Seize ans après la révolution qui mit fin au règne de l'empereur Hailé Sélassié, le régime militaire du président Halié Mariam
Mengistu est à bout de souffle. Il y a quelques mois, le Shengo (Parlement) a appelé à la mobilisation générale et décrété l'enrôlement des réservistes, dans un ultime sursaut pour tenter de modifier l'issue de la guerre civile qui ravage le pays. A l'occasion de l'anniversaire de la révolution, fin septembre 1990, le président s'est adressé à ses concitoyens avec un ton assez alarmiste reconnaissant les revers enregistrés par l'armée gouvernementale. La situation militaire est en effet
NE SACHANT plus comment assurer sa survie, le régime d'Addis-Abeba a opéré un retournement d'alliances diplomatiques en se rapprochant d'Israël et s'est converti au libéralisme économique.
Mengistu s'est ainsi éloigné des références au modèle soviétique avec la même aisance avec laquelle il s'en était affublé des années durant. Le Parti des travailleurs éthiopiens
(PTE) est devenu le démocratique
Parti d'Ethiopie, sans cesser d'être la seule formation politique autorisée par le régime. Les portraits de Marx et Lénine ont disparu de la place de la Révolution, et, en mars 1990, le gouvernement a adopté une réforme économique qui libéralise les échanges commerciaux intérieurs, offre des facilités d'investiscapital sement au étranger et prévoit la privatisation de certaines entreprises et magasins d'Etat.
Pour l'instant, le principal effet de cette réforme aura été de faire augmenter les prix d'achat des produits agricoles aux paysans et d'encourager les agriculteurs de la ceinture rurale de la capitale à vendre leurs denrées sur le marché urbain, améliorant ainsi quelque peu l'approvisionnement.
Pour le reste, ce programme économique a peu de chances de donner lieu à d'importantes réalisations concrètes en
= Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990 dehors d'Addis Abeba tant que durera la guerre civile qui absorbe la moitié du budget de l'Etat.
acculées au nord par les forces du Front populaire de libération de l'Erythrée de plus en plus préoccupante pour les autorités.
Francis CAZALS
Les troupes gouvernementales sont
(FPLE) qui mènent une lutte acharnée pour l'indépendance depuis des décennies. Les nationalistes érythréens se sont emparés, en février 1990, du port de Massawa sur la mer Rouge et menacent depuis lors Asmara, la capitale de l'Erythrée. Environ 120 000 soldats gouvernementaux y sont encerclés, menacés d'un possible assaut des forces érythréennes qui bombardent régulièrement l'aéroport de la ville. Celle-ci ne reçoit plus aucun ravitaillement par voie terrestre, seuls les avions en provenance d'Addis-Abeba la relient encore au monde extérieur. Les 200 000 civils érythréens qui se trouvent dans la ville et les
800 000 des bourgades des alentours, soumises au blocus du FPLE et menacés de famine, sont utilisés par les forces gouvernementales comme bouclier protecteur. Les troupes officielles, qui craignent l'infiltration de combattants du
FPLE, empêchent toute relation commerciale avec les zones tenues par les rebelles.
Ces derniers semblent cependant divisés sur la stratégie militaire à adopter. La présence de nombreux civils érythréens, dont beaucoup ont des parents dans la guérilla, rendrait très coûteuse, en pertes civiles, une attaque sur Asmara. Mais, d'autre part, la conquête militaire de la capitale de l'Erythrée par le FPLE placerait la communauté internationale devant le fait accompli d'une quasi-indépendance con-
quise par les armes. Aussi, le FPLE joue là une partie fort délicate, d'autant que la conjoncture internationale, surtout depuis la crise du Golfe, constitue un obstacle supplémentaire.
Les grandes puissances sont moins favorables que jamais à l'idée d'une indépendance érythréenne, et encore moins à la perspective d'une victoire militaire du FPLE. Par ailleurs, l'alignement du président Mengistu sur le camp anti-irakien pousse les Nord-Américains à une plus grande mansuétude à l'égard de leur ennemi d'hier. Enfin, les Etats arabes, divisés, ne sont pas en mesure d'offrir au FPLE la couverture diplomatique dont il aurait besoin en cas d'attaque contre Asmara, tandis que l'aide qu'il reçoit de certains pays de cette région doit être marchandée aujourd'hui au prix fort.
Malgré les pressions américanosoviétiques pour la reprise de négociations entre les rebelles et le gouvernement, aucun terrain d'entente ne se dégage à court terme. Le gouvernement d'Addis-Abeba - dont le ministre des Affaires étrangères, Tesfaye Dinka, a rencontré, sur insistance du département d'Etat américain, en octobre 1990, une délégation du FPLE, à Washington — ne va pas au-delà de la promesse d'une autonomie interne pour une Erythrée amputée de la province côtière de la Dankalie où se trouve le port d'Assab, sur la mer Rouge. En l'absence d'un engagement gouvernemental en faveur d'un référendum d'autodétermination portant clairement sur la question de l'indépendance de toute l'Erythrée et supervisé par l'Organisation des Nations-Unies (ONU), le FPLE maintient le cap de la lutte armée.
Les "Albanais" du Tigré
Les membres du Front populaire de libération du Tigré (FPLT) ont libéré une bonne partie de cette province. Profitant de la rapide dégradation du moral des forces gouvernementales — souvent mal aguerries car recrutées de force au sein de la paysannerie —, la résistance tigréenne a étendu son champ d'action militaire plus au sud, jusque dans le Shoa, à moins de 200 kilomètres de la capitale éthiopienne. Ce faisant, le FPLT a attiré à lui des opposants non-tigréens. Pour ses partisans amharas, il a fondé le Mouvement démocratique du peuple d'Ethiopie (EPDM), puis a constitué, au départ avec ses prisonniers de guerre d'origine Oromo, une Organisation démocratique du peuple Oromo (OPDO) et, plus récemment, une association d'"officiers libres". Tous ces mouvements lui restent étroitement subordonnés, dans le cadre d'un Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF). Cette coalition prône le renversement du régime de Mengistu sur la base d'un programme démocratique assez flou. Au plan économique, l'EPRDF ne semble rien avoir à redire aux réformes libérales récemment entreprises par le gouvernement. Certains dirigeants de la résistance tigréenne faisaient encore récemment l'éloge du système albanais et de Joseph Staline ; aujourd'hui, ce mouvement cherche apparemment à effacer dans l'opinion internationale l'image intolérante de son noyau originel pro-albanais.
Depuis quelques mois, T'EPRDF met surtout l'accent sur la proposition d'un "gouvernement provisoire de transition", qui serait ouvert à toutes les forces d'opposition ainsi qu'à des représentants de l'équipe actuellement au pouvoir : un scénario qui s'inspire des récents événements d'Europe de l'Est. Toutefois, l'attitude concrète de l'EPRDF vis-à-vis d'autres
ARABIE SAOUDIE R.D.P. KHARTOUM/Asmarad Massaoua 1 R.A. D SANAAS OU
YEM SOUDAN Erythree
DABOUTIL o Berbera Hairar •Hargeisa
ADDIS ABESA OGADEN
ÉTHIOPIE
SOMALIE - OCEAN-
INDIEN QUGANDA E MOSACISCIO KAMPALA KENYA
NAIROBI 500 forces de l'opposition n'a jamais été totalement exempte d'une volonté hégémonique.
Mais, plus que tout, la résistance tigréenne conserve une implantation régionale circonscrite qui l'empêche, dans le contexte multi-ethnique de l'Ethiopie, d'apparaître, à elle seule, comme une alternative unique pour l'ensemble du peuple éthiopien. La base nationaliste de ses conceptions limite sa capacité d'attraction dans d'autres régions du pays, et notamment parmi les Amharas, et les Oromos. Le gouvernement s'en sert justement pour le présenter comme une force sécessioniste et faire jouer en milieu amhara un réflexe "patriotique" qu'il récupère à son ailleurs, les tentatives l'EPRDF de mettre en place ses propres courroies de transmission en direction d'autres groupes éthniques et nationaux permanents créent les conditions d'affrontement avec des mouvements nationalistes locaux.
Une autre rébellion régionale existe. L'Organisation de libération des Oromos (OLF) mène des actions à l'ouest, le long de la frontière soudanaise et à l'est, dans le Harargue, avec une vision très nationaliste de son combat contre le régime qu'il qualifie de "colonial". Cette réaction antiamhara plonge ses racines dans les décennies d'oppression dont ont été victimes les Oromos (pourtant numériquement majoritaires), aussi bien sous l'empire d'Hailé Sélassié que sous le pouvoir de Mengistu.
Enfin, de petits groupes d'opposants éthiopiens sont également engagés dans des activités militaires anti-gouvernementales, comme les anciens ultra-gauchistes du Parti révolutionnaire du peuple Ethiopien, aujourd'hui alliés aux monarchistes partisans des descendants de l'em-
Par contre, toute l'opposition civile a été décimée ou réduite à l'exil ; des révoltes étudiantes sporadiques ou quelques mouvements séditieux dans l'armée, vite réprimés ont seulement lieu.
L'abandon de l'URSS
Acculé militairement, le régime d'Addis-Abeba est également lâché par ses alliés de l'Est qui ne croient plus à son rétablissement militaire, et qui commencent à mettre discrètement en cause sa gestion même ; tous portent pourtant une responsabilité historique dans le renforcement de la clique militaire d'Addis-Abeba au pouvoir. L'armée soviétique était massivement investie dans les combats, avant même la crise afghane ; les conseillers cubains, soviétiques et est-allemands ont, de longues années durant, encadré, parfois même au combat, les troupes gouvernementales. Ces pays ont également contribué à donner à l'extérieur une image totalement fausse de ce régime.
Il n'y a pas si longtemps, Granma, le quotidien du Parti communiste cubain, publiait des pages entières d'éloges du "compagnon de lutte" et "révolutionnaire", Mengistu. Le Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) a poussé à la formation du PTE, instrument de contrôle des populations et d'encadrement des kebeles, ces comités de quartiers nés de la révolution. Les Allemands de l'Est, enfin, ont aidé à la formation de la police politique du régime et ont contribué à la politique de collectivisation agricole qui s'est avérée être un tragique fiasco. Enfin, Cubains et Soviétiques ont sacrifié sur l'autel de leur alliance avec Mengistu, leur soutien antérieur à la lute érythréenne pour l'indépendance.
Les premiers à prendre leurs distances par rapport à Mengistu ont été les Cubains qui ont d'abord retiré leurs conseillers des
zones de combat en Erythrée puis qui, il y a quelques mois, ont quitté le pays. Aujourd'hui, l'URSS ne consentirait plus qu'à livrer les armes et les munitions qui font l'objet d'un contrat déjà signé et refuserait de passer de nouveaux accords d'armement ; ses pilotes sont pourtant toujours aux commandes de certains avions éthiopiens.
Au plan diplomatique, l'URSS et les Etats-Unis ont proposé, il y a quelques mois, la tenue d'une conférence régionale pour la paix dans la corne de l'Afrique Washington et Moscou recherchent une hypothétique solution globale aux conflits qui s'enchevêtrent dans cette région du monde. Chacun des Etats de la région s'efforce, en effet, d'utiliser à son profit les contradictions internes de ses voisins. Le Soudan héberge les Erythréens, tandis qu'Addis-Abeba appuie le colonel Garang qui lutte dans le sud du Soudan. L'Ethiopie héberge également le Mouvement nationale somalien (SNM), qui lutte dans le Nord somalien contre le régime de Siad Barre. Et la liste des ingérences est loin Une étrange histoire d'amour
Ces derniers mois, l'équipe au pouvoir à Addis-Abeba a opéré un spectaculaire retournement d'alliances diplomatiques en renouant avec Israël. En novembre 1989, les relations ont été rétablies avec Tel-Aviv, en contrepartie de l'acceptation par Addis-Abeba du départ des Falachas (les juifs noirs éthiopiens). Des dizaines de conseillers militaires israéliens sont venus remplacer les Soviétiques en partance; selon certaines informations ils auraient même participé activement à des combats aux côtés des troupes gouvernementales dans la région d'Asosa, à l'ouest du pays, contre les nationalistes Oromos de l'OLF. Il a également été question qu'Israël reprenne à son compte les facilités accordées aux Soviétiques dans les îles Dalhaks, au large de l'Erythrée. Par ail-leurs, Tel-Aviv a fourni de l'armement lé-ger et des bombes à Addis-Abeba qui s'est également approvisionné, par son intermédiaire, au Chili.
Pour Israël ce soutien à Mengistu relève d'une conjonction d'intérêts tactiques. L'Etat hébreu a toujours été guidé par la recherche d'appuis pour s'opposer à ce qu'il appelle « l'hégémonie arabe sur la mer Rouge ». Or, aujourd'hui, comme du temps de l'empereur Hailé Sélassié, c'est l'option diplomatique également mise en avant à Addis-Abeba ; toutefois, Israël n'a ni les moyens ni le désir d'apporter au colonel Mengistu une aide comparable à celle que lui à fourni l'URSS ces dix dernières années. Mais cette aide diplomati= Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990 que et militaire est susceptible de donner un certain sursis à la dictature militaire éthiopienne, d'autant que le président Mengistu peut également imaginer tirer profit de son alignement sur les Etats-
Unis dans le conflit du Golfe. Sur ce cha- тобто ро кон Ані.
pitre, il se caractérise surtout par une volonté systématique de surenchère. Ainsi, il s'est prononcé pour un renforcement du blocus éthiopien en Arabie saoudite. Ses prises de positions ont déjà été récompensées, semble-t-il, par une aide financière saoudienne et une plus grande bienveillance américaine.
Les trois échees de la révolution de 1974
Dix années après le soulèvement populaire qui jeta à bas la dictature féodale de l'empereur Hailé Sélassié, le bilan de la fraction militaire petite-bourgeoise qui confisqua et dévoya le processus révolu-
Pourtant, à la différence d'autres passations de pouvoir en Afrique et même de l'effondrement des pouvoirs coloniaux d'Angola et du Mozambique à la même époque, la révolution éthiopienne de 1974 avait provoqué une réelle modification des rapports de propriété dans les campagnes, où fut mise en œuvre une réforme agraire anti-féodale avec la participation de la population. Mais la dynamique de ce processus n'a pu qu'être dirigée et utilisée par une clique militaire qui a progressivement chaussé les bottes des anciens dignitaires féodaux sur au moins trois thèmes : les rapports à la paysannerie, le chauvinisme amhara et la conception "monarchique" du pouvoir.
La famine de 1984-1985 et les déplacements forcés de population ont sanctionné l'échec de la politique agraire du régime issu de la révolution ; ils ont également révélé l'insouciance et le mépris des dirigeants urbains pour la population rurale de leur pays. C'est, à bien des égards, une situation comparable à celle d'Hailé Sélassié, dont la passivité devant la terrible famine de 1973 et qui avait, à l'époque, constitué le déclic de la prise de conscience pour une bonne partie de l'intelligentsia civile et militaire éthiopienne. En 1984-1985, de telles erreurs avaient ouvert la voie au développement de l'opposition, notamment à l'extension des activités des rebelles tigréens.
Dorénavant, le président Mengistu se fait, ouvertement, le chantre des thèmes favoris de l'ex-empereur en politique intérieure, comme étrangère.
L'échec le plus flagrant du régime est son refus de reconnaître le droit à l'autodétermination du peuple Erythréen, seule solution permettant de mettre fin à la guerre civile dans le nord de l'Ethiopie. Mengistu a poursuivi la politique belliqueuse de son prédécesseur, notamment grâce à l'appui militaire de l'URSS
En politique étrangère, les dirigeants éthiopiens ont repris à leur compte le thè me d'une « Ethiopie chrétienne assiégée par un environnement arabe hostile dans la mer Rouge » ; discours qui résonne agréablement aux oreilles des diplomates israéliens.
Enfin, le rétrécissement du pouvoir autour des Amharas s'est doublé d'une concentration des responsabilités entre les mains de Mengistu lui-même et de quelques-uns de ses proches dont son demi-frère, Kassa Kebede, chargé des relations avec Israël. Mengistu a fait le vide autour de lui, notamment dans l'armée qui a été décapitée partiellement, après la tentative ratée de coup d'état de mai 1989 ; des dizaines d'officiers ont été passés par les armes, il y a quelques mois, sur ordre direct du chef de l'Etat. Il n'y a pas de place à Addis-Abeba pour la moindre dissidence ou opposition civile. Les Etats-Unis accueillent des dizaines de milliers de réfugiés éthiopiens, dont plusieurs ministres qui, comme tout récemment le Vice-ministre des Affaires étrangères, ont demandé l'asile politique. La conception dynastique du pouvoir est devenue telle chez le président Mengistu qu'il confiait récemment dans un meeting — où il a révélé qu'on avait déjà essayé plusieurs fois d'attenter à sa vie — qu'en cas de disparition, son fils était prêt à prendre la relève. Une hypothèse que les populations éthiopiennes seront fort peu enclines à accepter.
Le fiasco du régime éthiopien constitue le plus flagrant bilan d'échec des théories soviétiques sur les Etats de ce type, élevés au rang de pouvoirs révolutionnaires. Il est légitime de se demander si la révolution éthiopienne de 1974, compte tenu de la formation sociale du pays, pouvait réellement donner naissance à une véritable direction socialiste, démocratique et révolutionnaire. Quoi qu'il en soit, rien n'obligeait le Kremlin à se porter aux côtés d'un pouvoir militaire répressif et oppresseur... Rien sauf, évidemment, les intérêts propres de la bureaucratie soviétique. Aujourd'hui les dirigeants soviétiques de la perestroika "découvrent" qu'il était bien présomptueux de voir dans ces régimes des points d'appui réels pour l'Union soviétique ; le désenchantement leur permet de passer allègrement divers accords régionaux avec les Etats-Unis, au seul profit de ces derniers.
C'est le résultat des pratiques et des théories dans lesquelles le sort des populations et leurs intérêts sociaux étaient totalement absents.
Novembre 1990