Inprecor 1974–2004

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NICARAGUA

« Le Front doit changer »

· Inprecor n° 326, 15 mars 1991 · p. 32-33 · 1 383 mots

Nicaragua

Dora Maria Tellez a rejoint le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) en national, où se trouvaient les députés somozistes, le 22 août 1978, obtenant la

Borge. Après avoir participé à la libération de la deuxième ville du pays, Leon,

Dora Maria Tellez était nommée "commandante guérillera" ; elle est membre de hebdomadaire indépendant nicaraguayen El Semanario, dont nous reproduisons

«Le Front

doit changer»

congrès du FSLN.

EL SEMANARIO : Comment analyser la contradiction qui persiste, entre les sandinistes qui prônent une modification substantielle des propositions politiques ou tactiques du FSLN et d'autres qui critiquent cette attitude ?

Dora Maria TELLEZ : Tout cela est naturel. Le Front connaît une situation de crise. Un parti qui perd les élections et qui n'entre pas en crise est un parti mort, c'est

Cette crise est d'abord le fait de la défaite électorale et, ensuite, ment du programme politique du sandinisme (je fais référence au sandinisme depuis l'époque de Sandino). Celui-ci, par exemple, parlait déjà de réforme agraire ; mais, au Nicaragua, il y a un retard historique tel que ce n'est que 60 ans après qu'on a réussi à la faire.

Aujourd'hui, nous connaissons une crise d'orientation parce que la réalité a changé et que le pays évolue. La question de savoir quel est le programme politique du Front sandiniste n'est pas encore résolue. Et l'on n'y parviendra pas avec des désirs ; il faut concilier ce que l'on souhaite et ce qui est possible, le reste c'est

Pour ce faire, il faut un consensus minimal entre tous les sandinistes, jourd'hui on est face à une diversité de positions et de propositions... Pour moi, le consensus se construit en partant d'une analyse de la réalité. Il faut que le FSLN discute du chemin que doit prendre la révolution au Nicaragua, à partir d'aujourd'hui. Il faut aller vers l'an 2 000 et non pas revenir à 1979, 1984, ni à 1989.

Il existe différentes interprétations sur

1974 ; elle dirigea, avec Eden Pastora, le commando qui occupa le Palais libération de nombreux prisonniers politiques, dont le commandant Tomas l'Assemblée sandiniste et député au Parlement. Durant le gouvernement sandiniste, elle a été ministre de la Santé. Dans une interview au nouvel de larges extraits, Dora Maria Tellez s'exprime notamment sur le prochain ment actuel est une dictature et qu'il faut s'en débarrasser à coups de fusil. Ils pensent aussi que le peuple nous devait quelque chose et qu'il doit nous rembourser, etc.

J'essaie de comprendre la réalité nicaraguayenne actuelle, qui est nuancée. Le gouvernement de l'Union nationale de l'opposition

(UNO) ne me semble pas être une dictature. Ensuite, je ne considère pas que le révolutionnaire processus soit fini ; je le conçois en escalier, il a une continuité, des revers, des retards, un processus de nouvelles accumulations de forces, mais cela se passe de façon continue. En face, nous avons un gouvernement de la bourgeoisie ; il ne s'en cache d'ailleurs pas. Mais nous devons déterminer vers où va le Nicaragua ; qu'est-il possible et souhaitable de faire, et que est le rôle que doit jouer le Front — qui d'ailleurs doit bâtir son identité, apprendre à être une opposition politique, établir un cadre d'alliances comme n'importe quelle organisation (il l'a d'ailleurs toujours fait), évidemment, en fonction des intérêts populaires. Il faut, en outre, travailler dans le sens de la stabilité nationale qui dépend de la stabilité sociale et politique. Je pense que le Front doit changer, s'adapter et modifier certaines de ses la réalité nationale parmi les militants du

Front. Certains pensent que le gouverneraire...

• Pour cette réadaptation, pensez- vous que les mécanismes démocratiques internes actuels sont suffisants ?

Non. La démocratie ne consiste pas seulement à élire, elle doit stimuler un débat politique sans faux procès, ni polarisations, sans disqualifier les positions des uns ou des autres et tout en acceptant la nature du Front. La démocratie dans le FSLN est étroitement liée aux rapports que nous entretenons avec la population. Si, au sein même du Front, nous ne sommes pas capables d'apprendre à écouter, à concevoir qu'il existe des différences d'appréciation, tout en cherchant le consensus politique à tout instant, nous ne parviendrons jamais à nous rapprocher de nouveau des gens. Si nous ne sommes pas capables de tolérer une position différente, alors qu'elle vient d'un militant sandiniste, comment ferons-nous face à la population qui, elle, n'est pas sandiniste ? Nous ne sommes pas obligés d'avoir tous le même avis sur telle ou telle question : voilà la démocratie interne. Ce n'est pas une fin en soi, ni un jeu sympathique ou dans l'air de la perestroika : c'est une nécessité politique pour que le FSLN tisse des liens avec la population. Si le militant sandiniste est capable d'apprendre à écouter, à discuter, à persuader, à chercher le consensus à l'intérieur du FSLN, il sera capable d'en faire autant à l'extérieur de nos rangs avec la population. Les positions expri mées publiquement par certains dirigeants FSLN semble quelquefois contredire les actions de cette organisation, par exemple, en ce qui concerne les liances au sein du Parlement. Là, il semble qu'il y ait de nombreuses convergences entre les députés sandinistes ceux qui sont liés à Alfredo Cesar (1), alors que les propos de certains leaders du

Front semblent indiquer le cont-

A vrai dire, nous avions approuvé cet1) Alfredo Cesar, qui avait participé à la direction de la Contra, est un des proches de la présidente Violeta Chamorro Il fait partie de qui est appelé "le groupe de Las Palmas". Lors du renouvellement de la présidence de l'Assemblée nationale les députés du FSLN ont voté pour sa candidature, sous pré texte de barrer la route à l'''extrême-droite revancharde".

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te stratégie dans le document d'El Crucero (2) ; il y est très clairement indiqué que, de cette manière, le FSLN vise à neutraliser les positions revanchardes. Si le Front développait uniquement une politique de négociations, il serait liquidé, car celle-ci n'est qu'une partie d'un projet politique. Le schéma des alliances fait partie de ce projet, dont le but essentiel est de retrouver la majorité perdue. On peut y parvenir, Entre autres, par la politique d'alliances, parce que le pays a besoin de paix et d'améliorations économiques. Ensuite, vient notre travail, avec les paysans, les ouvriers, les producteurs, les habitants de quartiers populaires, les femmes, les jeunes, etc., afin de retrouver la base sociale du sandinisme. Si le Front se limite à négocier au sommet, ce sera sa fin en tant que parti, en tout cas sous sa forme actuelle. S'il se limite à rétablir sa base sociale, sans tisser des alliances avec d'au-tres forces politiques, qui lui sont proches, et ce avec des buts bien précis, il fera une autre erreur. La révolution passe par différentes voies et nécessite des moyens divers.

• A propos de l'affaire des missiles (3)

qui a été récemment dénoncée, deux secteurs proches du Front (le Front national des travailleurs - FNT - et la Jeunesse sandiniste) se sont prononcés en faveur des militaires de l'Armée populaire sandiniste (EPS) inculpés.

Y a-t-il des débats au sein du Front sur la décision prise par l'EPS de châtier ces soldats?

Dans cette affaire il y a deux problèmes. D'abord, celui de l'Etat de droit, des lois et de l'ordre juridique. Si quelqu'un dérobe un missile ou un paquet de cigarettes c'est un délit, point final. Les intentions sont une autre affaire, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, on ne peut pas les faire passer en procès. La loi ne demande pas quelle était l'intention des auteurs d'un délit, elle condamne, voilà tout.

Mais l'évaluation des actes de l'EPS ou de son chef, c'est l'affaire du gouvernement. Il me semble que l'Armée a un rôle important à jouer dans la stabilité nationale et que, d'un point de vue professionnel, elle s'adapte aux nécessités du pays. Mais elle a dû évidemment payer un certain prix politique à cause de la réduction de ses effectifs. *

Propos recueillis par Erick Aguirre El Semanario, 17 janvier 1991

2) Après la défaite électorale, le FSLN avait tenu une assemblée de cadres à El Crucero, dont est sorti un document de bilan, qui traçait aussi les premières lignes de travail pour la phase actuelle.

3) Voir l'introduction en p. 29.

Inprecor n° 326 du 15 au 28 mars 1991

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