Le 6 août 1990, le président du Pakistan, Chulam Ishag Khan, a démis de ses fonctions le gouvernement de Benazir Bhutto, élu en novembre 1988, cette législatives du 24 octobre qui ont suivi, le Parti du peuple du Pakistan (PPP) de islamique (IDA), soutenue par l'armée, les religieux et les hommes d'affaires
Adieu Benazir!
dernière étant accusée de « corruption et népotisme ». Lors des élections Bhutto a enregistré une importante défaite face à l'Alliance démocratique proches de l'ancienne dictature de Zia ul-Hag. Benazir a dénoncé, à cette occasion, une « fraude électorale massive ». Ahmad SHUJA l'EU DE TEMPS après l'éviction de Bhutto, une rencontre de nambardar s'est tenue à Lahore, la capitale du Pendjab, la plus grande province pakistanaise, fief de l'homme d'affaires conservateur Nawaz Sharif, président de l'IDA et nouveau Premier ministre du Pakistan.
Le nambardar, chef de village, est, avec le patwari — le niveau le plus bas de la bureaucratie —, la personne la plus importante du village dans cette région et, selon un dicton populaire, un habitant du Pendjab vote comme son nambardar le lui demande. Dans le cas présent, le gouvernement intérimaire de droite du Pendjab a récompensé chacun des nambardar avec 12,5 acres de terre fertile, pour rétribuer leur "aide" lors des élections du 24 octobre 1990.
Presque tous les Premiers ministres civils au Pakistan, de Khawja Nazimuddin à Benazir Bhutto, en passant par la marionnette du dictateur Zia ul-Haq, Mohammad Khan Jajejo, ont été renvoyés avec des accusations similaires à celles qui ont conduit à la chute de Benazir Bhutto. En revanche, les dictateurs de l'armée, sont si "pieux" et "honnêtes" qu'ils meurent paisiblement dans leur lit lorsqu'ils ne sont pas dépecés par la population. L'armée reste, elle, au-dessus de toute critique.
Il y a 23 mois, Benazir Bhutto est arrivée au pouvoir comme une héroïne (1). Elle avait vu son père, Zulfikar Ali Bhutto, le seul Premier ministre du pays élu démocratiquement, déposé par le général Zia puis emprisonné et exécuté.
PAKISTAN
Après la mort de Zia dans un accident d'avion, Benazir a remporté les élections, devenant, à 36 ans, le plus jeune chef d'Etat du monde, et la seule femme d'un pays musulman à détenir un tel poste. Mais il est rapidement apparu qu'elle était prisonnière du cercle vicieux de la vie politique pakistanaise; son conte de fées s'est transformé en tragédie grecque.
Tout d'abord, elle a dû affronter l'hostilité des dirigeants religieux, les mollahs. Pour eux, l'élection d'une femme à la tête de l'Etat était "a-islamique". Comme la haute finance, ils avaient vécu de beaux jours sous la dictature de Zia, et leur rêve de transformer le Pakistan en pays "islamique" s'était presque réalisé. Pour eux, Benazir représentait le diable en personne.
Un pays en mal d'identité
L'existence du Pakistan, comme celle de l'Ulster, connaît un problème fondamental de justification. Créé à partir du sous-continent indien en 1947, après la fin de l'Empire britannique des Indes, c'est la preuve vivante d'une idée fausse : l'idéologie religieuse peut être la base d'un Etat et résoudre tous les problèmes.
L'analyse qui a conduit à sa création se base sur le fait que les musulmans ne pouvaient pas survivre dans l'Inde, à mapropre Etat. Le Pakistan était, à l'origine, divisé en deux parties : l'Est et l'Ouest, séparés par 1 600 kilomètres de territoire indien. En 1971, quand la partie orientale a fait sécession pour former le Bangladesh, toute la base idéologique de l'existence du Pakistan s'est désintégrée. La religion ne pouvait pas unir le peuple et, de plus, les différences sectaires entre les musulmans du Pakistan s'étaient aggravées.
Benazir Bhutto Zulfikar Ali Bhutto a voulu apporter au pays une idéologie différente— baptisée "socialisme islamique". Les mollahs ont déclaré que c'était une contradiction dans les termes, « le socialisme étant séculier et n'ayant donc aucune relation avec l'Islam ». Ensuite, Zia a essayé de réaliser ce rêve fondamentaliste en imposant des lois islamiques rigoureuses à la population pakistanaise ; des punitions barbares ont été infligées aux criminels de droit commun ainsi qu'à des milliers d'opposants politiques. Cette période a certainement été la plus sombre de l'histoire guère lumineuse du Pakistan.
Après son arrivée au pouvoir, Benazir a commis des bévues très graves dont celle de croire que l'armée changerait de comportement. Elle est allée jusqu'à décorer des généraux pour avoir "sauvé la démocratie" ; cette erreur lui a été fatale.
Elle n'a pas châtié les bandits qui soutenaient Zia et qui possédaient les ressources et dirigeaient la plus grande province du pays, le Pendjab. Ceux-ci étaient prêts à déstabiliser le gouvernement central. A l'inverse, elle a oublié la base de son propre parti, le PPP, qui avait connu la prison et les tortures sous Zia. Elle a baptisé ce choix « la politique qui refuse la revanche ». Aujourd'hui, cela apparaît comme la politique du suicide.
Benazir avait fait de nombreuses promesses qu'elle était sûre de ne pas pouvoir tenir. A son crédit, il faut mettre la libération de tous les prisonniers politiques, la transformation de milliers de condamnations à mort en prison à perpétuité, la levée de l'interdiction des syndicats et des activités étudiantes, l'augmentation du budget de l'éducation de 70 %, la liberté d'expression, etc.
1) Voir Inprecor n° 271 et 278 des 5 septembre et 13 dé. cembre 1988.
Mais elle n'a rien fait pour abolir les prétendues "lois islamiques" qui établissent une discrimination contre les femmes, perdant ainsi une partie de l'électorat qui aurait pu être massivement derrière elle. Des centaines de milliers de gens qui avaient voté pour Benazir, à cause de son courage, ont commencé à sentir le changement de leur "princesse" : bien habillée, imbue d'elle-même, avec un rien d'arrogance, elle a commencé à ressembler à une dame féodale, qui gérait le pays comme une affaire de famille, plutôt qu'à la représentante des masses pauvres.
Le président Ghulam Ishaq Khan, un bureaucrate soutenu par l'armée, a intelligemment choisi son moment pour la déposer ; le monde était tourné vers la crise du Golfe. L'armée pakistanaise avait perdu beaucoup de son importance stratégique à cause de l'impasse en Afghanistan, et du réchauffement des relations des Etats-Unis avec l'allié traditionnel de l'URSS, l'Inde. Mais la crise du Golfe a revigoré la mafia de l'armée ; le Pakistan a envoyé avec soumission quelques milliers de soldats en Arabie saoudite.
Benazir avait refusé d'aider les moudjahidines afghans comme le voulait l'armée — et la CIA —, cherchant au contraire un accord politique négocié. Elle a également refusé de s'impliquer de manière significative dans le conflit du Cachemire (2). De plus, elle n'a pas voulu donner de pouvoirs spéciaux à l'armée dans sa province natale de Sind, où des conflits sanglants entre sectes ont Des millions pour l'armée
Environ 41 % du budget du Pakistan est consacré a son armée pléthorique - au total, ce pays dépense plus de 80 % de ses ressources pour financer la défense, l'administration et le service de sa dette (7 mildollars au total). En revanche, 0,57% et 1,7 % du budget sont consacrés respectivement à la santé et à l'éducation
(en comptant l'augmentation de 70 % du dernier gouvernement). Seuls 7% des Pakistanais sont alphabétisés.
Derrière Israël et l'Egypte, le Pakistan est le pays qui bénéficie le plus de l'aide des
Etats-Unis (environ 300 millions de dollars par an), Il n'a pratiquement pas de réserves de devises, ce qui explique sa dépendance envers ce pays mais aussi envers le Fonds monétaire international (FMI) et l'Arabie saoudite.
L'aide américaine vient d'être suspendue car la politique du Pakistan dans le domaine atomique ne serait guère "transparente". * = Inprecor n° 320 du 7 au 20 décembre 1990 causé des centaines de morts. Il faut signaler que, bien qu'elle ait pris le pouvoir avec les menottes aux poignets, elle a refusé d'être le jouet de l'armée et de la bureaucratie, représentées par Ishaq Khan.
Quand Benazir a été renvoyée et la date des élections annoncée, il était évident que l'establishment avait décidé de se débarrasser d'elle et de détruire le PPP. Pour s'assurer que le scrutin électoral se déroulerait selon ces intérêts, le dirigeant de l'opposition, Ghulam Mustafa Jatoi, a été nommé Premier ministre par
Le règne de la terreur et des rumeurs
Le Parlement et les assemblées provinciales ont été dissous et les ennemis de Benazir, anciens et nouveaux, ont été promus dans toutes les provinces. Les ministres ont été nommés en vertu de leur adresse à manipuler et à terroriser l'électorat.
Benazir n'était plus populaire et un petit coup monté aurait suffi ; mais, plus la campagne électorale avançait et plus les choses tournaient en sa faveur. Tant et si bien qu'une équipe spéciale, nommée par le président, avait prévu un match nul électoral ; la CIA était d'ailleurs arrivée à la même conclusion.
Alors, la terreur a commencé dans le Sind. Des centaines de militants du PPP ont été arrêtés, torturés et même assassinés. Les responsables des sales besognes du principal parti d'opposition, l'Alliance démocratique islamique (IDA), front des huit partis les plus réactionnaires qui regrettent la dictature de Zia, ont commencé à agir. L'IDA tenait déjà la majorité des journaux. Ceux qui ont osé relever la tête l'ont payé de leur vie.
La campagne de calomnies a débuté. Un dirigeant de l'IDA — largement repris par la presse — a déclaré que « Benazir a conspiré avec les sionistes et l'Inde pour détruire l'usine d'énergie atomique du Pakistan. » La rumeur selon laquelle elle aurait envoyé un message par Mazhar Ali Khan, un journaliste de gauche pakistanais très connu, implorant le gouvernement indien d'« attaquer le Pakistan pour sauver [son] gouvernement » a été répandue partout.
Enfin, lors d'un meeting à Lahore, certains orateurs ont parlé d'elle en des termes qui, selon l'Independent de Londres, étaient si choquants et obscènes que « le pire des torchons ne les reproduirait pas ». On a, entre autres, prétendu qu'elle était « tout le temps enceinte » et avait un amant dans chaque port et dans chaque capitale du monde.
Le résultat des élections a surpris tout
PAKISTAN le monde, à commencer par ses opposants qui, selon la presse, auraient été embarrassés par son "succès". Bien qu'il ait obtenu pratiquement le même nombre de voix que l'IDA - 33% — le PPP n'a remporté que 45 sièges contre 105 pour la formation concurrente.
Selon tous les observateurs, la participation au scrutin a été beaucoup moins importante qu'en 1988, or le nombre total de voix comptabilisées dépassait de loin celui des élections précédentes. L'origine de ces centaines de milliers de votes supplémentaires reste mystérieuse et Benazir a dénoncé « une fraude massive ».
A l'appui de cette thèse, le chefministre du Sind, Jam Sadiq Ali a déclaré que « Benazir devrait remercier le président de lui avoir permis de vaincre dans sa ville natale de Larkana ». Ainsi, c'est le président et ses acolytes qui ont distribué les sièges, et non le peuple en votant. Des millions de Pakistanais se sont sentis floués.
Ces élections ont servi à la classe dirigeante pakistanaise et à ses soutiens américains pour établir un régime réactionnaire appuyé par les militaires et la bureaucratie - formule différente des pures dictatures militaires du passé.
Mais la population acceptera-t-elle ce mensonge ? Pour la première fois dans l'histoire du pays, le président et le Premier ministre "élu", Nawaz Sharif — un protégé de Zia —, sont originaires du Pendjab, et le mouvement Mohajir Qomi (un parti néo-fasciste et ouvertement raciste), détesté par les habitants du Sind, est représenté au gouvernement.
Avec une économie en faillite, l'ag gravation du conflit au Cachemire, les difficultés de l'administration américaine et le climat politique incertain en Inde, les conflits régionaux et religieux au Pakistan risquent de s'intensifier dans des proportions alarmantes. *
Novembre 1990
2) Depuis décembre 1989, la tension augmente dans l'Etat indien du Cachemire, à la frontière avec le Pakistan. Le mouve ment pour la sécession du Cachemire (cet Etat est la seule région indienne à majorité musulmane) se développe et s'est opposé a l'armée indienne lors de violents affrontements. En août 1990, la crise a conduit à des bombardements entre les troupes indiennes et pakistanaises, sur la frontière du Cachemire. L'Inde accuse le Pakistan d'appuyer les rebelles cachemiri.