DOSSTER FEMMES A l'occasion de son 20e anniversaire, la revue japonaise AMPO (I), a interviewé Matsui Yayori, journaliste et co-fondatrice de l'Association des femmes asiatiques — qui est notamment l'auteur de L'Asie des femmes, ouvrage où elle décrit les défis quotidiens des femmes dans 17 pays d'Asie — afin de faire avec elle le bilan de vingt ans de mouvement des femmes sur le continent asiatique.
AMPO : La situation et le mouvement des femmes au Japon et en Asie ont énormément changé en vingt ans. Peux-tu nous parler de tes expériences en ce domaine durant cette période?
Matsui YAYORI: J'ai commencé à m'intéresser aux problèmes des femmes en Asie à l'occasion de la campagne que nous avions lancée contre le "tourisme kisaeng" — la prostitution des femmes — en Corée du Sud. Des étudiantes sud-coréennes avaient déployé des banderoles disant « Notre pays ne doit pas devenir un bordel pour les Japonais » devant l'aéroport de Kimpo; naturellement, comme c'était à l'époque de la dictature de Park Chung-hee, elles furent arrêtées.
Nous avons alors essayé de faire quelque chose ; à cette époque, nous menions campagne contre la pollution, ce qui était bien plus facile car nous pouvions nous en prendre aux firmes polluantes. Dans le cas du "tourisme kisaeng", n'importe qui — votre père, votre mari ou vos amis — pouvait être dans le coup; nous ne savions donc pas comment organiser une campagne sur cette question.
Après avoir mené une enquête, nous avons réellement été choquées de découvrir qu'au moins 500 000 Japonais se rendaient en Corée du Sud chaque année, principalement pour le sexe. Nous avons alors commencé une campagne à l'aéroport japonais d'Haneda, en distribuant des tracts et en brandissant des banderoles pour embarrasser et faire honte à ces = Inprecor n° 325 du ler au 14 mars 1991
ASIE
Le «tourisme
kisaeng"
• Cette campagne a-t-elle été un succès ?
Oui, dans une certaine mesure. Les épouses de ces "touristes" ont réalisé pour la première fois pourquoi leurs maris allaient en Corée du Sud ; beaucoup se sont fâchées, ou ont pris conscience de ce genre de choses. Nous avons aussi fait campagne pour que les pratiques des agences de voyage changent, et nous avons réussi à contrecarrer quelque peu la publicité vantant les beautés du "tourisme kisaeng " ; on lisait des inepties du style : « Vous n'aurez même pas besoin d'utiliser vos baguettes, elles mettront la nourriture dans votre bouche. »
Peu après cela, j'ai assisté à la Conférence du peuple d'Asie, à Tokyo, en 1974. Nous avons été un peu déçues. Les participants étaient majoritairement des hommes, et ne prêtaient absolument aucune attention aux violences sexuelles subies par les femmes des autres pays d'Asie. Après cette réunion, les participantes ont décidé de former un petit groupe, qui est devenu l'Association des femmes asiatiques. L'association a lancé une vaste campagne concernant plusieurs pays, pas seulement la Corée du Sud, parce que les Japonais commençaient à se rendre ailleurs — aux Philippines ou en Thailande, par exemple; il fallait donc que notre campagne prenne un caractère continental. A travers cette activité, nous avons réalisé que nous connaissions moins de choses sur nos sœurs des pays voisins que sur les femmes des pays occi-
• Est-ce que l'Association des femmes asiatiques, qui est japonaise, a des rapports avec des organisations similaires dans d'autres pays d'Asie ?
Cela a pris du temps, mais nous y sommes parvenu. Dans les années 70, il n'existait pas de mouvement des femmes ou féministe puissant en Asie; ces groupes ont commencé à se former durant les années 80, sous l'influence de la "décennie des femmes", qui a été organisée sous l'égide des Nations-Unies, de 1975 à 1985. A mon avis, cette initiative a représenté une occasion unique pour changer les mentalités dans les pays asiatiques.
Durant les vingt dernières années, la situation des femmes en Asie a empiré dans de nombreux domaines, mais elles sont de plus en plus nombreuses à se rendre compte de leur situation.
• Dans le mouvement ouvrier, l'idée de la solidarité internationale est ancienne, mais il s'agit principalement d'une solidarité entre hommes. Je pense que l'idée d'une solidarité internationale entre femmes est quelque chose d'historiquement nouveau.
Qu'en est-il des relations entre les Japonaises et des femmes du tiers monde en Asie ? Quelles difficultés rencontrez-vous?
Les relations sont difficiles. On peut parler de l'existence d'une région culturelle asiatique, mais le développement économique a modifié les rapports entre les différents pays. Il ne faut pas oublier non plus que le Japon a agressé militairement ses voisins durant la Seconde Guerre mondiale, ce que de nombreux Asiatiques gardent en mémoire. Aujourd'hui, les femmes ont l'impression de connaître une seconde invasion, économique celle-ci.
Après la guerre, les Japonaises, y compris les féministes, n'ont jamais vraiment réfléchi à la portée de la guerre. La plupart des groupes féministes au Japon aujourd'hui ne réalisent pas leur responsabilité dans l'inégalité économique. C'est pourquoi l'Association des femmes asiatiques tente de s'occuper de ces problèmes : l'inégalité économique ou l'exploitation vont de pair avec les violences et l'exploitation sexuelles.
• Tu as parlé de la Conférence du peuple d'Asie de 1974 et du fait que les participants élaient quasiment tous des hommes. A l'époque, les militants semblaient intrigués et ennuyés par le mouvement des femmes et, fond, il n'avaient aucune idée de ce que cela pouvait bien être. J'ai l'impression que cela a changé. Qu'en
C'est vrai, mais, dans l'ensemble, le fossé entre les hommes et les femmes est en train d'augmenter. Il est vrai qu'il y a de plus en plus de Japonais qui écoutent sérieusement ce que les femmes ont à dire ; mais, en dehors des milieux militants, la plupart des hommes ignorent tout
1) AMPO est une revue trimestrielle japonaise anti-impérialiste en langue anglaise, produite par un groupe de journalistes indépendants.
ASIE du féminisme. Si, aujourd'hui, tant de femmes refusent de se marier, que cela soit à la campagne ou dans de nombreuses villes, c'est parce que le fossé qui les sépare des hommes est si large que beaucoup d'entre elles pensent qu'il est stupide d'épouser un homme qui ne comprend rien aux droits fondamentaux des femmes. Au Japon, les femmes sont bien plus conscientes que les hommes.
Le nombre des femmes qui sont de plus en plus conscientes de leurs droits et de leur situation augmente, mais la société en général reste arriérée. Ainsi, les femmes au foyer ne peuvent guère remettre en question leur situation et la réalité des relations familiales : les maris délaissent leur famille et les enfants sont obligés de travailler très dur pour suivre le rythme du système éducatif extrêmement compétitif.
• Si ce que tu dis sur les femmes au foyer est vrai, comment expliques-tu leur militantisme politique très important dans le mouvement anti-nucléaire, par exemple, et le fait qu'elles soient devenues un appui sûr pour le
Parti socialiste dans son ascension vers le pouvoir? Il me semble que beaucoup de femmes qui ne sont pas féministes ont été extrêmement actives durant ces dernières années.
C'est vrai, je suis fière que ces femmes d'âge moyen contestent le système. Mais il y a deux problèmes : d'abord, il s'agit encore d'une toute petite minorité, souvent isolée; ensuite, elles ne sont pas forcément féministes. Elles veulent rester de bonnes épouses, et retourner chez elles le plus vite possible pour faire la cuisine avant que leurs enfants et leur mari ne reviennent ; elles ne sont pas vraiment prêtes à changer de manière de vivre.
La récente campagne contre les centrales nucléaires a été précédée par de nombreuses autres. La première vague de militantisme politique des Japonaises a commencé avec les campagnes contre la pollution du début des années 70 ; c'est réellement elles qui ont pris la tête de ce mouvement à travers tout le pays.
Durant la Seconde Guerre mondiale, plus de 3 millions de Japonais ont été tués; des centaines de milliers de femmes perdirent leurs maris, leurs fils et leurs frères ; il était normal qu'elles forment la base du mouvement anti-guerre car elles étaient déterminées à refuser de laisser partir ceux qu'elles aimaient. Le mouvement pacifiste de l'après guerre a donc été principalement dirigé par des femmes, ainsi que les campagnes contre la bombe H, dans les années 50.
Ensuite, à la fin des années 60, est apparu le mouvement écologiste ; puis, dans les années 70, les associations de consommateurs ; et, dans les années 80, les campagnes contre les centrales nucléaires. Voilà un bref résumé des actions du mouvement des femmes japonais qui ont eu un certain impact sur la société
Un mouvement pour les droits des femmes existait au Japon depuis la fin de la guerre. Avant 1970, il était sous l'influence des partis politiques de gauche. Les travailleuses luttaient pour l'égalité sur le marché de l'emploi, demandant des salaires égaux et des promotions ainsi que des mesures de protection comme des congés de maternité plus longs, des congés pour la période de la menstruation, etc. Il existait aussi un mouvement des mères qui menait toutes sortes de campagnes allant des questions de la paix aux demandes de crèches. Ce mouvement pour les droits des femmes d'un type "ancien" ne remettait en question ni le patriarcat, ni la sexualité ; il se limitait à exiger une amélioration des conditions matérielles pour les femmes.
Dès 1970, le nouveau mouvement de libération des femmes, né aux Etats-Unis, est apparu au Japon; il a surtout touché des femmes jeunes et instruites qui ont pris conscience de leurs problèmes spécifiques et ont diffusé une nouvelle idéologie féministe qui voulait en finir avec le sexisme dans toute la société. Malgré le mépris et l'hostilité qu'elles ont dû affronter, de petits groupes se sont formés dans tout le pays et ont commencé à influer sur la conscience des femmes.
L'économie japonaise s'est développée extrêmement rapidement, entre autres parce que les rôles attribués aux hommes et aux femmes sont définis de manière très traditionnelle : les hommes triment très dur, comme des "guerriers de l'industrie", et les femmes restent à l'arrière-plan, toujours prêtes à les soutenir. Le Japon n'est pas encore une société civile, mais une sorte de compagnie dont les femmes sont exclues. Elles sont marginales dans la société.
• Paradoxalement, elles sont plus libres.
Oui. C'est pourquoi au sein du mouvement contre la pollution, elles peuvent réaliser des actions plus audacieuses. Elles ne sont pas angoissées à propos de leurs promotions et n'ont pas peur d'être licenciées. Il y a, entre autres, le cas de la compagnie Showa Denko, qui polluait l'eau avec du mercure : au départ, tant les hommes que les femmes de l'entreprise ont mené des actions de protestation. Mais, très vite, tous les travailleurs ont laissé tomber et seules les jeunes femmes ont continué à protester contre leur usine. Elles n'avaient que des emplois subalternes (dactylos, réceptionnistes, etc.) et ne craignaient donc pas de perdre leur promotion, alors que les cadres masculins, eux, avaient peur de se rebeller. C'est un exemple très courant.
• Tu as dit que le mouvement des femmes se développait, mais que les choses empiraient dans certains domaines, comme celui de l"industrie du sexe"
Dans les années 70, l'exportation de l'industrialisation a été promue comme le nouveau type de développement en Asie. De plus en plus de femmes ont été embauchées dans les usines des multinationales et forcées à quitter les régions rurales pour les zones industrielles. Cette transition a été en partie positive, car ces femmes jouissaient d'un peu plus de liberté que dans les communautés rurales régies par le contrôle traditionnel des familles, sans argent ni pouvoir économique ; aujourd'hui, même si leurs salaires sont très bas, il s'agit au moins de leur propre argent. En tant qu'ouvrières, elles sont sous le contrôle de toute une série d'hommes, du patron jusqu'au contremaître. En plus de leur exploitation économique, elles sont souvent confrontées au harcèlement et aux violences sexuels. En fin de compte, il est difficile de dire si leur situation s'est améliorée ou non..
Nous devrions aussi réfléchir à la transformation de l'agriculture en agro-business, qui conduit plus de femmes à
travailler dans des plantations de bananes ou d'autres produits d'exportation.
En outre, l'industrie du sexe" s'est développée dans presque tous ces pays, Taïwan, Singapour, etc. ; le nombre des prostituées s'est vu multiplié par quatre ou cing.
Si le développement urbain de la Thaïlande, par exemple, a été remarquable, la pauvreté rurale reste la même, sinon pire. Cette misère conduit les femmes à la prostitution ; il y aurait environ 1 million de prostituées dans ce pays. Les journaux thailandais sont pleins de récits sur les petites filles des tribus du nord, vendues à des réseaux de prostitution.
Je voudrais souligner que le "fantastique" développement économique de la et oubliées, le fossé entre les revenus de Bangkok et ceux du nord est énorme ; le revenu annuel moyen dans la capitale est d'environ 70 000 baht contre 10 000 dans les trois provinces du nord. Les femmes souffrent énormément de ce développement inégal.
• De quelle nationalité sont les principaux clients des prostituées thaïlandaises?
Ce sont d'abord les Thailandais eux-mêmes, mais le tourisme a beaucoup contribué à développer la prostitution. Il y a environ 5 millions de touristes étrangers par an; c'est pourquoi la "demande de femmes" est si importante. Des agents "réservent" des filles dès l'âge de 4 ou 5 ans dans les villages et les amènent dans les bordels des villes ou des régions touristiques à 10 ou 11 ans. Je ne peux pas chiffrer quel pays a l'insigne honneur d'être le plus grand client ; mais, en terme d'argent, je sais que les touristes japonais dépensent beaucoup.
• L'opposition à la prostitution augmente-t-elle ?
Oui, et ce dans de nombreux pays d'Asie. Des groupes de féministes thaïlandaises mènent campagne. Ici, l'association des Amies des femmes thailandaises essaye de s'occuper des Thaïlandaises qui émigrent pour travailler dans 1'"industrie du sexe" au Japon. Notre Association des femmes asiatiques travaille avec elles et tente de faire prendre conscience de ce problème aux femmes japonaises. Un autre groupe, Empower, organise les hôtesses de bar de Patpong, une "zone franche sexuelle" internationalement connue.
Aux Philippines, le regroupement national des organisations de femmes, Gas'occupe des prostituées philippines qui reviennent du Japon, physiquement et psychologiquement détruites.
En Corée du Sud, la vice-présidente du principal parti d'opposition a proposé une loi contre la prostitution au Parlement. Dans l'île de Chejudo, station touristique internationale très fréquentée par les Japonais, après avoir mené une enquête sur les voyages kisaeng, des jeunes femmes ont formé le groupe Femmes et démocratie et réussi à faire fermer une des plus célèbres maison de passe.
A Taïwan, le projet Arc-en-ciel a été mis sur pied pour protéger les jeunes filles des tribus des montagnes des traitements cruels qu'elles subissent dans les bordels des villes. Voici le revers de la médaille, peu connu, de ce pays, brillant exemple de succès ras ou mairie la sectes les plu économique — d'une éconofaibles.
• Dans quels pays d'Asie, le mouvement des femmes est-il le plus puissant?
En Inde, car c'est là que les libertés politiques sont les plus grandes. De plus, les traditions religieuses opprimantes, issues de l'Hindouisme et de l'Islam, combinées à l'impressionnante pauvreté des paysannes, ont conduit à l'apparition d'inombrables groupes de femmes, avec leur propre réseau et des revues très importantes. La variété, la créativité et la puissance de ces mouvements sont réelle-
Ensuite, viennent sans doute les Philippines ; là-bas, le mouvement des femmes est très proche de la lutte nationale. La grande coalition des groupes de femmes, Gabriela, est formée par plus de 100 groupes, de travailleuses, de paysannes, de pauvres des secteurs urbains, d'intellectuelles, etc.
J'aimerais parler aussi de la force des femmes en Corée du Sud. La longue lutte contre la dictature a conduit tellement de femmes à risquer leur vie, qu'aujourd'hui elles continuent à se battre sans avoir peur de se retrouver en prison.
Les femmes japonaises ont beaucoup à apprendre des autres mouvements en Asie. Cependant, de nombreuses Japonaises regardent de haut leurs sœurs asiatiques, et ont sans doute "pitié" d'elles. Or, pour les autres femmes d'Asie, les Japonaises semblent très opprimées et manipulées.
De nombreuses femmes qui visitent le Japon disent que les Japonaises ont l'air
ASIE
de vrais robots, qu'elles n'ont pas d'opinion personnelle, qu'elles sont manipulées par les médias, par la société de consommation, et par leur éducation très disciplinée et contrôlée ; tout cela leur semble très "déshumanisé".
• Durant les années 90, quels sont les enjeux et les stratégies que le mouvement des femmes asiatiques devra développer? mettre en place une organisation ou un réseau qui leur permette de lutter ensemble. Elles ont été divisées à cause de leurs liens avec les anciens colonisateurs, ainsi les Indiennes connaissent bien les femmes britanniques, et les Indonésiennes ont des liens étroits avec les Néerlandaises ; mais elles ne se connaissent pas entre elles. Il faut renforcer la conscience régionale ; il y a déjà de nombreuses tentatives dans cette direction, avec des réunions, des ateliers, et des conférences qui couvrent des sujets comme l'immigration, les droits de l'homme, les femmes
Propos recueillis par Douglas Lummis AMPO vol. 22, n° 2/3 1990 : 21