Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

La révolution et nous...

· Inprecor n° 326, 15 mars 1991 · p. 30-31 · 2 201 mots

Nicaragua

quotidien Barricada, que nous traduisons presque intégralement ; nous avons

= que », car relevant de la « morale révolutionnaire », s'est insurgée : « Le FSLN n'est pas le parti au pouvoir et il ne peut donc pas se sentir offensé, ni trahi. » Le Front national des travailleurs (FNT, qui regroupe l'ensemble des syndicats sandinistes) a aussi critiqué l'attitude de la direction de l'EPS.

Les quatres officiers ont entamé une grève de la faim, soutenus par l'association des anciens soldats licenciés, après leur condamnation à trois ans et demi de prison ferme, le 14 février — ils l'ont finalement arrêtée lors de l'annonce d'éventuelles mesures de grâce. La réponse de certains hauts dirigeants sandinistes à cet acte a été plus que choquante (voir l'interview de Dora Maria Tellez, en p. 16). Si la prudence est compréhensible dans une telle affaire, le FSLN en tant que parti n'étant plus au gouvernement, et ne dirigeant plus officiellement l'EPS (c'est un ministre d'Etat qui en est responsable), il avait tout loisir d'avoir une position indépendante. Qualifier les efforts du FMLN pour protéger la population civile face aux bombardements de l'armée salvadorienne d'acte « déloyal » dévoile une double morale et une certaine amnésie historique (l'attitude du gouvernement sandiniste, en décembre 1989, lors des accords de San Isidro, condamnant « les actions armées et les actes terroristes », un mois à peine l'offensive lancée par le FMLN, avait déjà ébranlé les rangs sandinistes et montré l'impasse dans laquelle le FSLN avait la tentation de s'engouffrer pour sauver les meubles) (6)...

Ainsi les tentatives du gouvernement pour "dépolitiser et professionnaliser" l'EPS vont bon train, avec l'aide plus qu'active d'une partie importante de sa direction — il est vrai que les accords de transition, signés lors de la passation de gouvernement (7), limitaient les marges de manœuvre de la direction sandiniste, si elle voulait garder le contrôle de l'armée -, mais cela ne justifie sûrement pas de tels excès de zèle.

Les mesures prises depuis avril 1990 par le gouvernement ont porté des coups aux principaux acquis de la révolution (secteur nationalisé, armée et police sandinistes, acquis sociaux — santé et éducation gratuites ; droit au travail ; réforme agraire, etc.).

S'il veut espérer "regagner la majorité" et continuer de représenter les intérêts des masses, le FSLN doit effectivement avancer dans sa définition comme parti. C'est l'enjeu de son congrès. *

12 mars 1991

6) Voir Inprecorn° 300 et n° 301 des 12 et 26 janvier 1990.

7) Voir Inprecorn° 307 du 20 avril 1990.

La révolution et nous...

Dans le cadre de la préparation du congrès du Front sandiniste, un débat est ouvert dans les colonnes de la presse nicaraguayenne. C'est ainsi qu'un agriculteur de la région IV (départements de Masaya et Carazo, au sud de

Managua), au nom d'un groupe de paysans, a envoyé une lettre ouverte au gardé le style parlé de ce texte.

Guadalupe LOPEZ

LES PAYSANS de la région IV ont pas mal discuté de ce que la révolution leur avait apporté, et de ce qu'ils ont gagné durant toutes ces années de sacrifices.

En ce qui nous concerne, si nous réfléchissons, nous voyons qu'il pleut toujours chez nous (notre cabane s'écroule) ; les plus chanceux ont appris à lire et à écrire, même s'ils s'en souviennent à peine ; nous n'avons ni cheval, ni char à bœufs ; au mieux, nous possédons trois manzanas (1) dans une coopé-

Mais tout ça n'est pas très grave car nous sommes bien d'accord pour dire que la révolution nous a donné ce qu'il y a de mieux : la conscience. Ça, nous ne le vendrons jamais sur aucun marché.

Un camarade nous a dit : «Il y a quelque chose qui est mieux que d être sandiniste, c'est d'être révolutionnaire. » Nous commençons à comprendre de quoi il s'agit.

Nous avons voyagé, et les voyages ouvrent l'esprit. Nous avons vu de nombreux paysans au Nicaragua et aussi beaucoup de terre. De la bonne terre pour l'agriculture et pour le bétail ; mais le gâteau est mal partagé : d'un côté, il y a une part énorme et de l'autre, des miettes pour les pauvres.

Certains disent qu'il y a déjà eu une réforme agraire et que l'on ne distribuera plus de terres. D'autres prétendent même qu'il y a eu beaucoup d'injustices et qu'il faudrait revenir en arrière ; mais tant qu'il restera tant de ventres creux et de si grandes parts de gâteau, la réforme agraire doit continuer.

Il y des paysans sans terre qui vivent en bordure de la clôture d'une grande propriété : nous, nous l'aurions déjà occupée. Dans le temps, si on faisait ça, le technicien du ministère de la Réforme agraire (MIDINRA) nous tombait dessus, avec ses grands discours : « Il ne faut pas être extrémiste, le grand propriétaire a dit qu'il n'a plus de terre, attendez, je vous en trouverai ailleurs. » Et les gens restaient là, devant la clôture, sur le chemin. Evidemment, on voyait souvent le technicien sortir de la propriété, avec sa jeep pleine de lait et de fromage...

Il est vrai qu'il fallait faire attention à la guerre et être patient. Il fallait en premier lieu en finir avec cette agression sauvage, la souveraineté du Nicaragua était en jeu. Mais maintenant nous allons nous attaquer à la deuxième priorité : la question agraire.

Nous allons donner ce qu'il mérite à celui qui a plus de 100 manzanas de terre cultivable ou cultivée: il faut l'exproprier, lui confisquer sa terre et la remettre aux paysans, aux ouvriers agricoles, aux sans-terre et aux chômeurs qui seraient prêts à la travailler. Et nous n'avons rien à faire de son bétail ou de ses beaux discours.

De bonnes raisons pour une bonne réforme agraire

1. Il existe de nombreuses fermes, de 4 ou 5 000 manzanas, avec 300 bêtes, et sept ou huit familles qui travaillent pour le propriétaire ou pour l'Etat. Le propriétaire s'en met plein les poches ; il emporte son argent aux Etats-Unis ou le gaspille, en achetant des produits importés qui ne lui servent à rien. Pour augmenter la production, il faut remettre cette propriété à 500 familles paysannes.

2. Ces familles ne vivront plus dans une situation de chômage "occulte" et

1) Manzana : unité de mesure agricole utilisé au Nicaragua, 1 manzana équivaut à 0,7 hectare.

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vendront plus de grains, plus de lait, plus de fromage et plus de viande. Les prix des produits alimentaires baisseront, ce qui arrangera les ouvriers des villes qui, du coup, demanderont moins d'augmentations de salaires.

3. Le paysan a besoin d'un habit du dimanche, de cahiers pour l'école de ses mômes, de clous et d'outils, de zinc pour réparer sa toiture, de rhum ou de rafraîchissements : il aura ses sous. Vous verrez : les bourgeois des industries et les commerçants seront contents ; ils réaliseront de bonnes affaires avec les paysans — pour les bourgeois, les bonnes affaires sont la meilleure des politiques.

4. Le propriétaire terrien n'a qu'à changer de métier et devenir bourgeois, et se consacrer à l'industrie ou au commerce. La terre, c'est nous qui la travaillons.

5. Les techniciens, les fonctionnaires et les secrétaires sortiront aussi gagnants, il faudra qu'ils travaillent dur et qu'ils vivent comme doit le faire la classe moyenne des pays sous-développés ; mais ils mangeront plus et pour moins cher.

6. L'Etat devra changer de politique vis-à-vis de la paysannerie. Les prêts pour semer et les techniciens du MIDINRA, qui viennent voir ce que nous avons semé et s'il n'y a pas de fléau, ne suffisent pas. Qu'allons-nous faire avec nos tracteurs, étant donné le prix des combustibles et des pièces de rechange ? Les intellectuels et les techniciens doivent plutôt nous trouver de meilleures techniques, à michemin entre la charrue de bois et le tracteur Belarus 80 ; le gouvernement peut installer des écoles pour que les jeunes paysans apprennent un peu de comptabilité et d'administration.

Un peu sandinistes et un peu révolutionnaires

7. Les gouvernements intelligents et qui ont des sous, qui, selon certains, existent en Europe, peuvent nous aider.

8. Il est évident qu'une véritable réforme agraire est le meilleur moyen d'améliorer l'économie et que les bourgeois modernes obtiendront ainsi une bonne part du gâteau ; maintenant nous allons vous expliquer ce qui touche à la politique. Tant qu'il y aura autant de paysans à chercher ou à rêver de leur petit bout de terre, ce que vous appelez la stabilité sociale et politique n'existera pas dans ce pays.

Cette façon de régler les problèmes de la campagne, à coups de machette, et les problèmes nationaux, à coups de fusil, est le fruit du retard de ces grands propriétaires et de ces gouvernements qui transforment les travailleurs en soldats. L'ouvrier agricole et le paysan pauvre deviendront = Inprecor n° 326 du 15 au 28 mars 1991 un soldat si leur patron leur ordonne ; mais s'ils possèdent leurs dix manzanas, il n'y aura plus de guerres, faute de soldats, et les gens apprendront à ne plus risquer leur vie à cause d'une engueulade pour des poules. Voyez donc comment la réforme agraire peut apporter la paix et la stabilité politique.

9. Vous avez peut-être remarqué que nous sommes un peu sandinistes et un peu révolutionnaires. Parfois, pressés de résoudre nos problèmes, nous fonçons tous seuls et, avant d'avoir reçu des ordres d'en haut, nous avons déjà occupé une ferme.

Comme les lois changent tous les jours, nous ne posons même plus de questions : nous fonçons vers ce qui est juste et

Décapitalisation?

C'est quoi?? nous nous battons. Pour que les forces révolutionnaires triomphent, il faut remporter la grande bataille de la campagne.

10. On n'est évidemment pas à prendre nos Kalashnikov et à monter sur les clôtures. Cette lutte se déroule dans la plaine et c'est une affaire de ruse (c'est ce qu'ils appellent de la "politique"). Voilà luchon : une organisation paysanne disposée à se mobiliser et à se battre ; la Constitution et une poignée de lois ; un avocat qui s'y connaisse en paperasse et qui ne se vende pas pour une bouchée de pain ; la radio, et tout ce qui peut servir à la propagande, et beaucoup d'imagination.

S'armer selon la tâche

La conscience, il faut qu'elle soit bien droite ; vous verrez comment la lutte augmentera et comment elle se renforcera. Si quelqu'un vous dit que c'est illégal ou injuste, il faut lui rappeler que personne ne sait comment les grands propriétaires ont réussi à nous déposséder de nos terres et à nous jeter sur le bord du chemin.

11. Si la propriété appartient à l'Etat, n'y faites pas attention. Respectez seulement les fermes qui font de la recherche

= bizarre (nouvelles semences, inséminations, etc.). Le reste, privatisez-le. Ce qu'il faut c'est que les ouvriers soient conscients et disposés à pousser la charrue ; pour traire une vache ou semer du café, il ne faut pas avoir fait des études dans le Michigan. En plus, qui a trait les vaches pendant toutes ces années ?

Il faut dire que quelquefois nous avons reçu des consignes visant à nous empêcher d'occuper telle ou telle ferme. Si on nous disait que c'était pour y installer des coopératives, nous suivions les ordres ; mais si c'était pour l'Etat, nous faisions la sourde oreille et regardions ailleurs. Nous n'avons jamais vu les avantages de cela [du secteur nationalisé]. C'est sans doute une amélioration, mais, à la campagne, nous voulons avancer par d'autres chemins.

12. Les grands propriétaires viennent nous raconter des histoires pour avoir la paix. Ils nous disent que nous sommes des fainéants, que nous ne savons pas travailler, que nous sommes attardés et que nous n'avons aucune civilisation. Nous avons cherché sur le marché, personne ne • vend de la "civilisation". Qui s'est cassé les reins sur leurs terres, lorsqu'ils faisaient la fête et qu'ils couraient après les femmes ?

Il n'y avait jamais assez de place pour construire l'école ou le cimetière sur leurs terres car ils n'avaient pas de terre en trop, disaient-ils ; on pourrait faire 500 campagnes d'alphabétisation, cela ne servira à rien tant que nous n'avons pas de quoi manger. D'où pouvons-nous sortir des sous pour acheter un journal ou un livre ? S'ils veulent moderniser ce pays, et y faire entrer ce qu'ils appellent la "civilisation", qu'ils commencent par avoir les pieds sur terre, et même par terre.

13. Nous n'aimons pas y aller par quatre chemins : s'ils [les lecteurs] sont intelligents, ils verront que nous venons de leur parler de la racine même du pouvoir populaire à la campagne. S'il faut discuter [dans le FSLN] sur comment arracher le bout de pouvoir que détient le gouvernement [de l'UNO] ou sur comment être un parti, il faut s'attaquer à la racine. Après, selon la tâche, on verra à quelle heure on travaille et avec quoi.

D'abord, nous devons savoir où nous en sommes, ce que nous voulons et ce que nous pouvons faire.

Ensuite, nous pourrons parler de stratégie et de tactique, des formes d'organisation et de qui pourra nous aider. Mais ce sera pour une autre fois, si nous en avons l'occasion. *

Barricada 12 janvier 1991 - 31

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