Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

COLOMBIE

La Constituante mutilée

· Inprecor n° 321, 20 décembre 1990 · p. 11-12 · 1 873 mots

Syndicalisme

Dans un contexte caractérisé par 75 % d'abstention, par des opérations de "guerre sale" lancées par des groupes paramilitaires, par des attaques de l'armée contre la guérilla et par des manœuvres de dernière minute pour assurer la majorité au Parti libéral (PL) au gouvernement, l'élection d'une Assemblée constituante a eu lieu le 9 décembre 1990, en Colombie (1). A partir de janvier 1991, elle aura la tâche d'élaborer une nouvelle Constitution pour remplacer celle actuellement en vigueur, qui date de 1886. Les premiers résultats de ce vote indiquent d'ores et déjà que la tension politique et sociale dans le pays risque de s'aggraver.

Alfonse MORO

MALGRE les efforts du gouvernement de Cesar Gaviria pour obtenir nouveau consensus un qui lui permette de rétablir la légitimité des institutions et de l'Etat et malgré les bonnes dispositions du M-19 qui participe au cabinet, la majorité de la population, en l'absence d'une perspective claire qui permette d'envisager la fin de la crise et des massacres, qui durent depuis plus de 30 ans, a décidé de ne pas aller voter.

En principe, la liste Action démocratique-M-19 (AD-M-19) est le seul vainqueur ; elle a augmenté son score par rapport aux résultats des élections de mai

1990, et compte 19 sièges sur un total de

70. Le reste des députés — venant de listes dirigées par des membres du Parti libéral (PL) ou conservateur — ont vu leurs voix diminuer.

Le système traditionnel colombien d'alternance entre conservateurs et libéraux subit une crise profonde ; les partis bourgeois se sont présentés divisés devant les électeurs (divergences sur l'attaque du

Palais de justice qui, en 1986, avait fait plus de 60 morts ; sur le procès des militaires qui y avaient participé ; sur le nouveau projet de restructuration capitaliste, etc.) et n'ayant qu'un seul point d'accord : le maintien de la Constituante dans un cadre contrôlable par eux. Mais la réalité est toute autre.

Le PL connaît un éclatement qui s'est accéléré lors des quatre derniers mois, comme l'a montré la multitude de listes

COLOMBIE électorales différentes où figurent des dirigeants libéraux — en dernière instance, le pouvoir s'en est servi pour garantir sa majorité à l'Assemblée (2). Son éclatement est tel, qu'on a même vu des dirigeants libéraux sur la liste du M-19 (3).

Les conservateurs, outre leur division en deux grands courants, sont opposés à toute cohabitation avec la direction du M19, le courant converti à la social-démocratie de droite.

L'agonie du "bipartisme"

Le M-19 est le grand vainqueur des élections, au moins momentanément, devenant la première liste au niveau national, avec plus d'un million de voix. Ce résultat va à l'encontre des projets des partis traditionnels et aggrave leurs divergences, ce qui pèsera à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Assemblée. L'existence d'une prétendue "troisième voie" (le M19) a définitivement brisé le jeu de l'alternance et, fait encore plus significatif, il n'existe aucune possibilité à court ou moyen terme que les deux courants de la droite assimilent une telle situation.

Le Parti libéral de Gaviria, de par sa position et son poids, est la plus faible des fractions bourgeoises, malgré la majorité qu'elle prétend détenir à l'Assemblée — 23 sièges — et l'appui de la direction du M-19 (obtenu avant même le 9 décem-

Son premier échec date de l'élection présidentielle de mai 1990, lorsque la candidature de Gaviria a obtenu à peine 60 % des voix exprimées en faveur de la Constituante ; la Cour suprême de justice s'est ensuite déclarée favorable à la convocation de cette Assemblée, contre la volonté du président de réunir une "Assemblée constitutionnelle" pour faire de simples modifications de la Charte de 1886 Le courant de Gaviria, divisé, de dispose d'aucune garantie d'avoir la situation en main dans la nouvelle Assemblée car la bataille interne se poursuit, notamment avec les secteurs libéraux liés aux milieux les plus rétrogrades de la bourgeoisie et de l'armée. La sentence de la Cour suprême, en octobre 1990, n'a pas été une simple résolution juridique. Mésaventures et manœuvres La proposition initiale de Gaviria — avec laquelle le M-19 était d'accord — n'était pas crédible dans le pays; pire encore, elle faisait fi du vote de millions de Colombiens, accélérait la détérioration des institutions de l'Etat, tout en attisant une agitation sociale croissante et en négligeant des problèmes brûlants — les narco-trafiquants passibles d'extradition en direction des Etats-Unis ou les négociations avec les organisations armées rassemblées dans la Coordination de guérilla Simon Bolivar. En outre, Gaviria mettait en danger son image internationale car, même de façon formelle, il est difficile de tenir une discours "modernisateur" lorsqu'un droit démocratique — le respect d'un vote — est bafoué.

Le courant bourgeois le plus éclairé de la Cour suprême s'est imposé lors du vote de cette instance, sans trop s'avancer. Parmi les 26 magistrats, 14 ont voté en faveur de la Constituante, mais sans toucher à la limite des "70 notables" demandée par le président (au lieu des 300 proposés par différentes organisations politiques et sociales), en interdisant l'impression de nouvelles cartes d'électeur (plus de 3 millions de Colombiens n'ont pas pu se rendre aux urnes) en refusant un référendum populaire pour décider de l'application de la nouvelle Charte. Dans ce cadre, Gaviria a immédiatement accepté l'avis de la Cour suprême, tout en accé lérant ses propositions pour trouver un accord avec les narco-trafiquants menacés d'extradition et en faisant pression sur le

1) Voir Inprecorn° 320 du 7 décembre 1990

2) Même si des libéraux ont participé à quarante listes diffé rentes, le gouvernement a fait la somme des résultats de cha cune d'entre elles pour avoir la majorité.

3) Dans cette liste, on trouvait effectivement des libéraux comme Carlos Ossa, des conservateurs comme Alvaro Leyva ou des gens, tels Abel Rodriguez, membres des forces dites d'auto-défense (ancien groupe paramilitaire de la région du Magdalena).

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Emblème de la Liste pour la vie

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COLOMBIE mouvement armé pour que les négociations commencent avant même que la Constituante se mette à travailler.

Dès lors, la machine du clientélisme, qui a toujours régi les élections en Colombie, s'est mise en route. Tous les moyens ont été utilisés pour acheter les électeurs potentiels et non les convaincre ; des millions de dollars ont été dépensés dans une campagne démagogique qui n'apportait aucune réponse concrète. Gaviria a aussi montré à quel niveau d'accord il était arrivé avec la direction du M-19 ; ce que certains secteurs de la bourgeoisie ou des forces armées ne lui ont pas pardonné.

Les sondages réalisés durant la campagne donnaient la majorité à la liste AD-M-19, qui était encouragée par le gouvernement - elle a bénéficié d'un temps d'antenne important, alors que la Liste unie pour le droit à la vie, dirigée par Alfredo Vazquez Canzeso et soutenue par un grand nombre d'organisations de gauche, populaires et syndicales, a été boycottée par les médias, et que plusieurs membres des secteurs qui l'appuyaient ont été assassinés.

Désarroi à gauche

La faiblesse de la résistance sociale à la politique de Gaviria a aussi pesé sur cette campagne électorale (tout comme les divisions, surtout celles existant au sein de la Coordination de guérilla Simon

On ne peut comprendre la situation du mouvement social si l'on minimise la répression brutale subie par le peuple colombien ; durant les quatre dernières années du gouvernement de Virgilio Barco (1986-1990), on a compté plus de 18 000 morts — dont des milliers ont été assassinés par l'armée et les groupes paramilitaires —, 400 disparus et des dizaines de bombardements de villages. La "guerre sale", encouragée par différentes fractions de la bourgeoisie, a décapité l'avant-garde des mouvements sociaux et engendré la terreur parmi la population.

Gaviria n'a pas changé de politique ; même s'il utilise un autre langage et essaye de dévoyer certains secteurs de la Coordination Simon Bolivar (il est parvenu à ses fins avec une fraction de l'Armée populaire de libération — EPL, d'origine maoïste - du Parti révolutionnaire des travailleurs — PRT, autre formation maoïste — et de Quinti Arme — organisation armée indigéniste), il garde son projet politique général. Des dizaines d'assassinats ont eu lieu durant ses 100 premiers jours de gouvernement et il a signé un chèque en blanc à l'armée pour qu'elle assaille la guérilla et la population. « Dans ce gouvernement, les forces armées n'ont pas besoin de demander la permission au président pour agir » (4) a déclaré Gaviria, en parlant des bombarde-

NICOlAS ments réalisés contre le quartier général des Forces armées révolutionnaires (FARC), à la veille du scrutin.

A l'occasion de la grève générale du 14 novembre 1990, appelée par les quatre centrales syndicales colombiennes, contre la nouvelle réforme du Code du travail, la privatisation des entreprises nationales et l'"ouverture économique", le président avait promis que les salariés qui ne se rendraient pas sur leurs postes de travail seraient immédiatement licenciés, que les syndicats perdraient leur statut juridique, et que les transporteurs qui suivraient le mouvement perdraient leur licence. Il a aussi interdit à la presse de se faire l'écho des protestations, et le pays tout entier a été militarisé. La direction du M-19 a soutenu publiquement l'ensemble de ces me-

Ainsi, finalement, seuls les salariés des télécommunications et des entreprises de ciment ont fait grève au niveau national, même si le nombre des grévistes a été plus élevé que lors du mouvement d'oc-

Les organisations politiques de gauche et la guérilla connaissent aussi des problèmes.

Elles ont, sans doute, laissé passer l'occasion d'essayer d'organiser et de centraliser une confrontation avec le gouvernement - en s'adressant à ces 5 millions de personnes qui avaient voté pour la Constituante, en mai 1990.

Comment continuer la bataille?

Les FARC et l'Union camiliste-

Armée de libération nationale (UC-ELN)

avaient décidé de soutenir la campagne de la Constituante, mais elles ont poursuivi leurs opérations armées malgré les réperqu'elles cussions pouvaient avoir pour la population.

En outre, cela devrait représenter un nouveau facteur de division à l'avenir, elles n'avaient pas donné de consignes claires pour scrutin. La Coordination n'a pas agi comme une véritable direction politique ; certains de ses militants peuvent être amenés à croire aujourd'hui qu'il ne reste que la ligne de confrontation directe avec l'Etat, quelle que soit la situation objective.

L'Union patriotique (dominée par le

Parti communiste de Colombie) et A Luchar, qui soutenaient la Liste pour la vie, connaissent aussi des divergences internes et leur mauvais résultat électoral conduira peut-être nombre de leurs militants à remettre en cause leur projet politique.

La tentation du repli local qui existe dans ces cas, ne pourra se faire qu'au détriment d'un projet national autonome d'auto-organisation sociale.

Mais la bataille pour la Constituante, quelles que soient les limites de l'Assemblée élue, continue ; même s'il est difficile de savoir qui pourra prendre la tête de ce combat, étant donnés les résultats électoraux. Navarro Wolf, dirigeant du M-19 et ancien ministre de la Santé de Gaviria, élu député, ne participera sûrement pas à cette lutte ; cela ne rentre plus dans son projet politique ; il est en outre en ce moment victime de menaces de mort car, malgré ses positions conciliatrices, il ne fait pas partie du jeu d'alternance de la bourgeoisie.

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12 décembre 1990

4) El Tiempo, 16 novembre 1990

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