L'OFFENSIVE terrestre est « inévitable, elle sera dure. Nous entrons dans une phase difficile de la guerre (...). Dans le courant de ce mois la cruelle épreuve de vérité aura lieu » (1).
Cette courte expédition punitive, victorieuse avant même d'avoir été déclenchée, transformée par les tenants du droit et de l'ordre mondial en "croisade contre la force et la barbarie" s'achèvera-t-elle comme une vulgaire guerre de tranchées onéreuse en vies humaines et en dégâts économiques ? Mais, après tout, « la défense des justes causes n'a pas de prix », nous répète-t-on inlassablement ; ce qui, en général, veut dire que le coût de cette guerre sera encore plus élevé qu'on ne le pense.
Que la guerre soit une épreuve, comment en douter ? Des milliers de bombes, même "chirurgicales", ne sont jamais un beau spectacle. Préparant progressivement l'opinion publique à un réveil douloureux, les dirigeants de la coalition impérialiste ont changé peu à peu leur discours : d'une simple application des résolutions des Nations-Unies, nous voilà embarqués dans une véritable entreprise de "pacification mondiale" où il s'agit, ni plus, ni moins, de mettre en place « un nouvel ordre mondial ». Passons sur ces grands principes dont se gargarisent aujourd'hui les EtatsUnis, qui en sont les plus grands violeurs à l'échelle mondiale (voir l'article de Noam Chomski, en p. 4).
Selon les propres mots du président américain, la première phase de destructions massives du potentiel militaire irakien visant à l'immobiliser a été « très, très efficace » (2). La terrible épreuve n'est pas encore arrivée ? Ou bien omet-il, dans sa pseudo-rigueur méthodique avec laquelle il expose, au fil des jours, et à la face du monde, les premiers résultats de la guerre, comme s'il faisait le bilan d'activités d'une entreprise à un Conseil d'administration, la "cruelle vérité" : les milliers de morts irakiens (3).
Bien sûr, le prix à payer pour le peuple irakien, les soldats qui seront tués dans la phase terrestre, le coût humain, Bush, Mitterrand et Major sont déjà assurés de ne pas avoir à le payer eux-mêmes. Quelle que soit l'issue de cette guerre, il est fort probable que les grands de ce monde mourront de leur belle mort.
GOLFE
Quant au coût, économique cette fois, ils souhaiteraient ne pas le payer eux-mêmes. Mais, dans ce domaine, la cruelle épreuve risque d'être plus dure : la guerre coûte cher et les conséquences économiques risquent d'être importantes (voir l'article d'Ernest Mandel, en p. 8) ; le coût de l'engagement militaire direct américain oscillerait entre 500 millions et 1 milliards de dollars par jour. Selon un économiste de l'université de Princeton, James Love, le prix total de l'effort de guerre américain, y compris les sanctions économiques, devrait atteindre de 164 à 268 milliards de dollars.
L'intention France et de la Grande-Bretagne est, bien sûr d'arriver à faire payer la note à C'est fou comme le nouvel ordre mondial GUERRE ressemble à l'ancien... d'autres. Fortement touchées par une récession mondiale, cette fois bien présente (voir l'article de Christian Barsoc, en p. 19), leurs économies sont incapables de supporter, à elles seules, une telle pression. Comment, mieux que dans ce conflit, compenser la perte de compétitivité de l'oncle Sam face à ses concurrents allemands et japonais, en bien meilleure santé économique, qu'en les obligeant à financer l'effort de guerre ; les Etats-Unis cherchant, eux, à continuer à jouer un rôle dominant, en devenant le "gendarme du
Ainsi, le Japon, l'Allemagne mais aussi l'Arabie saoudite et le gouvernement en exil du Koweit (services rendus obligent) devraient supporter la plus grande part de l'effort de guerre des Etats-
Unis et des alliés, mais aussi de l'aide aux pays de la ligne de front (Egypte, Turquie). Certains, comme l'Allemagne, qui a promis jusqu'à maintenant 9 milliards de dollars, traînent des pieds ; ce pays est plus préoccupé, il est vrai, par la "grande Allemagne" retrouvée que par libération du Koweit (4).
L'épreuve cruelle de vérité aura bien lieu; l'avertissement de Mitterrand ne s'adressait pas à Saddam Hussein, mais aux peuples de la planète toute entière. Pour Bush, Mitterrand et Major, "la" vérité se confond étrangement avec ce "nouvel ordre mondial" dont il sont aujourd'hui, dans le sang, les bâtisseurs. Pourquoi celui qui sortira de la guerre serait-il plus équitable et plus juste que le précédent ? Pourquoi la paix, impossible au Proche et au Moyen-Orient jusqu'à maintenant, le serait-elle davantage demain?
La guerre du Golfe éclate en pleine période de récession économique des pays capitalistes et d'appauvrissement sans précédent du tiers monde.Comment le nouvel ordre mondial rétablira-t-il le droit, violé depuis des dizaines d'années, des mil-lions d'hommes et de femmes de ces pays, alors que le pillage économique est à la base même de l'enrichissement des pays impérialistes (voir l'article de Peter Drew, en p. 24) ? Dans les métropoles impérialistes, les travailleurs payeront la facture de la folie guerrière et seront les premiers à faire les frais de la récession. Quant à la majorité des pays dépendants, étranglés par la dette extérieure, ils continueront sans doute leur lente régression dans le temps ; après la "décennie perdue" des années 80, la barbarie capitaliste et les conséquences de la crise du Moyen-Orient risquent d'accélérer la paupérisation de millions d'Africains et autres Latino-Américains. *
14 février 1991
1) Allocution télévisée de François Mitterrand, le 7 février 1991.
2) Déclaration de Bush, Herald Tribune du 12 février.
3) 10 000 selon l'ambassadeur irakien à l'ONU.
4) Selon le secrétaire d'Etat américain, James Baker, les Etats-Unis auraient déjà recueilli plus de 50 milliards de dollars pour les opérations "Bouclier du désert", puis "Tempête du désert", et quelque 14 milliards de dollars pour les pays de la ligne de front.