Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE DE L'EST

« A vos casseroles ! »

· Inprecor n° 325, 1er mars 1991 · p. 16-18, 18 · 2 413 mots

Europe de l'Est Femmes

féminisme américain contemporain, a passé le mois de juillet 1990 à Prague et à tchécoslovaque, Jirina Siklova, dissidente depuis l'écrasement du Printemps de

Prague, en 1968. En 1985, Jirina Siklova avait publié clandestinement Ce que les femmes peuvent endurer, où elle analysait l'épuisement des femmes après leur d'elles-mêmes ; cet ouvrage a été diffusé sous le manteau à 100 000 exemplaires

« A vos casseroles! »

Ruth Rosen, universitaire californienne qui rédige une histoire culturelle du

Budapest, où elle a rencontré de nombreuses femmes, dont la sociologue double journée de travail, les stéréotypes de la société sur les hommes et les femmes, et la vision intériorisée négative que ces dernières ont en Tchécoslovaquie.

Ruth ROSEN

AUJOURD'HUI, comme beaucoup d'autres femmes, Jirina

Siklova s'inquiète du futur des femmes dans la nouvelle

Tchécoslovaquie.

Dans pratiquement tous les

- pays d'Europe de l'Est, des femmes, individuellement ou au sein de petits groupes qui se déclarent féministes, craignent que la nouvelle démocratie et le marché libre ne mettent à mal de nombreux droits et avantages dont elles bénéficiaient sous le socialisme d'Etat ;

ce qui ne signifie absolument pas qu'elles regrettent les régimes précédents. Mais elles sont préoccupées par le fait que la sphère politique — dominée actuellement par des politiciens de centre-droit qui vantent les mérites du tout marché — ne parvienne à démanteler les nombreux programmes sociaux qui, auparavant, protégeaient les femmes et les enfants.

De telles craintes ne sont pas injustifiées. Associés au passé totalitaire de ces pays, la social-démocratie et le socialisme sont, pour l'instant, totalement discrédités, laissant un vide dans lequel les chrétiens-démocrates, à travers le renouveau des groupes chrétiens, ont une influence disproportionnée. « Ils ont une grande importance dans le paysage politique actuel » dit Jirina Siklova; ils appellent à un renouveau religieux, au retour des valeurs traditionnelles et de la famille "classique", et sont très écoutés tant par les hommes que par les femmes, surtout en

DOSSIER FEMMES

Slovaquie, à forte dominante catholique. Le slogan des chrétiens-démocrates tchèques, « Essayons ce qui a déjà marché » est, pour l'instant, plus attirant que tous les discours sur le droit des femmes à décider de leur destin. De plus, comme l'explique Jirina Siklova, les femmes pensent que pouvoir rester au foyer est

« nouveau et progressiste ». Il n'y a que celles qui ont des emplois de cadres qui se rendent compte de ce que les femmes peuvent perdre, mais il est aussi vrai qu'elles sont les seules à avoir un travail qu'elles pourraient regretter.

Renvoyées à leurs foyers

La propagande visant à renvoyer les femmes à la maison est très forte. L'Eglise, les médias et les groupes des "défenseurs de la vie" reprennent le couplet selon lequel le nombre élevé de divorces, la délinquance des jeunes, l'alcoolisme (et même, en Hongrie, le nombre important d'attaques cardiaques chez les hommes !) doivent être directement attribués au travail des femmes et à leur absence du foyer. Avec l'augmentation du chômage, les économistes planifient le retour des femmes à la maison, pour rendre plus aisée la situation économique des hommes. Leur calcul est simple : le démantèlement des crèches et le retour des femmes au foyer, où elles s'occuperaient de leur progéniture, reviendront moins cher que leur maintien dans la production et le financement des équipements sociaux pour les enfants.

En Tchécoslovaquie, tout comme dans les autres pays de l'Est, à l'exception d'une mince couche de cadres, la plupart des femmes sont assez favorables à cette idée. Les mots "féminisme" "émancipation des femmes" fleurent encore trop l'enfer stalinien et les trahisons du passé. Le féminisme n'est pas entaché par les images occidentales; en fait, rares sont celles qui connaissent le féminisme occidental, et ce concept est plutôt associé à l'Etat et à son pouvoir coercitif. Au nom de l'égalité" ou de l'émancipation", l'Etat a obligé les femmes à s'intégrer à un marché de l'emploi marqué par la division des tâches, où elles exerçaient des travaux non qualifiés pour des salaires de subsistance, avant de rentrer chez elles pour s'occuper des enfants et de la maison. Même chez les cadres, les salaires des hommes sont très souvent supérieurs aux leurs. Une journaliste m'a appris qu'elle était payée 50 couronnes de moins que son collègue masculin, différence insignifiante, juste assez pour marquer la valorisation de l'un par rapport à l'autre. J'ai demandé s'il existait des débats au sein du Forum civique (FC) (1) à propos de ces questions. Jirina Siklova m'a expliqué que la plupart de ses dirigeants — qui, à une exception près, sont tous des hommes — sont d'accord sur le bien-fondé du retour des femmes à la maison ; ils voient cela non seulement comme une bonne solution pour endiguer l'important taux de chômage attendu, mais aussi comme faisant partie de l'ordre naturel des choses. Ma traductrice, Vladimira Zakova, qui se déclare elle-même féministe, m'a dit: « La plupart de ces gens n'imaginent pas à quel point les femmes seront dépendantes une fois rentrées chez elles. » Elle m'a aussi cité un exemple qui l'avait frappée ; interrogée sur les positions de Vaclav Havel à propos des femmes, l'une de ses secrétaires a naïvement répondu : « Il les aime beaucoup et nous traite toutes très

1) Cet article a été écrit avant que le FC n'éclate en plusieurs partis politiques. Voir Inprecorn° 323 du 1er février 1991.

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bien. » Vladimira Zakova espérait qu'un nouveau magazine féminin, baptisé Nora, parlerait de certains problèmes des femmes : « J'ai été atrocement déçue. Dans cette revue, qui a pris le nom de l'héroïne d'Ibsen, qui claque la porte dans une de ses pièces, l'article principal portait sur le fait que les femmes tchécoslovaques devraient mettre des chaussures marron, et non noires. »

Un discours rétréci

Le philosophe Ladislav Hejdanek, lors d'une interview sur la culture politique, a prononcé cette phrase, en parlant de la situation politique générale : « Il n'est pas naturel de ne pas avoir de gauche. » Jirina Siklova est d'accord avec lui là-dessus: « L'un des paradoxes de la culture politique en Europe de l'Est actuellement est que la liberté de parole s'est élargie, mais que le discours politique s'est rétréci. » A cause des 40 dernières années, il est difficile de parler des questions des femmes, des acquis sociaux ou de la classe ouvrière sans « passer pour stalinien ». Mais Jirina Siklova prévoit que, d'ici cinq ans, un féminisme radical apparaîtra en Tchécoslovaquie, qui dévoilera les inégalités entre les hommes et les femmes et traitera ouvertement des besoins et des désirs de celles-ci.

Cependant, à court terme, à cause de la dislocation de l'économie, combinée au profond rejet de la rhétorique communiste sur leur émancipation, les femmes seront poussées à rentrer dans leurs foyers et dépendront alors des salaires de plus en plus bas des hommes. Jirina Siklova déclare : « Je peux admettre cela. Ce sera peut-être nécessaire pendant une courte période, durant la crise économique. Mais je ne peux accepter une quelconque théorisation idéologique qui défende l'idée que les femmes appartiennent naturellement à leur foyer. » Vladimira Zakova, elle, n'est pas d'accord avec Jirina Siklova : « Ses positions sont inacceptables. Une fois le système de garde d'enfants démantelé et les femmes rentrées dans leurs foyers, il sera très difficile de les réintégrer à la vie publique. » Comme d'autres féministes, elle pense que la nouvelle société civile devrait intégrer les hommes et les femmes tant dans le domaine public que privé.

Les nouvelles libertés politiques et sociales ont également changé la façon dont les femmes sont représentées dans la vie quotidienne. Depuis quelques mois, les chauffeurs de taxi de Prague décorent leurs véhicules avec de petites photos de femmes nues. Sur la place Wenceslas, des jeunes gens vendent à la criée les magazines pornographiques hard-core qui ont inondé la ville. Moins surveillée par la police, la prostitution a augmenté ; à côté des hôtels et des restaurants fréquentés par les étrangers, des gitanes proposent de changer de l'argent, ou, si on refuse, un peu d"amour". Des affiches de spectacles de strip-tease tapissent les murs.

«Ils finiront par s'en lasser » m'a dit la femme d'un membre du Parlement hongrois qui a connu la même explosion de pornographie dans son pays, ces années.

deux dernières

« Pour l'instant, tout cela est si nouveau que les gens voient la pornographie comme un signe de liberté. » De nombreuses femmes n'apprécient pas les nouveaux spectacles de strip-tease et la pornographie, mais, pour certaines, surtout les jeunes, cela ressemble à la révolution sexuelle des années 60 ; c'est un souffle d'air frais et un signe de liberté. Après ans de répression, l'idée d'une censure judiciaire d'Etat est impensable.

En plus de l'inflation et du chômage, il faut découvrir l'histoire cachée de la vie des femmes sous les anciens régimes.

Quand j'ai posé des question sur le harcèlement sexuel au travail, Jirina Siklova et d'autres m'ont répondu que « c'était très courant ». Comme dans les pays occidentaux, il y a quelques années, c'était tout simplement vécu comme quelque chose de normal. Le pouvoir des patrons du Parti communiste sur les salaires des femmes et sur les mutations professionnelles était absolu. Les organisasouvent tions officielles de femmes, boycottées par les dissidentes, n'ont jamais pris ce problème en charge.

En Tchécoslovaquie et dans les autres pays d'Europe de l'Est, l'avortement est aujourd'hui la question sociale numéro un pour les femmes. Vladimira

Zakova a très peur qu'il soit interdit, mais Jirina Siklova n'est pas si pessimiste ; bien qu'elle pense que l'atmosphère politique actuelle va à l'encontre de l'avortement, elle croit que cela changera à moyen terme. En Croatie, j'ai vu une affiche contre l'avortement sur un mur : des photos de fœtus morts alternaient avec des photos de cadavres venant d'un camp de concentration. En Hongrie, presque tous les partis politiques — à l'exception de la Fédération des jeunes démocrates (FIDESZ) et des Démocrates libres — se sont prononcés contre l'avortement. En Tchécoslovaquie, le FC n'a pris aucune position officielle.

Le dilemme de l'avortement

Des femmes m'ont expliqué que le débat sur l'avortement est également entaché par l'ancienne rhétorique stalinienne. Comme l'Etat l'a parfois encouragé comme méthode de contrôle des naissances, beaucoup d'hommes et de femmes le voient toujours comme faisant partie de la politique barbare et inhumaine de l'Etat. Un sondage a montré à quel point cette question divise la popula-

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= quelqu'un qui peut parler en public durant un meeting du Parti. Beaucoup d'entre elles croient être déjà émancipées, mais ce n'est pas vrai. »

En Yougoslavie, il existe un mouvement féministe actif ; bien implanté, il essaye de mettre en lumière les problèmes cachés auparavant : les mauvais traitements, le viol et le harcèlement sexuel.

En Hongrie, un petit centre d'études féministes baptisé Féministes hongroises a récemment produit un manifeste sur les droits des femmes (voir page 17). A Budapest, un petit groupe de femmes se rencontre chaque semaine pour parler de leurs problèmes spécifiques ; un groupement plus large composé d'hommes et de femmes se réunit pour s'organiser contre les opposants à l'avortement, dont certains seraient financés par des organisations "pour la vie" nord-américaines.

de marginalisation

Les problèmes des femmes sont très souvent au cœur des changements de culture politique. Dans son livre Antipolitique, l'écrivain et dissident hongrois George Konrad explique comment la sphère privée était le seul endroit où les gens pouvaient se sentir libres et résister à l'intrusion de l'Etat. L'importance de celte sphère privée — endroit où l'influence des femmes est la plus forte — a fait que leur rôle était essentiel dans toutes les formes de résistance personnelle et collective au totalitarisme. Aujourd'hui qu'il s'est effondré, l'importance du privé a naturellement diminué. Au fur et à mesure que l'espace entre la famille et l'Etat — ce qu'on appelle la société civile — s'élargit et fait entrer les hommes dans la vie publique, les femmes sont cantonnées dans un cadre social moins valorisant. Longtemps associées au foyer, même quand elles travaillaient, elles ne sont tout simplement pas prises en compte en tant que partie de la nouvelle société civile. *

Peace and Democracy News Automne 1990

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tion tchécoslovaque : 52 % des femmes et 40 % des hommes approuvent l'avortement quasiment sans restrictions. Durant les années 70, des dissidents, en particulier en Hongrie, avaient lutté contre l'Etat pour que les femmes aient le droit d'avorter ; leur préoccupation, cependant, était d'empêcher l'administration de trop s'immiscer dans leur vie privée. Aujourd'hui, alors que beaucoup de ces anciens opposants sont membres du Parlement en Hongrie ou membres du FC, ils ignorent cette question ou la contournent en plaidant pour une amélioration de la contraception.

Mais la pression idéologique pour que les femmes restent au foyer va se heurter à une cruelle réalité économique : la nécessité d'avoir deux salaires par famille est incontournable dans toute l'Europe de l'Est. Certains partis, comme les Démocrates libres de Hongrie, luttent pour un hypothétique "salaire familial" qui permettrait à tout travailleur mâle de subvenir seul aux besoin de toute sa famille. Or, dans la réalité, les hommes — et fréquemment ceux dont les épouses travaillent - s'épuisent déjà dans deux ou trois emplois à la fois.

Des initiatives féministes commencent à se développer un peu partout. Il y a deux ans, des amies de Vladimira Zakova ont créé un groupe de rock, composé exclusivement de femmes ; d'autres ont essayé de tenir régulièrement des discussions entre femmes. Un magazine dans le vent pour les jeunes, Respekt, publie régulièrement les poèmes d'une jeune poète féministe, Anna Wagnerova.

Le Club pour les femmes modernes, auquel participent certaines militantes peu satisfaites de l'ancienne union officielle des femmes, vient d'être fondé ; il a pour objectif de créer un réseau national de groupes qui fourniraient une aide domestique, des cours de langues, du baby-sitting, de la psychothérapie, et des conseils légaux pour les femmes qui vivent seules avec leurs enfants; ses organisatrices ont demandé à Havel de créer un ministère des Femmes et de la Famille.

Jirina

Siklova et d'autres femmes viennent de lancer une nouvelle revue pour les femmes baptisé Maxima : journal pour les femmes intelligentes. Elles veulent traiter des problèmes spécifiques des femmes et traduire des textes féministes occidentaux.

Jirina Siklova a remarqué que, sous l'ancien régime, « les hommes avaient besoin de nous et nous traitaient bien. » Aujourd'hui elle craint l'apparition, comme l'a souligné Sonja Licht, une sociologue yougoslave féministe, de "démocraties d'hommes", ignorant les besoins des femmes. « En Tchécoslovaquie, les femmes pensent qu'une femme émancipée est

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