoir remporter une victoire sans rien céder, ils ne chercheront qu'à écraser le FMLN. La négociation n'est pas seulement un problème de volonté politique - même si cette dernière compte — mais, surtout, de rapport de forces.

• Il ne s'agit done pas, comme on a pu le voir ailleurs, d'un processus de reddition-négociation mais, comme tu le dis bien, d'une question de rapport de forces.

Exactement. C'est pour économiser des ressources humaines et matérielles el pour obtenir la stabilité politique dans toute la région — le conflit salvadorien a une incidence directe en Amérique centrale — que nous nous battons pour une solution politique.

Tant que le gouvernement salvadorien espérait nous écraser militairement, le dialogue en cours n'avait aucune chance de déboucher sur de vraies négociations ; ce qui a changé en un an, c'est l'offensive de novembre 1989. Avant cette date, en partant de l'analyse que la nouvelle situation allait provoquer un isolement interna-

Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990 =

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tional pour les révolutionnaires, le président Cristiani pensait que le FMLN accepterait de se rendre et qu'il fallait seulement lui proposer un cadre légal pour le faire ; la table des négociations n'était qu'un outil pour l'y contraindre.

Mais les affrontements de novembre 1989 ont modifié les coordonnées : plus personne ne pouvait croire que le FMLN était affaibli et qu'il accepterait une démobilisation ; le dialogue s'est alors transformé en véritable négociation.

• Le FMLN analyse donc l'offensive de novembre 1989 comme un succès, qui aurait montré le véritable rapport de forces qui existe au Salvador.

Les propos du général Maxwell Thurman devant le Congrès des Etats-Unis, en janvier 1990, prouvent à quel point nous avons bouleversé l'idée selon laquelle un écrasement militaire du FMLN était possible. Après novembre, Thurman a déclaré : «Il n'y a aucune chance de parvenir à une solution militaire au Salvador. » Et ce militaire n'est sûrement partisan des solutions politiques : il a participé à l'invasion de Panama et il avait été le chef du Commando Sud de l'armée nord-américaine!

• Tu a dis quelque chose qui me semble très important : la lutte armée est née d'un besoin d'expression du peuple, comme un droit démocratique face à une oligarchie fermée. Je pense que le FMLN a toujours été guidé par le souci de donner la priorité aux intérêts de la nation. De ce point de vue, toute opération militaire, toute action de masse ou toute négociation place les autres forces du pays face aux problèmes de toute la société salvadorienne.

On a souvent dit, par exemple, que c'est la révolution sandiniste qui a réellement créé la nation nicaraguayenne. La proposition du FMLN - son dernier Appel à la nation (I), sa pratique, etc. — découlent de cette vision de l'intérêt national, ce qui, encore une fois, fait voler en éclats l'idée selon laquelle le problème salvadorien ferait partie du conflit Est-Ouest.

Dans la doctrine des conflits de basse intensité, fomentée par le gouvernement des Etats-Unis, il y a un facteur stratégique : la nécessité d'une composante politique qui ouvre la voie à la solution militaire. La Démocratie chrétienne (DC) et Duarte ont rempli ce rôle. Auparavant, ce parti était dans l'opposition et jouissait d'une base sociale large ; avant de se prêcherche d'une solution populaire. ses intérêts propres. pas

NEGOCiATiONS d'être le partenaire des Etats-Unis, pour devenir une force d'opposition que nous pouvons considérer comme un secteur allié — non pas comme une organisation qui souscrirait à nos positions, mais comme une force qui, éloignée du gouvernement, doit aussi participer à la lutte natiodre le pouvoir politique se situe surtout sur le terrain électoral, tous ses calculs sont guidés par cela, mais les conditions ont changé. Pour nous, ce changement est positif. elle dépend des circonstances, et du rôle joué par telle ou telle force.

ter à cette tâche, Duarte était un dirigeant populaire et le meilleur instrument pour faire passer l'aide militaire nord-américaine. Dès qu'il a quitté la Junte militaire à laquelle il participait pour devenir un président constitutionnel, le soutien militaire sans restrictions a commencé. La DC devenait la couverture de la guerre de basse intensité et Duarte était notre principal ennemi. Aujourd'hui nous avons tout intérêt à ce que la DC prenne part à la re-

Le rapport établi avec ceux qui, il n'y a pas très longtemps, étaient nos principaux ennemis, montre l'intérêt national qui nous guide. La DC s'était servie, par exemple, de son syndicat, l'Union nationale des ouvriers et paysans (UNOC), créé par Duarte, comme base sociale contre nous. Pour le FMLN, en revanche, une alliance avec cette centrale se justifiait avant même que Duarte ne quitte le gouvernement, parce que l'UNOC avait aussi

En perdant les élections, la DC a cessé

Le projet actuel de la DC pour repren-

FMLN.

L'attitude du FMLN n'est pas rigide

Aujourd'hui, malgré des problèmes, les négociations sont ouvertes et le FMLN explique que leur issue passe par la démilitarisation. Quelle est la situation intérieure et internationale du gourernement Cristiani dans ce nouveau contexte?

L'Alliance pour la rénovation nationale (ARENA) s'est lancée dans un programme économique clairement néo-libéral, en revenant, et c'est important, sur les réformes, nettement contre-insurrectionnelles de la DC.

Pour mener à bien ses réformes, Cristiani s'est lancé dans les négociations ; il devait faire baisser la tension de la guerre, et gagner du temps, mais il ne cherchait en aucun cas à résoudre le conflit. C'est ainsi qu'il a dit publiquement : « Nous sommes d'accord pour dialoguer, mais pas pour négocier. » Ce n'est pas parce que les négociations ont dépassé ses prévisions qu'il a changé d'avis.

Mais l'offensive de novembre 1989 a modifié les choses ; le projet de Cristiani d'atténuer les affrontements militaires pour appliquer son projet s'est écroulé. Il a donc été contraint d'admettre que, pour parvenir à son but, il lui fallait la paix, sans pour autant renoncer à son programme économique ; mais il conserve son projet de dialoguer sans rien négocier. Le contexte international favorisait la DC avant la victoire électorale d'ARENA et de Cristiani ; lorsqu'ils sont arrivés au pouvoir, l'administration nord-américaine a été obligée de les aider à briser l'isolement extérieur et à essayer de construire une bonne image du président : « L'homme qui veut moderniser le pays » ; « il est équitable » ; « il est raisonnable » ; mais sans grands résultats, notamment après l'assassinat des six jésuites par l'armée, lors de l'offensive de novem-

Au Salvador même, ce gouvernement est encore plus isolé que lors des élections. Il faut rappeler, à ce sujet, que seulement 20 % des électeurs avaient participé au scrutin; beaucoup de gens n'étaient pas inscrits sur les listes électorales, et la majorité de ceux qui l'étaient ne se sont pas déplacés. Ensuite, ARENA a laissé penser qu'elle serait capable de mettre un point final à la guerre et a même fait croire à certains qu'elle pourrait écraser le

Cristiani avait aussi promis d'en finir avec la pauvreté. Aujourd'hui, de nombreux Salvadoriens, de différents secteurs sociaux, sont déçus.

1) Nous en avons publié de larges extraits dans inprecor n° 317 du 16 octobre 1990.

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• En Amérique latine, on entend deux versions de ce qui se passe au

Salvador qui, à mon avis, sont fausses.

Certains veulent voir dans les propositions de négociations du FMLN l'essence même de sa stratégie — « même le FMLN en vient à négocier », disent-ils. D'autres essayent de faire la différence entre ces propositions du

FMLN et son but stratégique, comme si le Front était machiavélique.

Je pense qu'il y a des liens très étroits entre ces projets (Comment faire des alliances ? Comment isoler l'ennemi immédiat ? Que signifie s'asseoir à la table des négociations ?) et les principes mêmes du FMLN. On ne peut pas analyser tout cela séparément, au risque de voir les événements du Salvador de façon partiale.

Comme je viens de le rappeler, pour le FMLN la négociation a toujours eu un caractère stratégique ; quoi que disent nos ennemis, nous ne traitons pas ce sujet de façon tactique — ce qui ne signifie pas que nous laissions pour autant de côté des questions qui, elles, sont tactiques.

Ceux qui prétendent que

« même le FMLN négocie » se trompent parce qu'ils pensent que nous n'avons pas été sincères en cherchant à négocier et que toute négociation reviendrait à se détourner de la révolution. Si c'était le cas, ils auraient raison, mais nous n'avons renoncé à rien. Nous voulons que le Salvador préserve un maximum de resconstruire une sources pour société plus juste : voilà ce qui nous pousse à négocier. Si, au contraire, le processus entamé avec le gouvernement devait effacer toute possibilité de construire une société plus juste, il n'aurait aucun sens.

Les discussions ont une délimitation nette : elles ne doivent pas nier la révolution.

Mais, évidemment, ceux qui nous ont poussés à prendre les armes veulent utiliser ces négociations pour garder les choses en l'état et étouffer la révolution.

Nous ne sommes bien sûr pas d'accord.

• La solidarité internationale avec la révolution salvadorienne est essentielle. A ce niveau, il existe, apparemment, une contradiction : alors que le gouvernement des Etats-Unis réduit son aide à Cristiani, que l'opinion purapport aux années 80. recul sont faciles à comprendre. Dans les années 80, la perspective de la victoire semblait presque immédiate ; au fur et à mesure que la guerre s'est prolongée, l'euphorie a diminué. Par ailleurs, d'autres pôles de conflit ont éclaté et ont été l'objet de cette solidarité.

VOTEZ ici REPÚBLCA DE EL SALVADOR de soutien était de nature humanitaire et les problèmes de cette nature sont aujourd'hui multiples (la faim en Afrique, les difficultés que connaissent les pays de l'ancien bloc socialiste, etc.) ; le cas salvadorien s'est trouvé ainsi dilué. A mon avis, les motivations politiques ne sont pas centrales dans la solidarité, sinon elle serait plus forte.

Le peuple grands espoirs par rapport à ce qui peut se passer ailleurs dans le monde, en Europe de l'Est, en Union soviétique, dans les pays du tiers monde qui maintiennent un projet socialiste.

blique nord-américaine se met à comprendre que cette guerre est très coûteuse et que la force du FMLN commence à être reconnue — à cause de sa capacité militaire, mais surtout de sa base populaire —, tout semble indiquer que la solidarité diminue, par En effet. Certaines des raisons de ce Une partie importante du mouvement salvadorien garde Nicaragua. La révolution salvadorienne est en 1979.

mouvement ; il faut donc garder l'espoir, et cela devrait encourager une solidarité plus large. Les forces politiques de gauche ont une grande responsabilité dans cette diminution de soutien au Salvador ;

certaines ne portent pas l'attention nécessaire à des luttes qui en auraient vraiment besoin. Par exemple, en Amérique latine, il faut actuellement défendre la révolution cubaine, c'est la tâche de toute la gauche, qui peut le faire sans aveuglement. L'impérialisme remporterait un énorme succès s'il écrasait Cuba ! Et Cuba s'entend dire actuellement : « D'accord on vous fournit du pétrole, mais au prix du marché mondial. » Le modèle de comptabilité dominant n'est plus socialiste.

Les Salvadoriens ont une grande responsabilité aujourd'hui : ils doivent faire la révolution dans des conditions totalement nouvelles et avec des problèmes supplémentaires ; si nous parvenons au pouvoir, nous devrons tenir en compte, dans nos relations internationales, le poids des forces capitalistes, que cela nous plaise ou non — on ne peut plus parler de "relations socialistes" ou de "relations avec le camp socialiste". En général, le virage actuel va dans le sens du capitalisme. La révolution salvadorienne devra avancer dans ce nouveau contexte, plus compliqué ; au Salvador même, nous devrons établir un cadre d'alliances beaucoup plus large.

L'appui international peut renforcer le secteur populaire de cette alliance, sinon les alliés internes ou internationaux qui ne sont pas très fréquentables auront un plus grand poids. La gauche latino-américaine devrait renforcer celle du Salvador or je crois que cet objectif n'est pas vraiment partagé. Il faut éviter qu'une intervention étrangère ne détruise les chan-ces de la révolution et il faut que la solidarité internationale, surtout populaire, soit aussi efficace que possible.

*

20 novembre 1990

Propos recueillis par Sergio Rodriguez

Les dessins qui illustrent notre article sur le

Salvador - comme de nombreux autres que vous avez pu voir dans nos pages sur le Nicaragua — sont du dessinateur nicaraguayen

Roger, qui vient de décéder d'un cancer, au

Ses caricatures ont accompagné, sans complaisance, la révolution sandiniste depuis

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