L'AUTRE MUR... celui qui sépare le monde de l'opulence et celui de la misère, le tiers monde, "vrai-faux concept" (1) qui masque les conflits internes, séparation équivoque entre le "Nord" et le "Sud" dont parle l'écrivain uruguayen,
L'échec récent des négociations de l'Accord général sur les tarifs et le commerce (GATT) vient à point confirmer ses sombres pronostics.
Les subventions agricoles, plus précisément la rivalité commerciale sur les céréales entre l'Europe et les Etats-Unis, sont à l'origine de l'impasse des tractations de l'Uruguay Round : les ministres du Commerce, réunis dans ce cadre, en décembre 1990 à Bruxelles, devaient conclure quatre années de pourparlers qui avaient commencé en 1986, à Punta del Este, en Uruguay. De ce débat, circonscrit aux Etats-Unis et à la Communauté économique européenne (CEE), les protagonistes les plus défavorisés furent évincés.
Pourtant, tant la Politique agricole commune (PAC), qui conduit à la surproduction, que le protectionnisme américain, lèsent gravement les intérêts des pays les plus dépendants de l'exportation de matières premières agricoles. Selon Michel Camdessus, directeur général du Fonds monétaire international (FMI), «l'abolition des soutiens à l'agriculture pourrait permettre une augmentation de 50 milliards de dollars des recettes en devises des pays en développement exportateurs nets de produits agricoles. En outre, l'élimination de barrières tarifaires et non tarifaires par les pays industrialisés devrait augmenter le taux de croissance des pays en développement (PVD) de près de 3 % ; enfin, une diminution de 5 % des droits appliqués par les pays industrialisés aux produits manufacturés provenant des PVD pourrait accroître les exportations des pays endettés de 4,6 % » (2).
Mais ce qu 'Eduardo Galeano dénonce comme un autre "néo-colonialisme" n'a pas été pas à l'ordre du jour de cette réunion du GATT.
En principe multilatéral, le dialogue s'est, de fait, réduit aux Etats-Unis et à la CEE, jusqu'à la reprise des discussions, prévue en janvier 1991, à Genève. Comme le souligne un éditorialiste de la revue
TIERS-MONDE
Les mains sales
A propos de l'article d'Eduardo Galeano spécialisée Marchés tropicaux : « Les plus faibles sont évidemment les plus atteints. Si les négociations du GATT ne progressent pas (...) le temps des désordres commerciaux sera définitivement venu, avec tous les dangers d'un libéralisme qui ne sera que la loi du plus fort », ce qui pourrait provoquer « l'effondrement économique d'un nombre croissant d'Etats, incapables de suivre — même avec le soutien du FMI et de la Banque mondiale — le rythme accéléré de la compétition internationale » (3). Il est vrai que, pour les partisans du marché libre dont les événements à l'Est auraient prétendument consacré le triomphe, la liberté se réduit à celle du renard dans le poulailler...
Du culte de Mao... au culte de Reagan
La violence amère de l'écrivain latino-américain peut surprendre. « Les produits latino-américains valent de moins en moins cher (...) nous, les Latino-Américains, aussi » écrit-il, dénonçant le mépris et l'arrogance, le racisme, l'intolérance et la discrimination chaque jour plus fréquents en Europe.
Il est vrai que jamais le désintérêt, le paternalisme, la morgue d'une certaine intelligentsia occidentale ne s'étaient exprimés avec autant de force. L'anti-colonialisme, l'anti-impérialisme ne sont plus à la mode.
La "fin de l'histoire" serait plutôt la "ré-occidentalisation" de l'histoire. Il est de bon ton, désormais, de faire l'autocritique des "porteurs de valise", de mettre en question les intellectuels qui virent dans le combat pour l'indépendance des anciens colonisés la cause de tous les hommes libres.
Mettant en cause le Manifeste des 121, Madame Jeanine Verdès-Leroux se permet d'écrire, en 1989, dans La Lune et le Caudillo : « En 1960, les intellectuels parisiens signaient sans bien lire n'importe quelle pétition affirmant que la lutte armée était un devoir, une lumineuse nécessité, vraiment la seule solution » (4). Le tiers monde a déçu ; l'homme blanc, jadis victime de ses bons sentiments, sanglote (4)... Il faudrait reconnaître aujourd'hui, selon certains plumitifs, que, de même que le marxisme fut porteur du goulag, « l'opposition à la guerre d'Indochine était porteuse des Khmers Rouges, l'opposition à la guerre d'Algérie était porteuse de l'intégrisme des ayatollahs, le guévarisme était porteur du Sentier Lumineux » ; complices du totalitarisme, les anti-colonialistes d'alors n'auraient plus qu'à se livrer, comme l'écrit François Maspéro dans sa remarquable "Confession d'un anti-colonialiste", dans La Quinzaine Littéraire, à une confession en forme d'auto-critique, pour « avoir donné un blanc-seing aux nouveaux régimes issus de la décolonisation » (5).
Ces censeurs devraient s'interroger sur le blanc-seing donné —jusqu'au livre de Gilles Perrault, Notre ami le Roi (voir Inprecor n° 319 du 23 novembre 1990) — à la dictature sanglante d'Hassan II ou sur ce que représenta l'appel à l'intervention
1) Expression de François Maspéro dans Confessions d'un anti-colonialiste", La Quinzaine littéraire, du ter au 31 août 1990.
2) Marchés tropicaux, 14 décembre 1990.
3) Ibidem.
4) Lancé lors de la guerre d'Algérie, en 1960, le Maniteste des 121 défendait le droit à l'insoumission et le refus de combattre contre le Front de libération nationale (FLN). Les signataires de cet appel perdirent pour certains leur travail : d'autres furent interdits d'antenne ; d'autres, enfin, allèrent en prison. S'agissant, pour la plupart d'entre eux, d'intellectuels et d'arlistes, la remarque de Jeanine Verdès Leroux sur ceux qui signaient « sans bien lire» est imbécile.
5) Pascal Bruckner, Le sanglot de l'homme blanc, Ed. Seuil, 1986.
nord-américaine, lancée par les signataires de "Internationale de la résistance", en 1984, contre des petits pays comme le Nicaragua.
Galeano rappelle l'ampleur des protestations suscitées par l'assassinat du père Popieluszko en Pologne, en 1984, et le silence qui entoure la disparition des prêtres en Amérique latine, victimes de la terreur d'Etat ; le haut-commandement militaire salvadorien et l'ambassade des Etats-Unis protègent les responsables du massacre des jésuites ; la Commission pastorale de la terre, au Brésil, rappelle que 1 500 meurtres, ayant pour origine des conflits agraires, sont restés impunis. Où sont nos censeurs, si soucieux des droits de l'homme ?
Un combat légitime
Les difficultés, les crises dans lesquelles s'enfoncent les révolutions cubaine, ou vietnamienne condamnent un "modèle" de socialisme fondé sur le parti unique/parti d'Etat et le centralisme bureaucratique - que nous avons toujours dénoncé — alors que nombre des censeurs d'aujourd'hui en étaient les laudateurs, armés pour certains du "petit livre rouge" : il leur aura fallu attendre le cataclysme de l'année 1989 pour prendre parti. Quant au Nicaragua, qui a connu une révolution pourtant pluraliste et démocratique, son peuple attend toujours les manifestations de solidarité qui lui étaient dues.
Quelles que soient les difficultés présentes, elles n'invalident en rien les combats antérieurs ; elles n'apportent pas plus de légitimité rétroactive à l'oppression coloniale, que les choix politiques actuels des peuples des pays de l'Est n'en apportent à la domination stalinienne.
Le style de Galeano pourra paraître démodé, voire outrancier. Pourtant, récemment encore, Jacques Amalric, rédacteur en chef du Monde, présentant la correspondance Castro-Khrouchtchev lors de la crise des fusées, s'est interrogé avec arrogance « sur les risques que représenteront demain les arsenaux nucléaires maniables, non seulement à Bagdad, mais en Inde, au Pakistan, dans toutes ces régions où la passion étrangle la raison et peut conduire au suicide collectif [souligné par la rédaction]» (6).
Un droit international à sens unique, l'arme atomique valable pour les forts only, ajoutés à un commerce international sélectif, et le « mépris comme seul destin » : pas si outrancier que cela....
Janette HABEL 19 décembre 1990
6) Le Monde du 24 novembre 1990.