Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Accouchement dans la douleur

· Inprecor n° 326, 15 mars 1991 · p. 33-35 · 2 629 mots

Italie

Accouchement dans janvier au 3 février 1991, et la rupture qui s'en est suivie sont des événements importants dans l'histoire du mouvement ouvrier italien. Fondé en janvier 1921, pour adhérer de plein droit à l'Internationale communiste, le PCI a joué un rôle hégémonique dans la classe ouvrière de ce pays marqué, durant des décennies, organisation politique d'orientation vaguement libéral-socialiste, qui considère que l'opposition fondamentale entre les classes sociales et leurs partis politiques est dépassée. L'adoption du nouveau nom anodin de Parti démocratique de la la douleur

Le congrès du Parti communiste italien (PCI) qui a eu lieu à Rimini, du 31 par des conflits sociaux très durs, dans un contexte de forte politisation des masses.

Au terme de son congrès, le PCI a disparu, en se transformant en une gauche (PDS) reflète en elle-même la portée du changement.

Livie MAITAN

LE DÉROULEMENT du congrès n'a pas réservé de surprises. Le groudirigeant pe autour d'Achille Occhetto, qui mul avait obtenu une majorité confortable dans les con-

P.C.I.

grès provinciaux (1), a parachevé son opération en reprenant, pour l'essentiel, la ligne avancée à partir de novembre 1989 (2). L'aile modérée de l'opposition, en particulier dans le contre- rapport fait par Aldo Tortorella, a réaffirmé elle aussi ses conceptions ; elle s'est réclamée du réformisme gradualiste traditionnel du parti, en maintenant une appréciation essentiellement positive du gor-

Une petite minorité autour d'Antonio

Bassolino, tout en acceptant la transformation du parti et le changement de nom, a fait quelques nuances. Bassolino a, par exemple, expliqué que le nouveau parti devrait réaffirmer le rôle moteur de la ouvrière, souligné la crise très grave de la gauche européenne et dénoncé les limites et les erreurs de Gorbatchev.

Un départ difficile

En fait, la naissance du PDS s'est déroulée dans des conditions identiques à celles qui avaient caractérisé la phase de dépérissement du PCI, avec des divisions internes très profondes, dont il est difficile de prévoir dès maintenant la dynamique, mais qui constituent, en tout cas, un obstacle sérieux à la réalisation du projet d'Occhetto. D'un côté, il existe une gauche — représentée par Bassolino, le courant Ingrao-Tortorella et les anciens du Manifesto (Magri, Castellina etc.) — qui, malgré des faiblesses objectives, peut espérer faire contre-poids à la majorité, comme cela s'est produit en août 1990 lors du déclenchement de la crise du Golfe (3).

De l'autre côté, l'aile réformiste plus classique autour de Giorgio Napolitano, si elle n'a pas réussi à imposer son orientation favorable à la politique étrangère du gouvernement Andreotti, n'est pas pour autant sortie du congrès dans une position de faiblesse. Elle revendique l'insertion du PDS dans un courant traditionnel du mouvement ouvrier, encore largement majoritaire en Europe capitaliste, et peut, donc, apparaître comme porteuse d'un projet cohérent, impliquant une convergence, et une possible réunification avec le Parti socialiste italien.

1) Le texte présenté par Occhetto a obtenu 67,7 % des voix, celui d'Ingrao-Tortorella-Cossutta 26,6 %, et celui de Bassolino 5,7 %. Soulignons que seuls 29 % des membres ont participé au vote. Officiellement, il y avait, à la veille du congrès, 1 280 000 membres du Parti.

2) Voir Inprecor n° 306 et 317 du 6 avril et 26 octobre 1990 et Quatrième Internationale nº39, décembre 1990-janvier 1991

3) Au mois d'août 1990, alors que le PCI s'abstenait sur la décision du gouvernement d'envoyer des bateaux dans le Golfe, Ingrao se détachait de cette attitude avec une déclaration au Parlement et ne participait pas au vote. Une vingtaine de députés du parti avaient partagé sa position.

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La fin du congrès et les premières semaines d'existence du nouveau parti ont encore plus éclairé les difficultés du pro-

D'abord, le congrès n'a absolument été la "Constituante" prévue par Occhetto et ses partisans. Qui plus est, les candidats au PDS, qui n'appartenaient pas avant au

PCI sont peu nombreux. L'un de ces nouveaux venus, l'économiste Michele Salvati, a parlé de "maigre détachement" en ajoutant que cette "gauche souterraine"

dont on avait tant parlé n'avait pas "émergế". En fait, n'ont reçu ou ne vont recevoir la carte du PDS que des personnes qui étaient déjà dans sa mouvance et parfois élus au Parlement ou dans les municipalités grâce à ses voix.

Ensuite, lors de la première réunion du Conseil national qui devait élire le secrétaire général, Occhetto n'a pas obtenu le quorum nécessaire: au- delà des péripéties techniques, cela prouve qu'il est lui-même contesté au sein de la coalition majoritaire (4).

Enfin, au lendemain même du congrès, les résultats de l'élection des nouveaux organismes dirigeants nationaux et les manœuvres autour de la désignation des directions locales ont déclenché des conflits ouverts. Cela a concerné, par exemple, des villes comme Milan et Turin alors qu'à Gênes, selon le quotidien luidu

Parti même : « l'enthousiasme d'il y a un an s'est un peu refroidi » et certains ne cachent pas leur déception. Voilà une confirmation de la fragilité de l'opération d'Occhetto et des dangers qui la guettent.

Ajoutons que le PDS risque de subir les conséquences politiques d'un grave déséquilibre géographique: selon les estimations de la revue Rinascita (5), environ la moitié de ses membres seraient concentrés dans deux l'Emilie et la Toscane. La prise de conscience de toutes ces difficultés amène des membres et même des dirigeants à projeter désormais '"'alternative" comme un projet à long terme, en mettant une croix sur les espoirs de changement rapide, nourris il y a un an.

L'opération menée par Occhetto a eu, du moins jusqu'ici, un résultat diamétralement opposé à celui escompté — le nouveau parti n'a pas des contours mieux définis que son prédécesseur; sa sphère régions, moins visibles : les gens favorables à la guerre ont pu s'exprimer dans ses colonnes plus souvent et avec plus d'espace que les "pacifistes", voire les partisans de affronter une dure épreuve sur le terrain électoral, qui sera pour lui encore plus décisif que cela ne l'était pour le PCI (6). S'il essuyait un échec, ses perspectives risqueraient d'être, dans une large mesure, compromises. Loin de pouvoir espérer atteindre le niveau des plus importants d'influence reste limitée et il est déchiré par des conflits profonds et durables. La contradiction majeure à laquelle il se heurte provient, d'une part, qu'il est poussé à profiter rapidement, en faisant peau tuelle... neuve, des dividendes de la transformation opérée, et de l'autre, qu'il ne peut pas ignorer les intérêts et les aspirations de sa base et de son électorat traditionnels. Cette contradiction s'est manifestée à propos de la guerre du Golfe : un jour, le PDS votait, dans un débat au Parlement, en faveur des conclusions du premier ministre Andreotti, qui défendait la ligne interventionniste, avec de modestes réserves, puis, le lendemain, il était amené à critiquer la décision de Bush sur le déclenchement de l'offensive terrestre. Quant à son quotidien l'Unita, ses oscillations ont été

ROCHATICO DE PANCHO

Dans un peu plus d'an, le PDS devra brutale de ses ventes.

partis sociaux-démocrates européens, il serait hanté par le cauchemar du sort du

Parti communiste espagnol, avec tous ses déchirements passés et son impasse ac-

La rupture du 3 février

Le danger est d'autant plus grand que la scission qui s'est produite à la fin de son congrès a pris des dimensions sensiblement plus importantes que prévues.

En fait, la rupture avait été préparée au cours des derniers mois, même si les intéressés avaient entretenu une certaine incertitude quant à leurs projets, pour des raisons de tactiques. Pendant le congrès, au-delà de quelques réticences purement formelles, le jeu est apparu assez clairement, surtout dans des interventions comme celles d'Armando Cossutta et de Sergio

Garavini.

Cossutta avait centré sa critique sur les questions de politique internationale, en développant des analyses qualitativement différentes de celles du rapport d'Occhetto, où le concept même d'impérialisme n'avait plus la moindre place. Pour Cossutta, l'ambiguïté fondamentale du PDS réside dans le fait que : « Le PDS, qui a largué les amarres par rapport à sa matrice communiste et qui a perdu son identité antagoniste et sa caractérisation en tant que force de transformation et de libération humaine, naît sous le signe de l'incertitude : ce n'est ni un parti de gouvernement, ni un parti d'opposition » (on aurait envie de demander à

Cossutta si cet "obscurcissement" du rôle du Parti ne remonte pas bien au-delà de la fin des années 70).

Garavini a lui aussi pointé une des faiblesses fondamentales du projet d'Occhetto : « On a expliqué que la fin de la guerre froide, et donc de l'anticommunisme traditionnel, ouvrirait la voie au déblocage

4) Le congrès du PDS a élu un Conseil national qui est une espèce de "parlement", composé de 547 membres. Le Conseil a élu une direction de 118 membres, qui a élu à son tour une

"coordination politique" de 24 membres.

5) Rinascita, la revue du parti depuis la fin de la guerre, avec dans les années 70 un tirage très élevé (autour de 100 000 exemplaires), a récemment été suspendue à cause de la chute

6) Normalement, des élections législatives devraient avoir lieu en 1992. Des élections partielles, dont les élections régionales en Sicile, se dérouleront au mois de mai 1991.

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du système politique, à l'avènement au gouvernement de la gauche toute entière, par une alternance de différentes majorités. Il est facile de constater qu'il n'y a aucun signe d'un tel aboutissement. » La conclusion était tirée dans des termes tout à fait vagues : « Il faut un projet de réforme et de renouvellement démocratique qui provienne de la culture communiste, mais ce projet ne correspond pas aux raisons d'exister du PDS » ; elle indiquait quand même assez clairement que l'aile la plus radicale de l'opposition n'aurait pas adhéré au nouveau parti.

Un peu plus d'un mois après Rimini, ceux qui ont quitté la vieille maison semblent avoir le vent en poupe : le succès remporté jusqu'ici dépasse leurs propres espérances. Les assemblées nationales ou locales qu'ils ont organisées ont rassemblé des milliers de personnes dans une atmosphère très chaude. Ce qu'ils appellent "le mouvement pour la refondation communiste" compte déjà des dizaines de milliers d'adhérents (7). La rupture s'est aussi avérée relativement importante au niveau institutionnel. Onze sénateurs et trois députés, ainsi que de nombreux conseillers municipaux, provin-ciaux et régionaux ont rejoint au nouveau mouvement. Le recensement est, pour l'instant, plus difficile en ce qui concerne les syndicats. Aucun membre de la direction nationale actuelle de la Confédération générale italienne du travail (CGIL) n'a jusqu'ici adhéré, mais la situation est plus favorable au niveau local: des cadres et des dirigeants se sont déjà engagés et commencent à se préparer pour l'éché-ance du prochain congrès qui aura lieu au mois de juillet 1991.

Des débats se déroulent actuellement sur la nature de la nouvelle organisation, qui devrait être définie par des assises nationales, prévues pour fin avril. En gros, deux sensibilités se sont dessinées: la première prône la formation d'un mouvement, alors que la deuxième opte pour la constitution d'un véritable parti. La discussion porte aussi sur l'opportunité de proposer des liens de type fédératif à d'autres partis ou organisations de la gauche (PDS, Verts, Democrazia Proletaria, etc.). L'une des raisons avancées en faveur d'un tel projet est que le PDS est loin d'être stabilisé et que d'autres ruptures pourraient se produire à des échéances relativement rapprochées.

Toujours est-il que la nouvelle formation regroupe déjà des composantes sensiblement différentes y compris dans le noyau dirigeant. Ainsi, il y a les nostalgiques du vieux parti de l'après-guerre, sinon de l'époque stalinienne, et qui avaient regretté la rupture des liens avec Moscou sous le règne d'Enrico Berlinguer (8); ceux qui regrettent la période plus récente, c'est à-dire le Parti des années 70 et du début des années 80 ; ceux qui, tout en ayant exprimé des critiques très sérieuses envers les orientations du Parti pendant des années, y sont toujours restés, mais ont refusé d'avaler la dernière couleuvre; enfin,, on trouve ceux qui étaient depuis 1964 au Parti socialiste italien d'unité prolétarienne (PSIUP) et, qui lors de sa dissolution, avaient rejoint le PCI (9).

Il serait hasardeux d'apprécier dès maintenant la force de chacune de ces composantes. Mais, le poids des partisans de Cossutta serait plus important que celui des autres dans la formation de noyaux de direction et d'appareils embryonnaires à l'échelle locale.

Continuité ou innovation ?

Pour l'instant, le "mouvement pour la refondation" n'a pas esquissé une plate-

Son silence se mains le forme programmatique, ni précisé un pro-

jet politique. Pour y voir plus clair, il fauavril 1991. Mais, aussi bien dans les présentés aux derniers deux congrès du PCI que dans les déclarations faites après la scission, il ressort que le nouveau mouvement s'oppose résolument à l'abandon de l'identité du mouvement ouvrier prôné par le PDS et rejette toute subordination aux visées impérialistes de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et de la coalition qui est intervenue dans le Golfe. Mais, sur d'autres questions essentielles, le moins qu'on puisse dire est que les choses sont plus confuses.

Il est probable que les nostalgiques du stalinisme ne soient plus qu'une minorité infime, qui ne pourra pas beaucoup peser dans l'avenir. En revanche, un large consensus semble exister autour d'une attitude favorable au gorbatchévisme ou, plus précisément, d'une optique d'auto-réforme du régime bureaucratique. En ce qui concerne le mouvement ouvrier italien, il n'y a pas de rupture nette avec les conceptions réformistes gradualistes qui ont caractérisé successivement, sous des formes différentes, le PCI de l'après guerre, de Togliatti à Berlinguer.

La question se pose donc de savoir si la nouvelle formation sera capable de contribuer, dans la mesure de ces forces, au renouveau du mouvement ouvrier italien après la faillite de son parti le plus représentatif, avec une pleine conscience de la nécessité d'entrer dans une phase tout à fait nouvelle ; ou si, en fin de compte, elle ne représentera qu'un phénomène résiduel, sans véritable avenir. Il faut dire que, jusqu'à présent, les éléments de continuité par rapport au vieux parti semblent prévaloir par rapport à la volonté d'innovation.

Cela se reflète, entre autres, par l'attitude adoptée à l'égard de Democrazia Proletaria (DP), qui avait souligné dès son dernier congrès l'importance des divergences qui avaient surgi dans le PCI et a insisté à plusieurs reprises depuis lors sur la problématique de la refondation communiste (10). Présente dans les différentes assemblées du nouveau mouvement, en exprimant sa volonté d'établir dès maintenant des liens étroits à tous les niveaux organisationnels et dans les mouvements sociaux, elle a plutôt enregistré des fins de non recevoir ; parfois on lui a expliqué que le nouveau regroupement devait se définir ses propres bases avant d'envisager des démarches communes.

Dans ces conditions, DP a décidé de lancer une série d'initiatives pour les mois à venir, et de mettre à l'ordre du jour de son prochain congrès, au mois de mai 1991, la discussion sur la refondation communiste sous tous ses aspects. *

6 mars 1991

7) Il ne faut pas oublier qu'en Italie le nombre d'adhérents des partis est sensiblement plus élevé que dans d'autres pays européens. Même des partis avec une très faible influence électorale prétendent avoir plusieurs centaines de milliers de membres.

8) Cossutta n'est pas un dirigeant formé à l'école stalinienne classique ; à la fin des années 50 et dans les années 60, il a joué un rôle de premier plan dans la fédération de Milan pour limoger la vieille garde locale.

9) Le Parti socialiste italien d'unité prolétarienne (PSIUP) est né en 1964 d'une scission du PSI, au moment où celui décidait de participer au gouvernement de centre-gauche. Il s'est dissout après un échec cuisant aux élections législatives de 1972, la majorité de ses membres rejoignant le PSI, et une minorité le PCI.

10) Voir Inprecor n° 301 et n° 317 des 26 janvier et 26 octobre 1990.

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