immédiate et déterminée des puissances industrielles. En fait, il y eut, dans un premier temps, deux ripostes différentes : la première, largement approuvée par l'ensemble de la communauté internationale, exigeait des sanctions économiques
Etats-Unis et la Grande-Bretagne, tièdement soutenus par leurs alliés, optait pour l'escalade vers la guerre. Cette deuxième solution a finalement triomphé dans les
Le 10 janvier 1991, Noam Chomsky, universitaire américain célèbre pour ses prises de positions contre la guerre du Viêt-nam et contre l'intervention de son pays en Amérique centrale, analysait les raisons de cette division tactique entre
Gare aux orteils
des impérialistes
L'invasion du Koweit par l'Irak, le 2 août 1990, a provoqué une réponse d'une sévérité sans précédent (1) ; la seconde, prônée principalement par les faits, le 17 janvier 1991. pays capitalistes. Noam CHOMSKY *
LES REPONSES à cette division n'ont pas manqué — avec des phrases impressionnantes sur le caractère sacro-saint des lois internationales et les magnifiques perspectives qui s'ouvriraient pour le monde si l'on réussissait à arrêter à temps le nouvel Hitler. Le président Bush a déclaré : « L'Amérique est là où elle a toujours été, contre l'agression, contre ceux qui voudraient utiliser la force pour remplacer le règne des lois. » Le secrétaire d'Etat James Baker a ajouté : « Nous vivons un des rares moments où l'histoire se transforme », une « ère pleine de promesses » s'annonce, une fois puni celui qui a osé recourir à la force.
De nombreux commentateurs ont loué le « merveilleux changement en profondeur » de l'Organisation des Nations-Unies (ONU), qui « quasiment pour la première fois de son histoire, fonctionne comme elle aurait toujours dû le faire » et offre donc « un cadre adéquat pour préserver la paix dans le monde de l'après guerre froide » (New York Times). L'explication en vogue est que, depuis que les Etats-Unis ont remporté la guerre froide, l'obstruction soviétique systématique et l'"insupportable rhétorique anti-occidentale" du tiers monde ne paralysent plus l'ONU.
Au nom de grands principes, Washington a empêché tout effort diplomatique, réduisant les pourparlers à l'adoption
GOLFE d'un ultimatum et rejetant tout "lien" (linkage) avec les problèmes du Proche et du Moyen-Orient. Selon Thomas Friedman, principal correspondant diplomatique du New York Times, l'administration Bush a rejeté d'emblée toute issue diplomatique de peur que celle-ci n'aboutisse, pour "désamorcer la crise", à une victoire symbolique du dictateur irakien — qui aurait pu obtenir une île koweitienne ou un arrangement frontalier mineur. Toute issue de ce type, considérée comme une "capitulation", est inacceptable pour la force américaine, quelles qu'en soient les conséquences.
L'envoi d'un corps expéditionnaire très important hypothèque la crédibilité des sanctions. En bloquant la voie diplomatique, la position rhétorique fait apparaître la guerre comme une issue probable.
* Professeur de langues modernes et de linguistique à l'Institut de technologie du Massachussetts, Noam Chomsky est l'auteur, entre autres, de L'économie politique des droits de l'homme (1970), et de La culture du terrorisme (1988).
1) Le 6 août 1990, les Nations-Unies ont voté un embargo total contre l'irak, y compris en matière alimentaire et sanitaire ; en septembre, elles ont autorisé les pays de la coalition anti-irakienne à le faire respecter par la force, si nécessaire.
Logiquement, les principes ne peuvent pas être utilisés de manière sélective; dans la réalité, les Etats-Unis sont l'un des plus grands violeurs des postulats qu'ils défendent aujourd'hui à corps et à cri. Nous n'admirons pas Saddam Hussein en tant qu'homme de principes parce qu'il condamne l'annexion du Golan syrien par Israël ; et ses lamentations sur les violations des droits de l'homme dans les territoires occupés n'encouragent pas plus nos espoirs d'un monde meilleur. Il en est de même quand George Bush exprime son angoisse à la lecture du rapport d'Amnesty International sur l'Irak (après le 2 août 1990), et ne dit rien sur celui concernant le Salvador, pour choisir un exemple entre mille. Quant au « merveilleux changement en profondeur » de l'ONU, il n'a guère à voir avec la fin de la guerre froide et l'amélioration du comportement de l'Union soviétique ou des "dégénérés" du tiers monde.
Des principes élastiques L'ONU a été capable de répondre à l'agression irakienne parce que, une fois n'est pas coutume, les Etats-Unis se sont opposés à un acte criminel, contrairement à leur attitude à l'occasion des invasions de Panama, de Chypre, du Liban, du Sahara occidental, etc. Pendant des décennies, l'Afrique du Sud a défié les NaPOUR UN NOUVEL ORDRE MONDIAL tions-Unies et la Cour internationale de justice de la Haye (2) à propos de la Namibie, pillant et terrorisant ce pays occupé, qu'elle utilisait comme base pour aller semer la terreur dans les Etats voisins. Personne n'a proposé de bombarder l'Afrique du Sud, ni de lui couper tout approvisionnement alimentaire. Les Etats-Unis défendaient alors la thèse de la "démocratie tranquille" et de l'"'engagement constructif", séparant à tout prix les différents problèmes, exactement comme le fit George Schultz pour négocier le retrait
2) La Cour internationale de justice juge les différends entre Etats. En théorie, ses jugements sont obligatoires, mais, dans la pratique, les grandes puissances recusent ceux qui leur sont défavorables.
Ainsi, la France ne reconnaît plus sa juridiction depuis. qu'en 1974, la Cour a examiné les plaintes australiennes et néo-zélandaises contre les essais nucléraires français dans le Pacifique. Les Etats-Unis, eux, ont toujours refusé d'appliquer son jugement les condamnant à verser plusieurs millions de dollars au Nicaragua, en dédommagement du minage des ports de ce pays par la CIA en 1983.
partiel d'Israël du Liban— d'ailleurs, dans ce cas, l'agresseur a été largement récompensé et a bénéficié d'une aide matérielle importante des Etats-Unis ainsi que de leur veto au conseil de sécurité lorsqu'il attaquait ce pays sans défense.
En fait, la réponse est simple : la riposte à l'agression de Saddam PO Hussein est sans précédent parce qu'il a écrasé les mauvais orteils. Les Etats-Unis ne sont pas allés dans le Golfe pour défendre les grands principes ; les autres Etat non plus.
Il y a agression et agression
Saddam Hussein est un gangster meurtrier, tout autant qu'avant le 2 août 1990, quand c'était encore un "ami charmant" et un partenaire commercial privilégié. Son invasion du Koweit est un crime de plus, comparable à d'autres, et il y a eu pire dans ce registre ; ainsi, l'occupation et l'annexion du Timor oriental par l'Indonésie a été l'occasion d'un terrible massacre, grâce à l'appui matériel et diplomatique des deux vengeurs du droit dans le Golfe. La vérité a été révélée par l'ambassadeur américain aux Nations-Unies, Daniel Patrick Moynihan, dans ses mémoires, où il décrit ses succès dans l'application des directives du département d'Etat américain pour rendre « parfaitement inopérantes » toutes les mesures prises par l'ONU en réponse à POUR (! NO: l'agression indonésienne : « Les EtatsUnis souhaitaient que les choses se passent comme elles se sont passées et ont tout fait pour qu'il en soit ainsi. » Cela a été admis avec la même franchise par le ministre des Affaires étrangères australien, Gareth Evans, expliquant l'approbation de son pays à l'annexion forcée du Timor oriental : « Le monde est un endroit plutôt injuste, plein d'exemples d'annexions par la force. »
En revanche, l'agression de Saddam Hussein a suscité cette déclaration tonitruante du Premier ministre australien, Hawke : « Les grands pays ne peuvent pas envahir leurs pays voisins et s'en sortir comme cela. » Si la Libye rejoignait le boucher de Bagdad pour exploiter les richesses pétrolières du Koweit, les réactions occidenales ne seraient pas les mêmes que celles qui prévalurent quand l'Australie s'allia au boucher de Djakarta.
Les efforts de paix de l'ONU ont régulièrement été entravés par les EtatsUnis. La première session de l'après guerre froide (1989-90) a été édifiante de ce point de vue. Trois résolutions du IR UN NOUVEL ONERE MARA Conseil de sécurité se sont vu opposer le veto des Etats-Unis : deux condamnaient son invasion meurtrière de Panama et la troisième visait à sanctionner les atteintes aux droits de l'homme en Israël; les Etats-Unis ont posé leur veto à une résolution similaire en mai 1990. Seuls avec Israël, les Etats-Unis ont voté contre deux résolutions de l'Assemblée générale de l'ONU demandant le respect des lois internationales : l'une condamnait leur appui aux contras, et l'autre leur guerre économique contre le Nicaragua ; or ces deux attitudes avaient été déclarés illégales par la Cour internationale de justice. Une résolution condamnant l'occupation prolongée d'un territoire par la force est passée EL OROPEN
BAGDAD F avec 151 voix contre 3 (Etats-Unis, République dominicaine, Israël) ; c'était encore une demande de règlement politique du conflit israélo-arabe que les Etats-Unis ont bloqué pendant vingt ans, opposant toujours leur veto aux résolutions du
Les Etats-Unis sont, de loin, ceux qui ont le plus utilisé leur droit de veto au Conseil de sécurité ; la Grande-Bretagne vient en seconde position, suivie, à distance, par la France, puis l'Union soviétique. Les Etats-Unis ont également régulièrement voté contre les résolutions de l'Assemblée générale (souvent seuls ou avec quelques rares autres Etats) à propos d'agressions, de non respect des lois in-
GOLFE ternationales, d'atteintes aux droits de l'homme, du désarmement, etc.
Il n'y a aucune raison d'espérer que les changements en Union soviétique modifient quoi que ce soit à cette attitude négative des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne envers les lois internationales et la sécurité collective — et qui n'a rien à voir avec la guerre froide, comme l'ont prouvé maints exemples. La position des Etats-Unis est apparue clairement lors du débat sur l'invasion de Panama (voir Inprecor n° 300 du 12 janvier 1990), quand leur ambassadeur à l'ONU, Thomas Pickering, a signalé au Conseil de sécurité que l'article 51 de la Charte de l'ONU — qui limite l'emploi de la force à la légitime défense contre une attaque armée jusqu'à ce que le conseil agisse — a permis aux Etats-Unis d'utiliser la «force armée pour défendre [ses] intérêts ». C'est en vertu de cet article que les Etats-Unis auraient envahi Panama pour empêcher que son « territoire soit utilisé comme une base pour faire entrer clandestinement de la drogue aux EtatsUnis » a ajouté le département de la Jus-
Washington a même invoqué le droit à la « légitime défense contre une attaque future », utilisant l'article 51 pour justifier son bombardement contre la Libye. En bref, comme d'autres nations, les
Etats-Unis agiront toujours à leur guise, se servant des lois et des principes comme d'armes idéologiques, devant être employées quand elles sont utiles mais écartées lorsqu'elles vous gênent. Le refus du linkage par Washington gique. Les Etats-Unis s'opposent à la résolution diplomatique de chacun des principaux problèmes; ils refusent donc de les lier. Ce pays et Israël ont longtemps été isolés dans le conflit israélo-arabe. Les Etats-Unis soutiennent officiellement le plan Shamir, qui exclue la création d'un « Etat palestinien supplémentaire » (la Jordanie en étant déjà un) et tout « changement du statut de la Cisjordanie et de Gaza qui n'irait pas dans le sens des lignes de conduites fondamentales du gouvernement israélien » comme prélude à une auto-détermination palestinienne significative. Ce plan rejette les négociations avec l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), refusant donc aux Pa-
GOLFE lestiniens le droit de choisir leur politireprésentation propre que ; et appelle à des "élections libres" sous la domination militaire israélienne, alors que de nombreux leaders palestiniens sont emprisonnés dans des camps. Evidemment, la tenue d'une conférence internationale et la diplomatie en général ne sont pas jugées comme étant des options politiques viables.
La même chose se vérifie quant aux armes de destruction massive, question qui devrait pourtant être analysée régionale-
1990, Saddam ment. En avril
Hussein, encore allié et ami de
George Bush, a proposé de détruire son arsenal non-conventionnel si Israël acceptait de faire de même, offre renouvelée à plusieurs reprises. Le département d'Etat américain a très bien accueilli la proposition de Saddam, mais a rejeté tout lien avec
« d'autres questions ou d'autres appareils militaires ». Il faut noter que la teneur de ces derniers n'a pas été précisée. Si l'existence d'armes nucléaires en
Israël était vérifiée, on pourrait alors s'interroger sur la légalité de l'assistance fournie par les Etats-Unis à l'Etat sioniste, puisque la législation interdit d'aider tout pays engagé dans le développement clandestin de matériel de guerre nucléaire.
Les contours généraux d'un possible règlement diplomatique de la crise du
Golfe ont été esquissés depuis août 1990.
L'Irak a, y compris, fait plusieurs propositions de retrait de ses troupes du Koweit, en échange du règlement (ou de la consolidation) des demandes territoriales et des questions régionales de sécurité. Personne ne sait si ses offres étaient acceptables ou non, car Washington les a toutes rejetées au nom de ses grands principes. Les moyens pacifiques prévus par les lois internationales ont à peine été employés. En outre, les sanctions auraient pu être efficaces, si seulement, bien sûr, les
Etats-Unis, la Grande-Bretagne et leurs alliés y avaient cru.
Pour l'instant, l'on ne peut qu'émettre des spéculations sur l'insistance de ces deux pays à vouloir utiliser la force; cependant, des données objectives existent :
le contexte historique et la nature de l'ordre mondial à venir.
Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont réglé le destin du Moyen-Orient. L'un des principaux objectifs politiques des Etats-
Unis était que ses incomparables ressources en énergie, et les énormes profits réalisables à la clé, restent sous leur contrôle ou sous celui d'alliés et de clients dépendants. La Grande-Bretagne voyait les choses sous le même angle. Les conflits qui opposèrent ces deux nations à l'époque sur les termes du découpage furent résolus dans le cadre de l'ordre global dominé par les Etats-Unis.
Les retombées du partage colonial
L'Irak remit en question les privilèges anglo-américains en 1958, quand un coup d'Etat militaire nationaliste renversa un régime dépendant (3). Bien sûr, l'histoire ne commence pas là, puisqu'il y eut auparavant des bombardements de civils par les Britanniques et l'autorisation d'« utiliser des gaz toxiques contre ces tribus barbares » (Winston Churchill, qui était plus que favorable à ces méthodes).
Le coup d'Etat de 1958 produisit une série de réactions en chaîne, dont un débarquement de marines américains au Liban et, apparemment, l'autorisation du président Eisenhower pour l'utilisation de l'arme nucléaire « afin d'empêcher l'entrée de toute force ennemie au Koweit ». La Grande-Bretagne envisagea plusieurs options pour le Koweit, la moins sévère étant l'octroi d'une indépendance formelle, sans négliger toutefois « la nécessité, au cas où les choses se passeraient mal, d'intervenir sans merci contre tout fauteur de troubles » (Selwin Lloyd, ministre des Affaires étrangères britannique de l'époque). Lloyd insista sur « la solidarité totale des Etats-Unis avec nous en
Ice qui concerne le Golfe », y compris sur le besoin de« mener des actions résolues pour maintenir notre position au Koweit » et la « même détermination » des Etats-Unis par rapport champs pétroliers de l'Aramco, en Arabie saoudite ; les Américains « désirent que ces champs pétroliers (au Koweit, en Arabie saoudite, à Bahrein et au Qatar) restent, à tout prix, entre des Six mois avant le coup d'Etat irakien, Lloyd avait résumé les principaux enjeux, dont l'essentiel était le libre accès à la production pétrolière du Golfe « à des conditions favorables pour nous » et à des « arrangements pratiques pour l'investissement des surplus du Koweit ». Des documents secrets américains, maintenant publics, rappellent que la « Grande-Bretagne assure que sa stabilité financière serait sérieusement menacée si elle ne pouvait pas disposer du pétrole du Koweit et de la région du Golfe à des conditions raisonnables, ou si elle était privée des investissements importants que cette région réalise dans son économie intérieure, et si la livre sterling était privée du soutien apporté par le pétrole du Golfe ». Ces besoins britanniques et le fait qu' « une source sûre d'approvisionnement en pétrole est essentielle pour La viabilité économique de l'Europe occidentale » expliquent pourquoi les EtatsUnis « soutiendront et, si nécessaire, aideront les Britanniques s'ils utilisent la force pour garder le contrôle du Koweit et du Golfe ». En novembre 1958, le Conseil national de sécurité américain recommanda aux Etats-Unis « d'être prêts à utiliser la force, mais simplement en dernier ressort, soit seuls, soit pour appuyer le Royaume-Uni », dans le cas où ces intérêts seraient menacés.
Le flux de capitaux en provenance d'Arabie saoudite, du Koweit et des autres émirats du Golfe vers les Etats-Unis et la Grande-Bretagne a fourni un soutien significatif à leurs économies, à leurs entreprises et à leurs institutions financières. Cela explique, entre autres, pourquoi ces deux pays se sont rarement opposés aux hausses du prix du pétrole. Ces questions sont trop complexes pour être détaillées ici, mais ces facteurs continuent certainement à être déterminants (voir Inprecor n° 317, du 26 octobre 1990). II
3)En juillet 1958, le général Kassem et un groupe d'officiers renversèrent le roi Fayçal de la dynastie hachémite, installé par les Britanniques, et proclamèrent la République.
certainement à être déterminants (voir Inprecor n° 317, du 26 octobre 1990). Il n'est pas très surprenant que ces deux Etats, qui ont réglé entre eux le découpage territorial de la région, et en ont été les principaux bénéficiaires, appellent maintenant de leurs vœux la guerre dans le Golfe, quand d'autres gardent leurs distances.
Un gendarme mondial prêt à se louer
Les commentaires du secrétaire d'Etat américain Baker sur la nouvelle « ère remplie de promesses » soulèvent une autre question d'importance, même si cette rhétorique n'est que de la poudre aux yeux. Les éléments fondamentaux du nouvel ordre mondial ont commencé à apparaître il y a vingt ans, avec l'émergence d'un "monde tripolaire", à l'époque où la puissance économique des Etats-Unis était encore incontestée.
Les Etats-Unis sont restés la puissance militaire dominante, mais leur supériorité économique a décliné et risque de continuer sa chute. Avec l'effondrement de régime soviétique, les Etats-Unis sont plus libres qu'auparavant pour utiliser la force. Ils tentent de maintenir ce quasi-monopole de la force, sans véritable concurrent. Il en découlera une exacerbation des problèmes économiques internes ; et une tentative renouvelée de s'appuyer sur la menace de la force plutôt que sur la diplomatie, généralement jugée comme un encombrement gênant. Des tions similaires s'appliquent, à une échelle moindre, à la Grande-Bretagne.
La guerre dans le Golfe est dangereuse et coûteuse (voir l'article d'Ernest Mandel, page 8) ; mais résoudre la crise sans démontrer l'efficacité de la force est une solution qui ne plaît pas à Washington. Ces préoccupations contradictoires sont l'un des facteurs expliquant la profonde division de notre élite entre le choix de la force ou celui des sanctions, l'administration Bush préférant la première op-
Dans le nouvel ordre mondial, le tiers monde devra encore être parfois contrôlé par la force. Cette tâche incombait traditionnellement aux Etats-Unis mais, vu leur déclin économique relatif, ce poids deviendra de plus en plus lourd à supporter. L'une des solutions est que les EtatsUnis continuent à assumer ce rôle historique, et que d'autres paient la facture. Le vice-secrétaire d'Etat américain, Lawrence Eagleburger, a expliqué au Congrès que le nouvel ordre mondial serait basé sur « un renouvellement de la pratique de l'intervention américaine. Un commentateur des affaires économiques internationales a ajouté : « Il n'existe pas d'alternative réaliste au fait que les Etats-Unis assument militairement un rôle plus explicitement mercenaire que celui qu'ils jouaient dans le passé » (David Hale, Financial Times, 21 novembre 1990).
Le rédacteur financier d'un des principaux quotidiens conservateurs américains insiste pour que les Etats-Unis exploitent rapidement leur virtuel sur le marché de la sécurité, afin d'obtenir des fonds et des concessions économiques » de l'Allemagne et du Japon, en monnayant à un bon prix « les services considérables que nous rendons, en tant que gendarmes de la planète prêts à se louer », et en demandant à nos concurrents d'« acheter nos actions à des taux faibles, de soutenir le dollar ou, mieux encore, de verser directement des liquidités à notre Trésor public ». Il termine en disant : « Nous pourrions en finir avec ce rôle de mercenaires, mais cela nous ferait perdre beaucoup de notre contrôle sur le système économique mondial » (William Nelkirk, Chicago Tribune, 9 septembre 1990).
Dans une variante britannique, Peregrine Worsthorne a écrit qu'avec la disparition de la guerre froide, le "nouveau job" consisterait à « aider à construire et à maintenir un ordre mondial assez stable pour permettre aux économies avancées du monde de fonctionner sans des interruptions constantes et sans menaces du tiers monde »; tâche qui demandera « une intervention très rapide des nations avancées » et peut-être même « des actions de prévention ». La Grande-Bretagne « ne fait pas le poids en matière de création de richesses par rapport à l'Allemagne et au Japon, et même à la France et à l'Italie. Mais quand il s'agit d'assumer des responsabilités mondiales, nous sommes tout à fait indispensables » (Sunday Telegraph, 16 septembre 1990). Cette offre est bien accueillie par les néoconservateurs américains, heureux d'être soutenus dans leur rôle de mercenaires.
Les administrateurs locaux des richesses du Golfe bénissent également cette vocation. Un haut dignitaire du Golfe, cité dans le Wall Street Journal, ne voit pas pourquoi son fils devrait « aller mourir pour le Koweit ». « Nous avons nos esclaves blancs américains pour le faire » ; il n'a pas regardé de très près la couleur de la peau de ses mercenaires (4).
Le "nouveau job" auquel se réfère Worsthorne est en réalité très ancien, bien qu'il ait besoin de faire peau neuve. George Bush a été très critiqué pour ses échecs en tant que "communicateur", incapable d'expliquer les raisons (nécessairement nobles) de l'invasion de Panama, ni son insistance à vouloir utiliser la force dans le Golfe. Mais ces critiques sont déloyales. L'appel traditionnel à la "défense contre les Russes" ayant fait long feu, les nouvelles constructions ne sont pas faciles à élaborer.
Cette vision du futur aide à comprendre les réactions de Washington par rapport à la crise du Golfe. Cela implique que les Etats-Unis doivent continuer à faire respecter l'obéissance (baptisée "ordre" ou "stabilité"), avec l'appui d'autres puissances industrielles. Les fournies par les monarchies productrices de pétrole aideront à garder en bonne santé les économies à problèmes des gardiens de l'ordre. Bien sûr, la force ne constitue qu'un ultime recours. C'est moins cher d'utiliser le Fonds monétaire international (FMI) que les marines ou la CIA, quand c'est possible ; mais cela ne l'est pas toujours. Pour les victimes tradimondial ne sera certainement pas meilleur que l'ancien ; et, pour les citoyens des Etats mercenaires, s'ils laissent se dérouler ce scénario, les perspectives ne sont guère plus attrayantes.
The Guardian, 10 janvier 1991 4) Plus de 25% du contingent américain envoyé dans le Golfe est constitué de Noirs américains ; ce chiffre est encore plus élevé dans les corps d'infanterie qui seront en première ligne lors de la guerre terrestre.
----- photo credits and running heads -----
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