Un mois après le déclenchement de la guerre du Golfe, la classe dominante aux
Etats-Unis peut être fière de sa technologie militaire performante : la destruction importante d'une nation du tiers monde, relativement puissante, a été accomplie grâce à la suprématie aérienne américaine, avec un coût humain limité pour les
Mais, avant le déclenchement de la guerre, la bourgeoisie nord-américaine a traversé une sérieuse crise de confiance : l'affrontement avec l'Irak n'était-il pas trop risqué, ou même avait-il un sens ? Pourquoi le capital a-t-il opté, en fin de
Quels étaient les intérêts qui justifiaient de tels risques alors que — comme l'ont justement souligné les observateurs de l'establishment politique américain — les
La bourgeoisie face à la guerre attaquants.
compte, pour la guerre ?
Etats-Unis n'étaient absolument pas menacés par une rupture de leur approvisionnement en pétrole, ni par aucun autre danger stratégique?
David FINKEL
UNE ANALYSE de ce débat et de ses résultats donne un aperçu du mode de pensée de la bourgeoisie ; cela montre aussi comment, dans certaines conditions
— surtout lorsque la classe dominante est elle-même divisée et hésite sur les choix politiques — son "comité exé cutif, notamment la présidence, qui n'est pas d'accord avec le Congrès, joue un rôle de premier ordre, dispose des pleins pouvoirs et même d'une quasi autonomie.
Deux types de débats se sont déroulés simultanément. Le premier, fondamentalement frauduleux, même s'il a concentré presque toute l'attention du Congrès, portait sur les sanctions : seraient-elles assez efficaces pour contraindre Saddam Hussein à capituler sans guerre ?
La seconde discussion était plus substantielle : il s'agissait essentiellement de savoir si la guerre en tant que telle allait dans le sens de l'intérêt national américain" et du "nouvel ordre mondial" (c'est- à-dire des intérêts stratégiques de la classe dominante des Etats-Unis).
Cette dernière discussion s'est déroulée de façon étonnamment ouverte, malgré son cadre idéologique étroit. Pendant presque trois mois, avant les sessions du
Congrès, des témoignages étaient diffusés à la radio et il y avait des débats dans les tribunes des principaux journaux, avec la participation de gens haut placés dans le gouvernement et de conseillers de la bourgeoisie. Mais la marge de manœuvre était limitée, dans la mesure où la justesse et le bon droit des objectifs impérialistes dans le Golfe étaient universellement considérés comme allant de soi : la question était juste de savoir s'il fallait faire la guerre ou pas.
Le vrai-faux
"intérêt national"
Le débat réel n'a pas opposé, d'un côté, les libéraux et de l'autre les conservateurs; il a surtout montré le peu de poids que gardent le libéralisme et le conservatisme authentiques dans le paysage politique actuel des Etats-Unis. Il y avait autant de partisans que d'adversaires de la guerre dans chacun de ces deux courants ; la plupart des arguments intéressants et importants sont surtout venus des secteurs les plus droitiers.
Mais il y a eu des exceptions à cela. Des personnalités politiques noires et quelques blancs, tels le sénateur démocrate Paul Wellstone, du Minnesota, et le socialiste indépendant Bernie Sanders, du Vermont, qui est membre du Congrès — tous deux venaient d'être élus en novembre 1990 —, se sont fermement opposés à la guerre avec un discours moral et populiste de gauche. Un sénateur républicain, Mark Hatfield, de l'Oregon, a aussi rom-
VIRERIO Barricada pu avec la majorité gouvernementale, en dénonçant la guerre pour des raisons de principe et pas seulement tactiques.
La fumée sans feu des sanetions
La plupart des libéraux hostiles à la guerre ne sont pas intervenus dans le débat de fond, mais se sont appuyés sur l'argument de « laisser le temps d'agir aux sanctions contre l'Irak », ce qui a malheurcusement été repris par une aile du mouvement anti-guerre (1). Mais ces argumentations étaient battues d'avance dans la mesure où elles partaient d'une mauvaise compréhension de l'objectif des sanctions ; en réalité, ce débat visait à en cacher un autre, plus important.
Les sanctions auraient pu amener l'Irak à céder, si on leur avait laissé le temps de produire un effet, durant neuf ou douze mois de plus ; ces mesures auraient sûrement été efficaces par le simple fait que les pays qui habituellement bloquent et empêchent le sanctions - les EtatsUnis et la Grande-Bretagne — contre des Etats agresseurs y étaient, dans ce cas, favorables.
Or, pour l'administration Bush, les sanctions contre l'Irak ne visaient pas à obliger ce pays à céder ni même à affaiblir son économie - même si cet effet aurait été le bienvenu —, elles n'étaient qu'un outil pour avancer vers la guerre.
1) Voir Inprecorn° 321 du 20 décembre 1990.
C'est derrière la bannière des sanctions que les Nations-Unies (ONU) se sont mobilisées, qu'une formidable force de frappe s'est rassemblée dans le désert arabe et que la coalition favorable à la guerre s'est constituée. Entre la résolution du Conseil de sécurité des Nations-Unies, du 29 novembre 1990, et la date butoir du 15 janvier 1991, la coalition "alliée" a atteint son plus haut niveau d'unité.
Dans la mesure où le but affiché des Etats-Unis était d'affaiblir l'Irak, la stratégie des sanctions pouvait être, de leur point de vue, fondée, y compris après le 15 janvier. Mais, comme le véritable objectif était de consolider l'alliance guerrière, elles n'avaient plus aucune utilité car la force de la coalition "alliée" était à son apogée le 15 janvier ; en revanche, les sanctions commençaient à gêner Bush, car leur impact était tel que la marche vers la guerre allait devenir difficile à justifier.
Les nouveaux keynésiens sont aux commandes!
En fait, le vrai débat était de savoir si la guerre du Golfe allait dans le sens des intérêts de l'impérialisme américain. Le camp de ses partisans était constitué, en gros, par des forces que l'on pourrait qualifier de "keynésiéno-militaires", composées de politiciens qui, depuis quelque temps, dominent la politique nationale et qui ont été surtout influents lors de la folie dépensière militaire reaganienne des années 80.
En réalité, ces secteurs sont prépondérants dans l'administration des Etats-Unis, quel que soit le parti au pouvoir, depuis le début de l'ère de l'économie de surarmement permanent.
A l'époque de Reagan, et de la promotion idéologique des fameuses vertus du "marché libre", auxquelles aucun d'eux ne croyait, ces kéynésiens ont, de fait, organisé et développé une aide monumentale de l'Etat à l'industrie et à la haute technologie militaire, aux dépens de la classe ouvrière et de millions de pauvres. Le prétendu écroulement du communisme a représenté un triomphe pour leur politique, mais aussi un problème : s'il n'existe plus d'ennemi mondial, comment continuer à justifier de telles aides au secteur militaire?
Ultérieurement, ces forces ont été confrontées à un problème de taille, qui est réapparu à l'occasion du débat sur la crise du Golfe : en bâtissant leur énorme empire militaire, qui a contribué à la banqueroute et à l'écroulement de l'Union soviétique, elles ont aussi conduit à l'accélération de la destruction du potentiel compétitif du capitalisme américain face au Japon et à l'Allemagne.
Les partisans de cette économie militaire d'Etat gardent cependant un énorme atout : ils contrôlent le gouvernement des Etats-Unis. Ils maîtrisent le déroulement des événements et les termes de la discus-
Vu le manque d'unanimité de la classe dominante quant à la nécessité de mener cette guerre, le fait que Bush, le secrétaire d'Etat James Baker, le ministre de la Défense Dick Cheney et Sununu, le secrétaire général de la Maison Blanche, soient au centre du pouvoir, et organisent le scénario selon leur désirs, a représenté un facteur décisif.
Une fois qu'ils avaient installé 400 000 soldats en Arabie saoudite, ils pouvaient avancer un argument imparable : « Utilisez-les ou perdez-les ». Une telle armée ne pouvait pas rester là-bas in-
JE CROIS QUE CETTE ANNEE ILS VONT DONNER A BUSH LE PRIX NOBEL DE LA GUERRE. définiment, face à l'opposition croissante du monde musulman, sans parler des effets provoqués chez les réservistes arrachés à leur travail et à leurs familles.
Cette situation est apparue de façon explicite lors de la séance de janvier au Sénat qui vota la guerre, dans la bouche de deux sénateurs - le démocrate Bennet Johnston, de Louisiane, et le républicain Arlan Spector, de Pensylvanie, qui ont tous les deux déclaré, en substance : « Je pense que les sanctions fonctionnaient et qu'il aurait été préférable de poursuivre dans cette voie. Mais le choix du président a été d'aller à la guerre maintenant.
Je vais donc voter pour cela. » En somme, ils sont tombés dans le piège politique de l'administration, habile à mettre les gens devant le fait accompli et à imposer les termes du débat. Le sénateur B. Johnston a dit tout à fait explicitement, que la décision de lancer la guerre avait été prise le 9 novembre 1990 par Bush — lorsqu'il avait annoncé que l'offensive militaire était prête —, et pas le 29 novembre, date de la résolution des Nations-Unies sur l'utilisation de la force.
Objectifs et arguments des "va-t-en-guerre"
Le camp des partisans de la guerre s'est organisé autour de trois idées fortes : d'abord la nécessité d'attaquer et d'écraser le nationalisme arabe ; ensuite, le fait que la force des Etats-Unis devait être utilisée pour maintenir sa supériorité militaire et politique face à tous ses ennemis, et même face à ses amis ; enfin, sur l'affirmation que l'alliance stratégique avec Israël demeure vitale pour la domination impérialiste du Moyen-Orient, y compris après la fin de la guerre froide et la disparition de la menace soviétique, CHUMY CHUMEZ et même si l'Etat hébreu représente plutôt un danger politique dans ce conflit. La coalition ne pouvait évidemment pas se permettre que les troupes israéliennes attaquent l'Irak ; ce sont les Nord-Américains qui devront assumer les combats et les pertes huses admises par une large frange du panorama politique américain, les arguments pour la guerre devenaient imparables, surtout par rapport à un affrontement avec le nationalisme aracoup plus facile d'affronter celui-ci quand il s'incarne dans la brutalité militaire et bureaucratique de Saddam Hussein, que lorsqu'il prend la forme de l'Intifada démocratique palestinienne. Pour ceux qui voulaient écraser le nationalisme arabe, Saddam est l'ennemi parfait — contrairement au mouvement palestinien qui, lui, peut drainer un énorme soutien populaire international, y compris aux Etats-Unis.
Par ailleurs, dans la mesure où l'on admet que les forces américaines doivent être utilisées pour maintenir la supériorité militaire et politique de ce pays — face à ses ennemis, mais aussi à ses alliés —, il
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Barricada
va de soi que les Etats-Unis devront se battre un jour ou l'autre, et que le plus tôt sera le mieux. Si les Etats-Unis n'avaient pas utilisé leur force efficacement, aujourd'hui contre Saddam, ils n'auraient pas été crédibles à l'occasion d'une crise future. La force de cet argument a reposé sur la façon dont le film a été planifié. Après avoir placé 400 000 hommes dans le désert, l'administration Bush aurait pu dire à sa loyale opposition impérialiste : à l'avenir, il pourra y avoir des situations où vous aimeriez disposer d'une option militaire, or, si vous ne l'utilisez pas aujourd'hui, cela ne sera plus jamais crédible.
Le discours bourgeois contre la guerre
Les positions contre la guerre étaient développées par plusieurs groupes qui disposaient des meilleurs arguments intellectuels, mais qui n'avaient pas la force politique de la fraction belliqueuse.
Les conservateurs purs et durs croient toujours (contrairement à l'aile militaire et politique de la droite) que seul le marché libre pourra revigorer le pouvoir économique américain ; pour eux, la guerre n'est justifiée que lorsqu'il faut défendre « les intérêts nationaux vitaux » - c'est-à-dire quand l'existence même de la classe dominante est menacée. Ces conservateurs étaient idéologiquement engagés dans la lutte contre le communisme et l'Union soviétique ; ce n'était qu'à cette condition qu'ils admettaient le financement permanent et massif de l'appareil militaire par l'Etat, dans la mesure où ils jugeaient que c'était une mesure nécessaire dans le combat contre ce "fléau". Ils ne considèrent pas de telles dépenses essentielles lorsqu'il s'agit du prix du pétrole, puisque, selon eux, celui-ci devrait être fixé par le marché libre.
Ils analysent aussi que l'économie américaine ne peut absolument pas supporter le coût de cette guerre, même si le Japon, l'Allemagne et la monarchie saoudienne pouvaient être mis à contribution pour en financer une partie (ce qui, pour les vrais conservateurs, constitue, en dernière instance, une humiliation).
Ensuite, il existe une infime minorité de libéraux qui reconnaît l'existence de liens (linkages) dans la crise du Moyen-Orient ; ils ne placent pas l'alliance avec Israël au-dessus de tout autre considérant. Ils admettent que les problèmes fondamentaux de cette région passent par un arrangement entre Israéliens et Palestiniens et, même, par une redistribution partielle des richesses pétrolières dans le Moyen-Orient ; rien de tout cela ne sera résolu avec la guerre lancée par l'équipe Bush.
La troisième catégorie d'opposants bourgeois à la guerre, et la plus importante, est composée d'analystes pragmatiques qui envisagent avec horreur la réalité économique des Etats-Unis (2). Edward Luttwak, un de ses experts, a ridiculisé les délires bellicistes d'Henry Kissinger, en disant, en substance, devant le Sénat: «Les Japonais, les Allemands, les HolLandais et les Belges nous regardent mener cette aventure dans le Golfe et rigolent bien, parce qu'entre temps ils s'en mettent plein les poches. Ils consolident leurs économies, tandis que nous sommes dans les sables du désert. »
Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller national pour la Sécurité de Carter — que l'on ne peut sûrement pas soupçonner d'être un militant pacifiste — a souligné que le prix à payer pour gagner cette guerre sera sans doute plus élevé que le coût des combats eux-mêmes. Il a expliqué que la destruction de l'Irak créerait un vide de pouvoir au Moyen-Orient, qui pourrait être comblé tant par les différents groupes islamistes, que par la Syrie, obligeant les Etats-Unis à maintenir une force d'occupation massive pendant des années dans la région.
Brzezinski a aussi rappelé le prix du maintien de l'URSS dans la coalition anti-irakienne ; il avait prédit que la guerre de Bush donnerait toute liberté à Moscou pour réprimer les Républiques baltes, et que cela signifierait peut-être la fin des "réformes" économiques en Union soviétique que la bourgeoisie américaine espérait tant. Les événements ont démontré que Brzezinski avait
De la même faceux qui disaient que le capitalisme américain perdrait plus qu'il n'y gagnerait dans une guerre victorieuse semblent s'avérer terriblement justes. Le déficit du budget fédéral pour la seule année fiscale 1991 dépassera 300 milliards de dollars ; le gouvernement fédéral et les administrations locales sont tous dans une situation de banqueroute ; l'image d'une société pourrie jusqu'à la moelle est de plus en plus utilisée.
Quoi qu'il en soit, le parti de la guerre la emporté, non pas pour sa juste cause, mais pour plusieurs autres raisons.
• La clique assez fermée, dirigée par le président Bush lui-même, a commencé à organiser la guerre depuis le premier jour de la crise du Golfe, et a gardé le contrôle du scénario de bout en bout. Les quelques individus opposés à la guerre au sein de l'élite ont été obligés d'argumenter dans le cadre de la discussion fixée par l'administration.
• Ensuite — même si ce n'est pas un facteur décisif — le lobby pro-israélien des Etats-Unis a soutenu la marche vers la guerre depuis le début, tout comme une fraction substantielle des néo-conservateurs qui tiennent beaucoup au militarisme et aux intérêts de l'Etat hébreu.
• Les arguments en faveur de la guerre ont été renforcés par différentes formes de manipulation et de supercherie, notamment avec l'argutie initiale, selon laquelle les sanctions pourraient résoudre la crise sans guerre, ce qui n'a jamais été dans les intérêts de l'administration. En outre, les coûts de l'opération ont été délibérément
• Il y avait très peu d'opposition de principe aux sanctions et au blocus contre l'Irak, alors qu'elle aurait été utile, non pas pour justifier la boucherie de Saddam Hussein au Koweit, mais pour briser l'hégémonie de l'administration Bush qui a imposé le cadre et les termes du débat.
• Enfin, et c'est essentiel, la classe dominante n'a jamais été véritablement opposée à la guerre, même si elle n'était pas très sûre de sa capacité à mener à bien une telle entreprise.
C'est ainsi, finalement, que les Etats-Unis sont partis en guerre, contre la volonté de leur population et avec le soutien hésitant et faible de leur bourgeoisie. Après le premier raid nocturne sur Bagdad, l'opinion publique a basculé en faveur de Bush. Pour conserver l'appui populaire et celui de la bourgeoisie, Bush et ses acolytes doivent gagner cette guerre de manière décisive et avec peu de pertes américaines. *
Détroit, 20 février 1991
2) Voir Inprecorn° 318 du 9 novembre 1990 et r° 324 du 14