Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

L'heure de la rue

· Inprecor n° 326, 15 mars 1991 · p. 36 · 1 009 mots

Catherine Verla était le pseudonyme de Catherine Samary, économiste, spécialiste de l'autogestion yougoslave.

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie

CETTE première contestation dans la rue du pouvoir dictatorial de Slobodan Milosevic ("Slobo"), par des mouvements de masse serbes se battant pour le pluralisme et la démocratie des médias, est un enjeu majeur au niveau de la République et pour toutes les nationalités non serbes de Yougoslavie.

Lorsqu'il a pris la tête de la Ligue des communistes Yougoslaves (LCY) de Serbie, en 1986, Milosevic réussit à souder derrière lui la population serbe - dans un contexte de crise économique ouverte depuis le tournant des années 80 et d'austérité imposée par le Fonds monétaire internationale (FMI) (2), creusant plus que jamais la crise politique du régime. En Serbie, l'enjeu majeur sera posé par les émeutes des Albanais du Kosovo (3), réprimées dès 1981 alors qu'ils réclamaient l'obtention d'un statut de république (et pas seulement de province autonome au sein de la Serbie). Milosevic va conquérir une popularité incontestable en jouant sur le nationalisme serbe et avec un populisme pseudo-antibureaucratique. Dans un premier ternps (celui du parti unique, jusqu'en 1989), il rassemble un front allant des anciens philosophes marxistes de l'ex-revue Praxis (valorisant les slogans anti-bureaucratiques et populistes de Milosevic), jusqu'aux nationalistes de tradition anticommuniste, en passant par un appareil partisan du rétablissement de l'ordre par des méthodes néo-staliniennes. Le contrôle des médias s'est accompagné de campagnes hystériques contre tous les "ennemis des Serbes" (et d'abord les Albanais). C'est parce qu'il a, pour la première fois depuis la révolution, valorisé la nation et le nationalisme serbes, que Milosevic est devenu populaire, dans le contexte de crise profonde du "socialisme" yougoslave et de ses référents traditionnels. Il s'est alors retourné contre les acquis nationaux de la Constitution léguée par Tito, en estimant que les Serbes étaient lésés par le régime (notamment parce que la souveraineté serbe a été diminuée sur le territoire de la République par les pouvoirs croissants reconnus aux deux

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L'heure de la rue

Des milliers de jeunes sont descendus dans les rues de Belgrade, les 8 et 9 mars 1991, pour exiger la fin du monopole du parti de Slobodan Milosevic

(1) sur les médias, en dépit de l'interdiction des autorités. L'intervention de l'armée et des forces de police serbes a fait deux morts et plusieurs dizaines de blessés, ce qui a galvanisé la colère des manifestants et élargi la mobilisation. A l'heure où nous écrivons, les manifestants ont remporté leurs premières victoires : la démission du directeur de la télévision ; la libération de Vuck Draskovic, un des organisateurs des manifestations et, enfin, le limogeage du ministre de l'Intérieur.

Catherine VERLA provinces). La corde "Kosovo" reste sensible, et le nationalisme est devenu une réalité puissante, dépassant Milosevic.

L'éclatement de la population serbe dans plusieurs républiques (Croatie, Bosnie-Herzégovine) et l'hégémonie ethnique de la Serbie renferment deux dynamiques possibles. L'une, "unitariste", tend vers l'appropriation grand-serbe de tous les territoires où « existent des tombeaux serbes » et à la suppression des droits des minorités dans la République. La seconde, démocratique, doit admettre que la seule façon de réunir les co-nationaux serbes est d'adopter un cadre étatique plurinational (fédéral ou confédéral). Toutes les nationalités non-serbes préconisent aujourd'hui une solution confédérale. Si

Milosevic ou le nationalisme grand-serbe l'emportent (voire même une variante fédérative), ce sera l'éclatement du pays et probablement la guerre civile.

L'éelatement du front Milosevie

Les récents bouleversements à l'Est ont précipité l'éclosion des partis et la tenue des premières élections pluralistes en 1990 (4), en Slovénie et en Croatie, et dans les autres républiques.

En Serbie, des courants nationalistes de tradition tchetnik (royaliste), comme le

Mouvement du renouveau serbe, dirigé par Draskovic, des sociaux-démocrates ou libéraux divers se sont éloignés de celui qui a le double défaut d'être à la fois membre d'un parti identifié au passé

"communiste" et un dictateur. Les élections de décembre 1990 ont vu la victoire de Milosevic et de son parti (l'ex-Ligue des communistes serbe, rebaptisée Parti socialiste), avec environ 65 % des suffrages. Cela contrastait avec les résultats électoraux de Slovénie et de Croatie où les anciens communistes avaient été minorisés. En Serbie, les nouveaux partis de l'opposition avaient tenté un front électoral et ont interprété leur défaite comme le produit du monopole détenu par le parti de Milosevic sur les médias. La réalité est sans doute la combinaison de ce facteur, réel, avec un autre qui touche peut-être à sa fin : le mythe Milosevic. Cela ne signifie pas la fin du nationalisme serbe, y compris grand-serbe, de la part des contestataires. Mais, comme il est incarné par un dictateur, la lutte contre lui impose à ses adversaires la recherche d'alliés dans des batailles centrées sur les libertés.

Le front anti-Milosevic et les manifestations ne peuvent donc en aucun cas être réduites aux slogans "anticommunistes" ni au courant de Draskovic. Il s'agit d'un mouvement large et hétérogène, démocratique, pour l'instant, dans ses revendications et qui est appelé à trouver des alliés dans d'autres nationalités.

Nul ne peut prévoir encore ce qui va suivre. Le soutien d'une fraction significative de l'armée au pouvoir de Milosevic et le caractère littéralement dément du dictateur peuvent conduire aux pires répressions. Mais la résistance des autres républiques à l'usage de l'armée est importante au plan fédéral. En outre, la force de contestation des manifestants a touché le parti de Milosevic qui a commencé à se dissocier sur l'attitude à avoir face aux revendications étudiantes.

Les oppositions n'ont pas réellement de relève à proposer ni de programme bien progressiste ; mais l'enjeu de fond est la bataille pour l'élargissement des marges de liberté d'expression en Serbie. Souhaitons que dans la dynamique enclenchée, ce soit aussi le pouvoir personnel de Slobo qui tombe.

12 mars 1991

1) Voir Inprecorn° 303 du 23 février 1990.

2) La dette extérieure de ce pays est de 20 milliards de dollars ; le chômage atteint plus de 15 % ; la croissance est négative et, pour la première fois depuis la révolution, le niveau de vie chute. Voir Inprecorn° 283 du 6 mars 1989.

3) Voir Inprecorn° 307 du 20 avril 1990

4) Voir Inprecor n° 316 du 12 octobre 1990.

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