mouvements sociaux et démocratiques de ce continent. Alicia Ponce et Zaida
Salas participent respectivement au mouvement des femmes du Mexique et de
Du Rio Grande à la Patagonie...
Plus de 2 500 femmes, venues de 35 pays d'Amérique latine et du Nord, d'Europe, d'Afrique et d'Asie, ont participé à la Ve Rencontre féministe de l'Amérique latine et des Caraïbes, en novembre 1990, à San Bernardo, en
Argentine, qui a montré à quel point ces femmes marquent aujourd'hui les
Colombie ; elles nous parlent de la rencontre et des luttes dans leurs pays.
INPRECOR : Quels sont les mécanismes de coordination et les discussions du mouvement des femmes en
Amérique latine?
Alicia PONCE : La première rencontre, en 1981, en Colombie, avait rassemblé 200 femmes, de cinq pays ; il avait surtout été question de l'autonomie du mouvement. Au cours des autres rencontres, nous avons débattu du patriarcat et du pouvoir, de la solidarité avec les Nicaraguayennes, du développement du mouvement féministe et, enfin, en Argentine, nous avons commencé à tirer le bilan de ces dix annés de travail. D'autres discussions ont eu lieu, notamment sur les actions des Etats par rapport aux femmes, sur l'institutionnalisation et les problèmes de coordination entre les groupes.
Un courant commence à surgir dans ces rencontres qui explique que le mouvement des femmes a plus une expression sociale qu'une conscience féministe. Il y a aussi certaines tensions entre les femmes qui interviennent dans le mouvement social, et rencontrent certains obstacles (pas de commission spécifique femmes dans les syndicats, par exemple) et celles qui sont investies, quelquefois de façon rémunérée, dans le mouvement des femmes, dans des organisations non gouvernementales, avec des financements extérieurs.
Les mouvements sociaux ont commencé à se coordonner, au Mexique, en 1990, dans un Front continental d'organisations communales et les femmes se sont rassemblées dans une commission spécifi-
Aujourd'hui nous devons avancer dans la création d'un pôle féministe, avec toutes ses diversités, à l'intérieur de ce mouvement : c'est la divergence que nous avons avec les féministes dites radicales qui sont souvent restées en dehors du mouvement actuel.
AMERIQUE LATINE
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• Quelle a été la traduction de ces rencontres au niveau des différents pays, face à des réalités nationales concrètes?
Zaida SALAS : Dans le cas de la Colombie, le processus de modernisation de la bourgeoisie touche aussi les femmes. Le gouvernement Gaviria a émis des propositions, qui ne faisaient que reprendre des revendications traditionnelles du mouvement des femmes, notamment sur l'éventualité de congés maternité pour le père. L'épouse du président a entamé un processus de discussions avec des groupes féministes, excluant d'emblée les femmes engagées dans des mouvements sociaux ou à gauche. Enfin, Gaviria a annoncé que la nouvelle Assemblée constituante (1) discuterait du problème du divorce pour les couples catholiques (l'Eglise ayant une ingérence importante dans les affaires d'Etat dans notre pays, ce sujet était jusque-là tabou). Le gouvernement reprend à son compte d'anciennes exigences du mouvement des femmes pour avoir une légitimité face à un secteur de la population qui s'est gagné un espace par ses luttes.
Depuis les années 80, les femmes se sont organisées et se sont liées aux mobilisations sociales, même si les formes d'organisation ont évidemment changé. La dynamique du mouvement des femmes est marquée par la situation politique générale. Elles agissent surtout contre la violence qui frappe les différentes secteurs sociaux (la répression a fait plus de 84 000 morts en quatre ans) ; elles se battent aussi pour la suppression du service militaire obligatoire (qui concerne surtout les plus pauvres).
Il y a des problèmes de coordination entre le mouvement féministe et les femmes organisées dans les syndicats ou à la campagne : nous devons plus travailler à la convergence de ces luttes (cela s'est déjà fait, lors de la campagne pour la Constituante : nous sommes arrivées à un accord pour faire une propagande commune sur les revendications spécifiques des femmes, sans parvenir pour autant à soutenir les mêmes candidatures). Mais la nécessité de maintenir une pression conjointe sur la nouvelle Assemblée a été admise (sur la laïcisation de l'Etat — notre Constitution commence par « Au nom de Dieu » —; sur la maternité et le travail domestique comme fonctions sociales, etc.)
Alicia : Au Mexique, le mouvement des femmes intervient pour la reconnaissance des violences contre les femmes (notamment le viol) dans le cadre des réformes au Code pénal (avant d'être élu, le président actuel, Salinas, avait promis la pénalisation des violeurs).
Dans le cadre du Réseau contre la violence, nous avons travaillé à un projet de loi sur le viol, avec tous les groupes parlementaires. Cela a permis de lancer la discussion sur les réformes possibles du Code pénal dans plusieurs Etats du Mexique, et de faire des réunions publiques sur la violence contre les femmes. Dans l'Etat du Chiapas, le parti au pouvoir a proposé une loi sur l'avortement — loin d'être parfaite —, en décembre 1990 ; cela a lancé la discussion dans le mouvement des femmes et dans la société civile (ce projet prévoit qu'une femme célibataire décide toute seule, mais que, dans un couple, la décision revient aux deux partenaires — ce qui ne correspond pas à notre position —; l'avortement y est présenté comme une méthode de planification familiale — alors que nous pensons que c'est l'ultime recours !). Ce n'est pas par hasard que cette proposition surgit au Chiapas, où la population indigène est majoritaire et où les stérilisations forcées sont monnaie courante ; mais il représente quand même une avancée. L'Eglise a évidemment riposté de façon très violente ; les tenants de la théologie de la libération ont suivi sa position, alors que leur base sociale est essentiellement composée de femmes!
Il existe maintenant un front dans la capitale et dans certaines régions, avec plus de 50 organisations, qui fait campagne pour la maternité volontaire et pour la dépénalisation de l'avortement. *
Propos recueillis par Gonzalo Medina 15 février 1991
1) Voir Inprecorn° 320 et 321 des 7 et 21 décembre 1990.