Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

Grandeur et décadence de Maggie

· Inprecor n° 321, 20 décembre 1990 · p. 23-25 · 2 910 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme Europe Économie mondiale

THATCHER a été écrasée entre, d'un côté la résistance de la classe ouvrière et, de l'autre, sa propre tentative de mener une politique indépendante du capital européen. Son remplacement par John Major illustre la réorientation du capital britannique vers l'Europe, mais ne signifie nullement que les attaques contre les travailleurs vont diminuer. Au contraire, l'arrivée au pouvoir de 1'"euro-thatchérisme" représente aussi le maintien d'un chômage massif et de l'anti-syndicalisme qui ont caractérisé Thatcher. D'ailleurs, ces assauts seront renforcés par la récente adhésion britannique au Système monétaire européen (SME) (voir Inprecor n° 317 du 26 octobre 1990).

Outre les divisions qu'il reflète au sein du Parti conservateur et de la classe dirigeante, le départ de Thatcher symbolise la fin du projet économique instauré par les conservateurs en 1979. Celui-ci prévoyait l'utilisation des ressources provenant du pétrole de la mer du Nord pour imposer une profonde défaite à la classe ouvrière, en maintenant une orientation économique et un système politique basés sur le passé impérialiste de la Grande-Bretagne —la prédominance de la

City de Londres et des investissements à l'étranger ainsi que le maintien d'un appareil militaire disproportionné par rapport à la force réelle de l'économie britannique, le tout au détriment de l'économie nationale.

Entre 1979 et 1982, le gouvernement Thatcher a laissé l'industrie intérieure s'effondrer ; celle-ci a chuté de plus de 15 % — le plus important déclin depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Toutes les restrictions sur les exportations de capitaux ont été levées et, durant la décennie suivante, 200 milliards de dollars ont été investis à l'étranger. La balance des paiements s'équilibrait alors grâce aux revenus pétroliers de la mer du

Nord et à ceux des services financiers en pleine expansion. Le chômage a augmenté en flèche, touchant plus de 3 millions de personnes chiffres offiles selon ciels — 4 millions en réalité.

Simultanément, une restructuration totale de l'industrie a été entreprise. Le de Maggie

La démission de Margaret Thatcher du poste de Premier ministre et son remplacement par John Major constituent l'explosion majeure du Parti conservateur, depuis plus de dix ans. La mise à l'écart de la Dame de fer symbolise la fin d'un projet particulier de la bourgeoisie, et un début de réorganisation de la politique britannique.

James BROOK programme de privatisations a touché les télécommunications, l'acier, les ports, le gaz, l'électricité, l'eau, etc. Les lois sur les syndicats sont devenues plus strictes :

restrictions sur le droit de faire des piquets de grève; suppression de l'affiliation syndicale obligatoire ; saisie des biens des syndicats engagés dans des luttes. Des groupes spécifiques de travailleurs qui ont essayé de se battre — surtout les mineurs, mais aussi les ouvriers de la métallurgie, les dockers et les imprimeurs — sont devenus les symboles de défaites exemplaires.

Dans le domaine politique, le Parti travailliste a éclaté en 1981, avec la fondation du Parti social-démocrate - dont la majorité des membres allait fusionner avec les libéraux, après les élections de

1987.

Après quelques hésitations de départ, la classe dominante s'est regroupée derrière le programme économique du gouvernement. Le capital financier britannique a bénéficié de l'élargissement du champ de ses opérations internationales.

Les compagnies pétrolières — secteur très important du capital britannique — ont réalisé des profits énormes grâce au boom pétrolier de la mer du Nord. Les principaux secteurs industriels ont commencé à diversifier rapidement leurs investissements à l'étranger — environ 50 % des profits des 100 premières firmes britanniques proviennent aujourd'hui d'opérations faites outre-mer. Dans le même temps, le gouvernement avait prévu que le chômage qui résulterait de ces restructurations briserait la résistance du mouvement ouvrier et que la base industrielle intérieure du capital britannique se reconstruirait en même temps que les profits de ses sociétés industrielles.

L'époque dorée

Au début, cette stratégie a magnifiquement fonctionné pour le capital. La part des profits des compagnies dans le Produit national brut

(PNB) est passée de 12 %, lors du creux de la récession en 1981, à plus de 19% en 1984. Au même moment, les revenus du pétrole ont permis une augmentation substantielle du niveau de vie d'une large proportion de travailleurs - les salaires réels ont augmenté de 27 % entre 1979 et

1989.

La classe ouvrière se divisait alors entre un secteur important frappé par le chômage et ses effets, et un autre qui bénéficiait économiquement du thatchérisme. Lors des élections législatives de 1983 et de 1987, beaucoup d'ouvriers qualifiés bien payés ont voté pour les conservateurs, alors que des émeutes éclataient dans les quartiers les plus démunis des grandes villes, en 1981. Grâce aux graves problèmes qu'a connus le

Parti travailliste après sa scission de

1981, Thatcher a pu gagner consécutivement trois élections législatives.

Mais la politique économique de son gouvernement reposait sur la hausse des prix des matières premières et sur le boom financier international qui a suivi 1979 ;

elle a commencé à décliner en même temps que ces deux facteurs. La chute du prix du pétrole de 1985 a porté un coup

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sévère à la balance des paiements britannique. Lors du krach boursier de 1987, la Grande-Bretagne a perdu presque un quart de ses capitaux à l'étranger.

Les secteurs financiers orientés vers le pétroie et les opérations internationales n'étaient plus capables de maintenir la balance des paiements qui, après 1987, s'est détériorée, atteignant le pire déficit de l'histoire de la Grande-Bretagne en temps de paix. De plus, l'énorme fuite de capitaux a commencé à miner l'industrie intérieure. En 1989, la sortie nette de capital à long terme atteignait 40 milliards de dollars, soit 6 % du PNB. Il a donc été nécessaire d'emprunter 40 milliards de dollars à l'étranger, et d'attirer les investisseurs par des taux d'intérêt de 15 %. Cette politique a eu un effet dévastateur, tant sur les investissements britanniques que sur une partie importante de la base électorale du Parti conservateur, constituée de propriétaires immobiliers ayant contracté des emprunts.

L'erreur de la Poll Tax

Par ailleurs, malgré des défaites terribles infligées à certains groupes de travailleurs en lutte — le nombre des ouvriers de la métallurgie a presque été réduit de 50 %, celui des mineurs de 60 % —, la classe ouvrière n'a pas été assez sévèrement écrasée pour permettre la remontée et le maintien des profits de l'économie intérieure. En 1988, les cheminots, puis en 1989, les employés communaux ont infligé des défaites au gouvernement. Après des grèves, en 1990, la plupart des patrons des grandes entreprises ont été obligés de concéder une réduction du temps de travail hebdomadaire de 39 à 37 heures. La classe ouvrière a été capable de résister aux tentatives de réduction de son niveau de vie et, depuis 1989, les profits des compagnies ont chuté (passant de 17 % du PNB en 1998 à 13 % en 1990) tandis que les salariés défendaient avec succès leurs revenus réels.

L'impopularité du gouvernement s'est accentuée avec le développement d'une forte opposition à la Poll Tax (voir Inprecor n° 306 et 309 des 6 avril et 18 mai 1990). Début 1990, une récession économique très aiguë s'est installée; l'économie britannique était arrivée dans une impasse, tant au niveau intérieur qu'international.

Si le facteur décisif qui a brisé Thatcher a été son incapacité à écraser la classe ouvrière, la crise d'orientation provoquée par cela au sein de la classe dirigeante, dans le cadre de ses rapports avec la Communauté économique européenne (CEE), a été l'occasion immédiate de sa démission.

Lors du boom pétrolier, les réserves de la mer du Nord représentaient un atout majeur pour la CEE et permettaient aussi à la Grande-Bretagne de maintenir sa balance commerciale au niveau de pratiquement tous les pays de la communauté. Ce pays se trouvait donc dans une position relativement favorable pour négocier — réussissant à obtenir des réductions significatives de ses paiements au budget de la CEE. Au départ, Thatcher pouvait ainsi maintenir une position relativement forte pour le capital britannique au sein de la hiérarchie de la CEE, malgré le ralentissement de l'économie intérieure.

Mais, avec la chute des prix du pétrole, la position de force de la GrandeBretagne s'est aussi effondrée, et le poids déjà dominant de l'Allemagne et de la France s'est d'autant plus renforcé. Etant donnée la faiblesse industrielle du pays, Thatcher a compris qu'elle ne pourrait pas participer aux grandes manœuvres de l'harmonisation monétaire entamées par la France et l'Allemagne sans connaître d'immenses difficultés économiques et politiques ; de plus, la base petite-bourgeoise traditionnelle du Parti conservateur aurait souffert des avancées vers l'union économique européenne. Lors des élections européennes de 1989, Thatcher a essayé de rassembler son parti autour d'une attitude "gaullienne" vis-à-vis de l'Europe. Mais cela s'est traduit par une double débâcle. Le capital britannique, pour qui la participation au système européen après 1992 est plus importante que les considéraélectoralistes Parti conservateur, a trouvé cette politique inacceptable. Le ministre des Finances, Lawson, a démissionné pour protester contre l'ajournement de l'entrée de la Grande-Bretagne dans le SME. Michael Heseltine, ancien ministre de la Défense — qui avait quitté le gouvernement en 1985 car il aurait préféré vendre la compagnie d'hélicoptères Westland à une firme européenne plutôt qu'américaine — a sciemment construit une direction de rechange favorable à la CEE au sein du Parti conservateur.

La classe ouvrière était alors davantage préoccupée par la détérioration de la situation économique, surtout de la hausse de l'inflation et des effets des taux d'intérêt élevés, que par les rêves de grandeur de Thatcher ; elle s'est retournée de manière décisive contre le gouvernement. En juin 1989, lors des élections européennes, la Dame de fer a connu sa première défaite.

Du rififi chez les conservateurs Depuis l'automne 1989, une épée de Damoclès pendait sur la tête de la Dame de fer. Un candidat symbolique a brigué contre elle la direction du Parti conservateur, en octobre 1989. Les démissions de ses ministres se sont succédées lors des mois suivants; finalement, celle de son Vice-premier ministre, Geoffrey Howe, après le refus de Thatcher d'approuver les projets d'union économique et monétaire présentés lors du sommet de la CEE à Rome, a précipité sa chute.

Confrontés à cette débâcle, les trois prétendants à la succession du Premier ministre — le ministre des Finances, John Major, le ministre des Affaires étrangères, Douglas Hurd, et Michael Heseltine — ont proposé de rationaliser les activités du gouvernement dans une direction commune : supprimer les provocations les plus délibérées contre la classe ouvrière, principalement la Poll Tax, et d'améliorer les rapports du pays avec la CEE.

Mais il faut souligner que le renvoi de Thatcher n'inaugure pas un tournant vers un nouvel ordre économique moins sévère. Au contraire, on va sûrement assister à une baisse encore plus draconienne des salaires; à une augmentation du chômage et à une intégration plus importante au capital de l'Europe occidentale. Les proclamations de tous les secteurs du Parti conservateur, et principalement du nouveau Premier ministre, John Major, l'annoncent clairement. Tous proposent de "continuer les réalisations" de Thatcher, et non de les supprimer. Aucun n'a suggéré de modifier les lois antisyndicales — si ce n'est pour les durcir davantage —, ni de revenir sur les privatisations, ni de s'attaquer au chômage.

La seule proposition politique nouvelle du camp anti-thatchérien dans le Parti conservateur est de serrer encore plus la vis à la classe ouvrière, à travers l'adhésion au SME.

Thatcher a été renvoyée parce qu'elle s'opposait au tournant du capital vers l'Europe et combinait cela avec des attaques triomphalistes de la bourgeoisie contre la classe ouvrière, comme celle de la Poll Tax, qui a dépassé les limites permises par le rapport de forces existant en Grande-Bretagne.

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John Major, le candidat préféré des thatchériens et des milieux d'affaires, soutient le tournant vers l'Europe mais, dans le même temps, veut que le capital britannique y obtienne la meilleure position. Ancien ministre des Finances de Thatcher, il continuera à attaquer les travailleurs ; en matière d'économie et de mar ché, il a une ligne aussi dure qu'elle, même s'il ne partage pas son opposition à l'Europe.

Son but est d'intégrer la GrandeBretagne au grand capital européen, tout en défendant de manière pragmatique la position spécifique du capital national. Il en est de même au niveau social. Major désire parvenir à diminuer les revenus réels, mais en évitant certains des excès caractéristiques de Thatcher — par exemple, contrairement à elle, il a déclaré son attachement au service national de santé. Son opposition à la peine de mort est bien connue ; et, contrairement à Thatcher et à ses proches, il s'est fortement opposé au racisme dans le passé.

L'héritage empoisonné du SMIE

Malgré la lune de miel de courte durée qui suivra le remplacement de Thatcher, le problème politique fondamental du capital britannique reste que l'attaque du niveau de vie des salariés, rendue nécessaire par l'état actuel de l'économie britannique et par son entrée dans le SME, devra être si sévère qu'elle portera rapidement atteinte à la popularité du gouvernement. Les conditions économiques et l'entrée dans le SME détruiraient aussi le soutien dont pourrait bénéficier un éventuel cabinet travailliste.

Le problème du capital britannique est donc d'arriver à mener à bien une politique dont les effets seront rejetés par une majorité écrasante de l'électorat, quel que soit le gouvernement; il a donc besoin que tous les partis politiques britanniques s'engagent à soutenir l'économie actuelle et, par dessus tout, l'adhésion au SME. Les conservateurs devront ainsi mener cette politique sans se préoccuper des conséquences politiques; les travaillistes devront promettre de la maintenir s'ils arrivent au gouvernement, y compris si cela doit les empêcher de réaliser des réformes. En fait, cet "euro-thatchérisme" nécessitera la réorganisation radicale du système politique du pays.

La chute de Thatcher marque la fin d'une ère de la vie politique britannique : celle de l'alternance au gouvernement entre un Parti conservateur dominant et, parfois, des gouvernements travaillistes de droite. Ce système était fondé sur la puissance de l'impérialisme britannique.

En matière de politique étrangère, il Unis la sécurité des investissements britanniques à l'étranger dépendant de leur rôle de stabilisateurs du système capitaliste international. Le Parti travailliste britannique stable et soumis formait partie intégrante de ce système impérialiste. Mais ce schéma économique a connu un déclin continu tout au long du XXe siècle, bien que Thatcher ait fait une dernière tentative pour le sauver en utilisant la manne des ressources pétrolières.

Le bilan de Thatcher comme Premier ministre est clair : tous ses de la mer du Nord et le désarroi du Parti travailliste, elle n'a jamais réussi à faire augmenter l'électorat des conservateurs. Elle n'est pas arrivée à rendre l'économie intérieure compétitive sur le marché international. Son gouvernement a été désintégré par la pression de la résistance de la classe ouvrière d'une part, et les nouveaux projets de la CEE, de l'autre.

Les yeux plus gros que le ventre

Major échouera de la même manière car, par nature, ses projets économiques tendent à réorienter le capital britannique vers l'Europe, en essayent à la fois de préserver l'édifice de l'empire britannique. Cette combinaison, comme cher, est plus lourde que ce que l'économie britannique peut supporter. Le capital britannique atteint la fin d'une période historique —l'économie nécessite plus qu'un simple ravalement de façade et, même pour réussir à des objectifs capitalistes rationnels, il lui faudrait rompre radicalement avec son passé impérialiste.

Le problème insoluble pour Major — et pour tout dirigeant conservateur — est qu'une telle réorientation coïncide précisément avec les intérêts de secteurs du capital sur lesquels le Parti conservateur s'appuie le plus.

Derrière la chute de Thatcher, apparaissent les grandes lignes de ce qui, à long terme, sera un nouveau système politique en Grande-Bretagne. Les plus fermes défenseurs de l'option européenne sont les démocrates-libéraux, l'aile pro-européenne du Parti conservateur et l'aile droite du Parti travailliste. La bourgeoisie doit maintenant essayer de créer un système de gouvernement qui donne une hégémonie permanente à ces forces, à travers des gouvernements conservateurs ou travaillistes ou à travers des coalitions entre conservateurs et libéraux, ou entre travaillistes et libéraux. Cela passe par la fin du système basé sur la prééminence des conservateurs, par la représentation proportionnelle, et par des gouvernements de coalition, pour se rapprocher des systèmes politiques "européens". des politiques chérisme, tout en intégrant le capitalisme briont fait et feront de de Kinnock : qu'il se lie au capital pro-européen ; que ses repues; que son aile base à accepter une coalition avec les libé-

L'intensité des attaques contre les salaires réels, qui doit rendre le capital britannique compétitif en Europe, menace la stabilité d'un éventuel gouvernement travailliste de droite menant une politique "pro-européenne".

La résistance contre Kinnock dans les syndicats et dans le Parti travailliste — où la gauche est affaiblie, mais existe toujours — continue à gêner le capital. Il n'a pas encore atteint son objectif qui est d'éliminer les liens structurels profonds de ce parti avec les syndicats et de le réorganiser comme un parti social-démocrate européen classique.

Après tout, malgré l'échec de son projet personnel, Thatcher a joué un rôle décisif pour la bourgeoisie en portant des coups contre les acquis de la classe ouvrière — elle a sans aucun doute été, en ce sens, le Premier ministre ayant le mieux réussi depuis l'entre-deux guerres : sous l'impact de sa scission de 1981, le Parti travailliste a fait un virage à droite important ; les syndicats ont été af-

Aujourd'hui, la joie populaire d'avoir vu la Dame de fer mordre la poussière est indéniable. Mais 1'euro-thatchérisme" finira certainement par être plus vicieux que l'original. *

30 novembre 1990

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