Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE

Mariages de raison

· Inprecor n° 321, 20 décembre 1990 · p. 18-22 · 4 553 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

Allemagne France Grande-Bretagne Économie mondiale

LA SITUATION est très inégale selon les pays. La droite allemande, par exemple, n'est évidemment pas en reste pour jouer pleinement le jeu de l'unification européenne. Les "droites" européennes répondent différemment à ce défi en fonction de pressions qu'exercent sur elles divers secteurs capitalistes. Dans les pays où le marché unique de 1992 provoquera une brutale réorganisation du tissu économique, en levant tous les protectionnismes et en libérant la concurrence étrangère, certains secteurs bourgeois traditionnel s'aventurent dans une critique plus ou moins systématique du projet d'Union économique et monétaire (UEM).

Une telle démarche n'est pas facile dans la mesure où il leur faut alors concilier les intérêts d'une partie de leur électorat et ceux de la grande industrie et de la banque. Mais aucun de ces partis ne peut aisément se passer de ses liens avec les petites et moyennes entreprises, ni d'une partie de l'électorat petit-bourgeois que l'avenir européen inquiète. Ils doivent donc jouer sur les deux tableaux et trouver une échappatoire en rendant responsable la seule bureaucratie de Bruxelles et la Commission européenne des problèmes qui, selon eux, surgissent d'une unification économique trop rapide. C'est la dénonciation classique de l'"euro-dirigisme" ! Autant de facteurs qui aboutissent, en réalité, à l'impossibilité d'un bloc des partis de droite au Parlement européen de Strasbourg, ce qui accentue en conséquence le rôle nouveau de la socialdémocratie dans la mise à jour des be-

Ce qui inquiète au plus haut point des gens comme Thatcher, en Grande-Bretagne, ou Jacques Chirac, en France, c'est le rapport nouveau qu'engendrera l'UEM entre l'Etat "national" et les institutions communautaires. Au-delà des stupidité réactionnaires de l'ex-Premier ministre britannique, il y a bel et bien aujourd'hui une contradiction entre autorités nationales et autorités supra-nationales; ceci constitue un énorme point d'interrogation pour l'avenir du projet européen.

Le problème est, en effet, celui de la légitimité de l'Etat et de son intervention dans la régulation des rapports sociaux. La multiplication des décisions, mesures et règlementations qui sont dorénavant annoncées comme "provenant de Bruxelles" tend à miner certains consensus sociaux" bâtis sur l'acceptation des institutions "nationales". Car, aujour-d'hui, soit ces dernières n'apparaissent plus comme efficaces et crédibles, et, en contre-partie, le problème non réglé va être celui de la légitimité "démocratique" et historique des instances communautaires qui s'y substituent partiellement; soit l'Etat semble être la victime involontaire des pressions cosmopolites de fonctionnaires bruxellois, et alors, certains font le choix d'une défense des valeurs "nationales" contre les "liquidateurs de la

Au bout du compte, l'absence d'une solution maîtrisée au problème du transfert partiel de souveraineté des Etats vers les instances communautaires pose de sérieux problèmes. On le voit déjà dans la perte totale de crédibilité de certaines politiques nationales agricoles : Bruxelles vient, par exemple, de décider qu'il faudra baisser de 30% les aides aux prix agricoles, afin de chercher un consensus avec les Etats-Unis à l'occasion des négociations de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) ; cela se fait, évidemment, après des débats entre les gouvernements, au travers du "conseil". Mais certains ministres de l'Agriculture préfèrent plaider non-coupable devant les agriculteurs, accentuant d'autant plus le sentiment que tout est dorévanant imposé par Bruxelles.

Le rapport Delors

C'est en avril 1989, que le rapport dit "Delors" (du nom de l'actuel président français de la Commission de Bruxelles) sur l'UEM a été présenté aux chefs d'Etat et de gouvernement. Il reste, jusqu'à présent, la base de discussion et de négociation sur ce qui a été présenté comme une accélération nécessaire du processus d'intégration. Bien qu'il soit parfois caractérisé de prolongement logique de l'Acte unique, signé en décembre 1986, ce nouveau projet nécessitera une modification du traité

Le plan Delors prévoit trois "étapes" pour parvenir à l'union monétaire intégrale. La première, ouverte depuis le ler juillet 1990, vise à la convergence des politiques économiques et monétaires des Etats membres ; elle s'ouvre par la libre circul'Acte unique, pour l'ouverture du "grand marché" de 1992). Elle devrait, en principe, permettre l'entrée formelle de toutes

EUR

Mariages

Margaret Thatcher a été démissionnée de s conserver une chance de gagner les prochaines

Poll Tax, et sans doute aussi de l'inflation grand c'est, à coup sûr, une conséquence de la questi classe dirigeante britannique qu'elle a provoqui et dans le gou

Le cas britannique est sans doute le plus spectac l'Europe qu'avait prises Thatcher. Mais, dans d'a des divergences sur cette question. C'est d'ai bourgeois à répondre positivement à cet enjeu ‹ pour se présenter comme la seule for

Claude G les monnaies de la Commission économique européenne (CEE) dans le système monétaire européen (SME)

Le second stade est présenté comme une transition : une "phase d'apprentissage" qui aboutit à une prise de décision collective - la responsabilité des déci-

TUROPIE sions incombant toujours, à ce niveau, aux autorités nationales. Cela constituera une approche progressive avant l'instauration d'une norme monétaire commune, la mise en commun d'une partie des réserves de change et la réduction des marges de fluctuation autorisées des parités relatives. Un organe supra-national d'encadrement des politiques monétaires se-

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de raison s fonctions par son propre parti qui voulait élections. C'est peut-être une retombée de la ssante et de l'état économique du pays... Mais on européenne, qui divise si profondément la une crise ouverte dans le Parti conservateur zernement.

alaire, compte tenu des positions radicales sur utres pays, la droite traditionnelle connaît aussi leurs souvent l'incapacité de certains partis ui laisse à la social-démocratie le champ libre se politique européenne cohérente.

rait mis en place pour coordonner l'activité des banques centrales.

La troisième étape, enfin, serait celle des parités fixes irrévocables, de la mise en place d'une banque centrale européenne unique (déjà baptisée Eurofed)

qui ferait de l'écu la monnaie unique de l'ensemble communautaire. Les réserves monétaires des banques centrales seraient alors mises en commun.

Ce nouveau projet était en réalité un choix ouvert dès le départ par les risques de l'Acte unique. La liberté d'établissement des banques et des assurances, et la liberté de prestation de services ouvrent, en effet, une situation de concurrence extrême, notamment de par l'existence de fiscalités différentes d'un pays à l'autre pour l'épargne et le capital. Tout produit financier offert dans un pays, aux conditions de celui-ci, par un quelconque organisme bancaire, peut être proposé librement sous cette forme dans tous les autres pays de la Communauté.

Dès lors que l'Acte unique permet cette libre circulation des capitaux, de très importants déséquilibres peuvent soudain se produire, du fait d'écarts de compétitivité, ou de mouvements de fonds à la recherche d'un placement plus rentable, sans parler des attaques spéculatives, toujours possibles, contre telle ou telle monnaie.

Il existe donc un risque objectif de perte de contrôle par les Etats sur les masses monétaires. Le désordre de la "libre circulation" nécessiterait donc un nouvel ordre monétaire — et le risque de dérapage ne pourra être définitivement écarté, au sein de la CEE, qu'en atteignant la troisième étape du plan Delors. 1991 Quels sont les progrès réalisés dans ce sens ? En juin 1989, la monnaie espagnole rentrait dans le SME avec un droit momentané de fl: tuation de 6 % vis-àvis des autres devises. En septembre, la peseta et l'escudo portugais rentraient dans la composition du "panier" définis-

En janvier 1990, la lire italienne, qui participait jusque là au système monétaire européen (SME) avec une marge de parité de plus ou moins 6 %, devenait "adulte" en rentrant dans la fourchette de base des 2,25 %.

En mai 1990, le franc belge établissait une parité fixe avec le mark allemand, après le florin néerlandais, tandis que le gouvernement français s'interroge pour faire bientôt de même.

Incontestablement donc, les derniers mois ont vu un renforcement du rôle du SME et une tendance vers des parités relatives stables pour quelques unes des monnaies concernées. En octobre 1990, c'était le tour de la livre sterling d'entrer dans le SME, malgré les rodomontades passées du gouvernement Thacher (1).

Ces évolutions sont, pour l'essentiel, portées par des réalités industrielles et commerciales concrètes. Les interdépendances se sont accentuées avec, par exemple, une part des échanges extérieurs globaux au sein de la CEE qui dépasse maintenant 50 % du total de tous les échanges réalisés par ces pays. La question moné taire est ainsi l'aboutissement logique de tous les autres processus européens engagés depuis longtemps. Mais l'écu connaît un développement privé encore très modeste, car il n'a pas, jusqu'à présent, de fonctionnalité dans les transactions générales : pour cela il faut le "casser" et faire le choix d'une devise ou d'une autre, avec les frais et les risques que cela comporte. Le plan Delors se donne pour but de dépasser définitivement cet obstacle.

Les contradictions de l'Acte unique Rien de tout cela ne permet toutefois, pour le moment, de résorber l'ensemble des contradictions occasionnées par l'Acte unique. Examinons-en quelques unes. • Tant que l'affaire n'est pas plus avancée, les risques inhérents à l'écart entre les mouvements des capitaux et l'éclatement institutionnel peuvent provoquer de graves problèmes. C'est, par exemple, le cas avec l'inégalité et l'instabilité des taux d'intérêts, sources de mouvements spéculatifs. Lorsqu'au début de 1990, le taux d'intérêt a grimpé en République fédérale allemande (RFA), le gouvernement hollandais a failli dégager le florin de sa parité fixe avec le mark.

• Mais il y a plus problématique encore. Dans la Communauté actuelle, les biens et les capitaux peuvent circuler sans contrainte, alors que les biens de production ne jouissent pas de cette même mobilité. Les capitaux sont plus mobiles que les usines qui, elles, sont plus mobiles que la force de travail. Par conséquent, on ne peut obtenir "spontanément" un ajustement des coûts salariaux aux différentiels de productivité.

• Personne ne sait encore comment pourront être contrôlés et maîtrisés les déficits budgétaires de chaque Etat, tâche pourtant nécessaire durant la seconde phase de construction de l'UEM. Le plan Delors prévoyait, à l'origine, un contrôle très rigide mené par Bruxelles, mais rien ne dit que le transfert de compétences politiques que cela implique aura alors atteint un tel niveau. Les Etats ont tous leurs traditions en matière de contrôle de la masse monétaire, des politiques salariales etc. Aucun indice des prix n'est aujourd'hui établi sur les mêmes paramètres ! Par ailleurs, personne ne sait exactement comment, dans certains pays, les politiques de réduction draconienne des déficits vont être socialement acceptées (2).

• L'ampleur des problèmes pourait éventuellement déboucher sur une UEM à deux niveaux ou en deux temps, regrou-

1) Voir Inprecorn° 317 du 26 octobre 1990.

2) C'est le cas pour l'Italie, mais aussi pour le Danemark ou tout cela remet en cause le fameux modèle scandinave de dé veloppement social.

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Augmentation annuelle des prix à la consommation (en %) 1979 1987 1990* France 10,8 3,1 3,2 RFA 4 0,2 2,3 Royaume-Uni 13,4 4,2 9,4 Italie 14,8 4,7 5,8 Belgique 4,5 1,6 3,2 Danemark 9,6 4 4,8 Irlande 13,3 3,2 4 Pays-Bas 4,2 -0,7 2,1 Grèce 19 16,4 13,7 Espagne 15,7 5,3 7 Portugal 23,9 9,4 12,7 * Fin avril

Source : Commission des Communautés pant d'abord des pays comme l'Allemagne, la France, le Danemark, ceux du Benelux et, éventuellement, l'Italie, si celle-ci réussit à réduire son déficit budgétaire.

Il existe, au plan national, d'importants écarts de performances économiques d'une région à l'autre ; mais, jusqu'à présent, les Etats ont pu en limiter les effets déstabilisateurs grâce, par exemple, à la libre circulation relative de la main-d'œuvre qui, dans la plupart des pays, ne se heurte pas à la question linguistique. Ils ont pu aussi y consacrer des moyens non négligeables pour des incitations économiques et sociales.

Or, rien de cela n'existe aujourd'hui au niveau européen. Les fonds compensateurs ne représentent encore qu'une somme dérisoire, la libre circulation de la main-d'oeuvre est du domaine de la fiction, et les différentiels d'inflation restent très forts entre au moins deux groupes de pays (voir tableau ci-dessus). Dans de telles conditions, on voit mal comment, à court terme, les importants écarts de performances économiques entre Etats ne mettraient pas la CEE devant un choix difficile : soit une UEM à deux vitesses selon les groupes de pays, soit l'application draconienne de plans de restructuration pouvant, dans ce cas, déboucher sur de très fortes tensions sociales.

Il est tout à fait significatif qu'à la veille de la conférence sur l'UEM, se propage l'idée d'un sous-ensemble de pays allant plus vite que les autres vers l'union monétaire. Le président de la banque centrale allemande, Karl Otto Poehl, a accepté publiquement cette idée de "deux vitesses" (3), ainsi que le sous-gouverneur de la Banque de France.

Mais il faudra alors régler l'écart entre le domaine de l'Acte unique (avec toute la CEE actuelle et même au-delà sans doute) et celui de l'UEM proprement dite. Comment emboîter tous ces différents niveaux et en faire une cohérence d'ensemble ? Comment doter tout cela d'un système institutionnel qui soit viable ? (4).

Une monnaie unique

La proposition britannique d'avoir une monnaie commune, à côté des monnaies nationales maintenues, n'a pas été retenue jusqu'à présent. Pour le gouvernement Thatcher, le but était d'essayer de maintenir le contrôle national sur la masse monétaire. Ainsi, les écus mis en circulation ne le seraient qu'au prorata des changes réalisés sur une base nationale par chaque Etat. La convertibilité totale des monnaies européennes permettrait alors de s'appuyer sur les devises fortes pour aboutir à une surévaluation des plus faibles. Cette solution, en demi-teintes, n'a pas été retenue par le rapport Delors, ni par la majorité des gouvernements.

Le choix a donc été celui d'un écu monnaie unique. Les raisons tiennent au fait que cette solution - apparamment maximaliste — apparaissait comme la plus cohérente ; elle impose une véritable "purge darwinienne" aux économies européennes de l'inflation, contrôle et réficit public. Elle constitue, pour Delors et ses collègues, un moyen de marcher sans défaillance vers l'unification européenne, alors que la solution britannique est apparue comme un atermoiement susceptible d'ouvrir d'autres contradictions. Le projet Delors est un parcours qui se veut continu, afin d'éviter toute étape qui puisse constituer un arrêt précaire dans ce processus.

Mais dans ses caractéristiques radicales ne résolvent pas le problème de fond. C'est pourquoi, au bout du compte, l'arrivée au pouvoir à Londres de John Major va relancer le débat : l'ouverture européenne du nouveau gouvernement conservateur pourrait permettre de reprendre l'idée de l'écu "parallèle" pour le combiner avec un projet d'UEM à deux vitesses. Les pays les plus avancés pourraient alors adopter une monnaie unique alors que les autres pourraient se satisfaire éventuellement un temps d'une monnaie "parallèle".

Delors se moquait fort démagogiquement des thèses de Thatcher. Mais celles-ci mettaient bel et bien le doigt sur les problèmes réels de l'unification monétaire.

Le plan Delors fixait au ler janvier 1993 l'entrée du processus dans la seconde étape. Ceci est loin de faire l'unanimité, compte tenu des embûches à éviter et des difficultés à résoudre d'ici là. Le ministre espagnol de l'Economie, Carlos Solchaga, s'est particulièrement illustré dans ce débat en demandant que cette échéance soit reportée à 1994, l'Etat espagnol étant supposé avoir besoin de ce délai pour aligner sa compétitivité sur celle des pays les plus performants. Ce sont les Allemands qui devaient imposer la conclusion sur ce point : Helmut Kohl confirma, en effet, le 17 octobre 1990, dans une interview à une télévision française, qu'il fallait effectivement choisir 1994 pour l'ouverture de la seconde étape d'unification monétaire. Ce faisant, il tranchait un débat au sein même de l'establishment allemand sur les rythmes du processus. Le Conseil européen du 28 oc tobre devait entériner cette date.

Qui dirige ? Quant à la troisième phase, son horizon reste imprécis. Les conclusions du Conseil d'octobre 1990, stipulent que les Douze feront le point après trois ans de "seconde étape", « afin de préparer la dé cision relative au passage à la troisième phase, qui interviendra dans un délai raisonnable » (5). François Mitterrand devait souligner, pour sa part, qu'il souhaitait un délai de quatre à six ans, ce qui donnerait une unification monétaire réelle aux alentours de 1999 (6). Mais les inconnues du parcours restent très nombreuses, à commencer par les effets de la récession américaine et britannique

En tout état de cause, rien de tout cela ne règle la question des institutions et des Etats. Parallèlement à la conférence sur l'Union économique et monétaire se tiendra, en décembre 1990, une rencontre sur l'union politique. Le communiqué du Conseil européen de Rome, en octobre 1990, donnait comme objectif à cette

3) Financial Times du 26 novembre 1990

4) On le voit, par exemple, avec la Conférence de Schengen sur la libre circulation des personnes et la question du contrôle de l'immigration à laquelle pour le moment n'adhère que six des Etats de la CEE. Voir Inprecorn° 311 du 15 juin 1990.

5) Le Monde du 30 octobre 1990.

6) J. Delors souhaiterait un délai plus court.

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séance de renforcer la capacité d'action de la CEE, en étendant ses compétences à secteurs complémentaires d'autres l'intégration économique qui sont essentiels pour la cohésion sociale. Tout ce bel aéropage, enfin, prétendait atteindre au plus vite une politique étrangère et de sécurité communes (7). On peut constater aujourd'hui, à la lumière de la crise du Golfe et de la question des "otages", combien il est difficile pour les Douze de définir des intérêts communs !

Mais le plus gros morceau reste celui des institutions ; à ce niveau, l'imbroglio est actuellement total. Premier problème qui se pose : quel peut être le partage de compétences entre la Commission de Bruxelles et les Etats nationaux ? Seconde question : quelle doit être la responsabilité propre du Parlement européen ? Ce dernier comporte d'ailleurs maintenant un fort courant qui veut en faire un vrai pouvoir législatif européen, ce qui ôterait non seulement à la Commission, mais aussi aux parlements nationaux une part importante de leurs prérogatives.

Ce qui est prétendument appliqué aujourd'hui est le principe dit de "subsidiarité" : les institutions supra-nationales ne prendraient de décision que dans les domaines où il faut une décision générale pour l'équilibre de l'ensemble. Cette belle profession de foi est là pour rassurer les tenants de la souveraineté nationale, mais, en réalité, le tissu des interdépendances est tel aujourd'hui qu'il est de plus en plus difficile de faire des choix nationaux qui ne soient pas, au minimum, dépendants du grand projet européen. Tout, à commencer par les budgets et les politiques salariales, dépendra progressivement des choix macro- économiques faits au niveau européen par la Commission et les gouvernements.

Dans la majorité des Etats, les institutions parlementaires sont placées devant le fait accompli et ne peuvent agir qu'a posteriori des décisions européennes (8).

On parle donc maintenant d'une possible seconde chambre européenne permettant aux représentations nationales de s'y retrouver directement — une sorte de Sénat.

C'est la proposition, par exemple, de Chirac en France ou du conservateur Michael

Heseltine, en Grande-Bretagne. Mais cette éventualité, en renforçant la médiation des parlements nationaux aboutirait à une réduction de l'autorité de la Commission de Bruxelles.

Les socialistes français ont préféré, quant à eux, proposer qu'à la veille de parlementaires européens de teurs "nationaux" et leurs collègues "européens" se sont rencontrés pour débattre, tique" des institutions européennes. parlementaires régulières? En réalité, derrière ces choix possibles se présentent deux projets radicalement différents : celui d'une sorte de confédération, cher à une partie de la droite européenne (1"Europe des Nations"), et celui d'un projet fédéral à long terme, plutôt soutenu par des sociaux-démocrates et des chrétiens-démocrates. est une profession de foi ultra-libérale. Beaucoup ont cru y voir la marque irréfutable d'une tendance historique vers le "moins d'Etat"'. Ce sont en réalité des tendances contradictoires qui opèrent à ce niveau entre, d'un côté, les besoins d'une réorganisation mondiale du capital et, de grands choix européens une assemblée de

- constituée par des représentations de celle de Strasbourg et des chambres nationales. C'est ce qui vient de se faire à Rome, fin novembre 1990 pour, paraît-il, préparer les conférences gouvernementales de dé-

Kohl et Genscher cembre sur l'UEM ; 258 députés et sénaentre autres, du fameux "déficit démocra-

Sénat européen ou conférences inter-

L'illusionnisme libéral

L'Acte unique, à proprement parler, faire l'autre, la question des moyens politiques de la régulation économique et de la préservation des rapports sociaux. A peine ceux-là étaient mis en œuvre, que l'Acte unique posait à ses auteurs la question d'un niveau supérieur d'institutions paraétatiques pour répondre aux nouveaux besoins européens. La dérégulation des services publics va de pair avec leur privatisation : il faut décloisonner les marchés, réaliser des alliances et procéder à de nouvelles concentrations. Mais elle n'a pas été la marque d'un changement de fonctionnement du capitalisme contemporain; le rôle des institutions, et de l'appareil d'Etat, constituent plus que jamais la pierre angulaire du système. Les thèses libérales bourgeoises de ces dernières années l'ont appris à leurs dépends avec le débat actuel sur l'importance du contrôle politique des bouleversements occasionnés par l'Acte unique.

Récession ou pas récession ?

Cette question des institutions ressurgit à propos du statut de la future banque centrale européenne. Les banques centrales, dans les divers pays européens, ont actuellement des rapports très différents avec leurs Etats et leurs autorités politiques. Or, un accord semble s'être maintenant réalisé pour que la future Eurofed soit totalement indépendante, comme par exemple la Bundesbank allemande (9).

Quelle est la part de doctrine et celle de pragmatisme dans ce choix ? Car l'on comprend fort bien que, n'ayant rien résolu du problème des institutions politiques de la future UEM, les Etats européens soient bien incapables d'avoir aujourd'hui une autre option pour l'éventuelle

Eurofed. Celle-ci sera donc "indépendante" parce que telle est la position des

Allemands... et parce que personne ne sait ce que pourrait être, dans le cas contraire, l'institution européenne de tutelle (10).

Une autre particularité du projet d'UEM est de vouloir utiliser ce processus pour éviter l'onde récessive venant

7) Voir Inprecorn° 318 du 9 septembre 1990.

8) Le Monde du 21 novembre 1989.

9) A la différence d'autres cas, comme en France, où la Banque centrale est sous les ordres du gouvernement.

10) Ceci n'empêche pas les mêmes gens de proposer un système de banque centrale sur le modèle nord-américain, à savoir douze banques chapeautées par une structure fédé rale... Si tel était le choix, il faudrait qu'en dernière instance les douze banques soient toutes indépendantes par rapport à leurs autorités "nationales" respectives. Plus facile à dire qu'à

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des Etats-Unis. La crise des années 30 avait abouti à l'effondrement du Gold Exchange Standard, fondé sur la livre sterling; cela avait nourri les poussées protectionistes. Il a fallu toute une transition, du renforcement du dollar, à partir de 1934, jusqu'aux accords de Bretton Woods, de 1944, qui confirme l'hégémonie mondiale américaine, pour trouver un nouvel équilibre monétaire international.

"Zone mark" ou UEM ?

Nous sommes aujourd'hui dans une situation à la fois analogue et différente. Alors que la crise capitaliste n'est toujours pas résolue et que la menace de recession se renforce, le couple AllemagneCEE tente, avec l'UEM, une opération monétaire audacieuse pour résoudre à son profit les séismes en cours dans l'économie mondiale.

Dans la mesure où la seule vraie monnaie de réserve internationale est le mark, et pas le franc ni la livre, la formation d'une monnaie européenne jouant un rôle clef dans la réorganisation du système monétaire mondial se ferait sur la base de la devise allemande. C'est pourquoi beaucoup de gens évoquent à ce propos une "zone mark", plutôt que l'UEM !

L'idée est aussi que, grâce à l'unification, la demande allemande sur le marché européen pourrait entraîner une croissance globale de la CEE permettant d'échapper à la vague récessive. Mais l'opération reste d'autant plus hasardeuse qu'il est impossible de dire si l'économie allemande va être capable de résoudre à la fois l'opération UEM et celle de l'absorption de la République démocratique allemande (RDA). Les coûts réels de cette dernière restent un mystère, ou du moins ils sont un sujet important de contreverse. Cette opération implique un risque important d'inflation (malgré la décision du gouvernement fédéral de réduire les dépenses publiques).

Dans la tourmente actuelle de l'économie capitaliste, le défi de l'UEM, pour stabiliser le système internationl apparaît monétaire donc comme une course de vitesse

On peut toujours se réjouir des difficultés auxquelles fait face la bourgeoisie européenne dans l'édification de son unité. Il aurait été cette question cruciale la bonne vieille règle des contradictions du capitalisme ne se retrouve pas à l'œuvre. Il est, par contre, beaucoup plus sérieux de se demander si le mouvement ouvrier et l'ensemble des mouvements sociaux vont être capables de prendre rapidemment le chemin de la contre-offensive et d'utiliser les facteurs d'instabilité liés à cette transition en leur faveur.

Un enjeu stratégique pour le mouvement ouvrier

Force est de constater que les principales (pour ne pas dire les seules) intitiatives à caractère revendicatif au niveau européen sont celles du syndicalisme paysan, c'est-à-dire de forces fondamentalement bourgeoises et petites-bourgeoises.

Favorisés par l'existence de longue date d'une politique des prix agricoles clairement européenne, les syndicats d'agriculteurs ont pu entreprendre un certain nombre de ripostes internationales. Le syndicalisme ouvrier, pour sa part, en est fort loin, pour des raisons qui tiennent au chauvinisme et au conservatisme de ses bureaucraties. Le poids de la socialdémocratie dans l'actuel mouvement syn dical européen rend encore plus difficile toute réaction indépendante.

Mais la pression s'exerce au-delà même de ces sphères dirigeantes. La construction européenne, telle qu'elle est envisagée aujourd'hui, tend à se présenter comme découlant du "bon sens", apparemment sans enjeux de classe. Le mouvement ouvrier, sous le poids de ses directions réformistes et de l'état d'organi-sation et de conscience des travailleurs, est à des années-lumière de ce qu'il faudrait faire sans plus tarder pour répondre à l'offensive européenne des classes dirigeantes.

De nombreux facteurs se combinent et il n'est pas posible de dire si, à coup sûr, les bourgeoisies européennes vont être capables de réaliser ce projet d'UEM. Mais plutôt que de vouloir lire dans le marc de café il est préférable d'énoncer un certain nombre de paramètres qui sont déjà à l'œuvre.

• Les secteurs dominants du capital, pour des raisons à la fois strictement "européennes" et à cause des restructurations mondiales, veulent aboutir à cette unification économique et monétaire.

• Une partie des contradictions et des difficultés que rencontre le projet pourra cependant se régler si le mouvement ouvrier n'agit pas pour faire obstacle au projet capitaliste européen dans son ensemble. Une partie des solutions résideront ainsi dans la capacité du patronat et des gouvernements à faire reculer encore un peu plus le mouvement ouvrier et à faire payer le prix de leur Europe aux populations.

• Une forte récession mondiale pourrait retarder le projet mais sans forcément le faire capoter ; les raisons structurelles de l'unification demeureront sur le long

• Si le projet n'aboutit pas, notamment aux dates prévues, cela n'empêchera pas que les nombreuses mesures partielles engagées dès maintenant sont autant de mauvais coups portés aux acquis sociaux et aux capacités politiques de la classe ouvrière.

• D'ores et déjà, à cette étape du projet européen de la bourgeoisie, le mouvement ouvrier et les révolutionnaires sont confrontés à des problèmes stratégiques nouveaux. Comment lutter en Europe aujourd'hui ? Quelles formes de solidarité continentale ? Et quel projet politique et organisationnel doit avoit la gauche révolutionnaire si elle veut répondre à ses nouveaux enjeux ?

30 novembre 1990

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