LE PREMIER congrès du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) aura lieu du 19 au 21 juillet 1991. Initialement prévu pour février 1990, la direction du FSLN avait décidé de le retarder, expliquant que la situation sociale du pays exigeait toutes les énergies des militants sandinistes (1). Le débat public, souvent violent et où les prises de position des membres de la direction nationale et de dirigeants du FSLN se multiplient, se déroule dans la presse ; les anciens cadres intermédiaires (souvent au chômage et livrés à eux-mêmes) et la base grognent (voir la lettre de G. Lopez en p. 15).
Depuis la défaite électorale du FSLN, la discussion porte sur ses causes (choix économiques et militaires, alliances, politique du FSLN vis-à-vis du mouvement de masse et de la population en général) (2) ; sur la "concertation" avec certains secteurs de la bourgeoisie et l'attitude à avoir par rapport aux mesures prises par le gouvernement (affrontement ou négociations) ; sur le rôle actuel de l'Armée populaire sandiniste (EPS) et sur le parti à construire (fonctionnement, directions élues ou nommées, etc.).
La signature des accords de concertation, en octobre 1991, a atténué la mobilisation sociale qui avait atteint son point culminant lors de la grève générale de juillet 1990 ; mais ces accords n'ont pas enrayé, loin s'en faut, la dégradation persistante du niveau de vie des Nicaraguayens et de la situation économique. Les licenciements se sont poursuivis (24 000 fonctionnaires se retrouveront à la porte d'ici avril - 33% des employés actuels de l'administration, de la santé et de l'éducation -, ainsi que 10 000 travailleurs du secteur nationalisé) ; un nouveau plan de privatisation, élaboré avec l'Agence internationale pour le développement (AID, contrôlée par les Etats-Unis) sera mis en œuvre et concernera 350 entreprises. De nouvelles lois sur la privatisation seront bientôt proposées au Parlement ; ces attaques entraînent actuellement un renouveau de la tension sociale (la grève des personnels de la santé a paralysé les hôpitaux en février 1991), mais le mouvement de masse semble désorienté par les zigszags de la direction sandiniste.
La dette du Nicaragua vis-à-vis du Mexique et du Venezuela sera soldée à la "latino-américaine" : la moitié sera payée
Cecilia GARMENDIA sur 40 ans et le reste convertie en avoirs sur le secteur productif nationalisé, cible des différentes mesures prises par le gouvernement de l'Union nationale d'opposition (UNO) depuis février 1990.
Lors des accords de concertation, le gouvernement avait réussi à imposer l'éventualité de la privatisation de la banque ; le monopole du commerce extérieur semble aussi menacé (il s'agissait des premières mesures prises par le gouvernement révolutionnaire en juillet 1979). La réforme agraire est gelée (malgré la pression supplémentaire exercée par les anciens contras démobilisés, issus de la paysannerie) ; la hausse des taux d'intérêts constitue un goulot d'étranglement pour les paysans qui avaient reçu des terres pendant la révolution. Alors que les accords prévoyaient le gel des licenciements, l'autonomie croissante des gouvernements et administrations locaux (signe aussi des divergences existantes au sein de l'UNO qui ont atteint leur apogée lors de ce qu'on a appelé la révolte des maires") (3) ont fait que nombre de ces mesures sont restées lettre morte : telle licenciant plusieurs centaines d'employés au lendemain de leur signature, au nom de l"''autonomie"
Quelle armée ?
La dégradation du pouvoir d'achat ne cesse de s'accroître : l'inflation a cumulé 10 000 % pour 1990 ; le cordoba-oro (nouvelle monnaie qui devait être en parité avec le dollar) se change déjà à 7 contre 1 ; la productivité a chuté de 5 %. Les salaires dans la fonction publique, par exemple, ont perdu 50 % de leur pouvoir d'achat. Cela a évidemment entraîné une détérioration spectaculaire des conditions de vie des masses, aggravée par la réduction des services sociaux (augmentation de la mortalité infantile, réapparition d'une série de maladies bannies depuis 1979 — épidémies mortelles de rougeole, de varicelle, etc.).
L'armée populaire sandiniste (EPS) a vu ses effectifs professionnels passer de 90 000 au début de l'année 1990 à 28 000
(la plus petite des armées d'Amérique centrale !) ; elle a aussi été secouée par une série de débats et d'incidents qui se sont terminés de façon plus qu'autoritaire. Le colonel Pichardo, chef de l'armée de l'air, et ses plus proches collaborateurs avaient été limogés, en août 1990, accusés d'indiscipline car ils auraient défié, voire critiqué, l'autorité du haut commandement de l'EPS (le général Humberto Ortega) (4) ; ces événements cachaient un débat plus profond sur le rôle actuel de cette institution, les "rebelles" étant de fait soupçonnés de faire de la politique, alors que l'EPS ne serait pour certains maintenant que la garante de la Constitution..
A la fin de l'année 1990, quatre officiers sandinistes (ainsi que des Salvadoriens) ont été emprisonnés, accusés d'avoir remis des missiles au Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) du Salvador. Le commandant Luis Carrion, membre de la direction nationale du FSLN, a parlé, à propos du FMLN, à cette occasion d'une « attitude déloyale qui ne correspond pas à la qualité des rapports politiques et de solidarité du FSLN » (5). La direction du FMLN, sous la menace d'expulsion des réfugiés salvadoriens installés au Nicaragua, fut contrainte de remettre huit missiles Sam-7 et quatorze missiles Sam-14 à des fonctionnaires de TEPS... La Jeunesse sandiniste, qualifiant l'acte des officiers inculpés d'« héroï-
1) Voir Inprecorn° 313 et 314 des 13 juillet et 14 septembre 1990
2) Voir Inprecor n° 310 et 314 des 1er juin et 14 septembre 1990
3) Les maires de rUNO, proches du vice-président Virgilio Godoy ont, attisé de véritables affrontements, à la fin de l'année 1990, entre supposés démobilisés de la Contra contre l'armée et la police sandinistes. Ils exigeaient notamment la démission d'Humberto Ortega.
4) Certaines rumeurs distillées à cette occasion, l'accusaient d'avoir eu des contacts avec la droite et son journal, La Prensa, et de vouloir faire de la force aérienne une institution "autonome" ; d'avoir voulu réprimer les grévistes de juillet. Officiellement, il n'a été accusé que d'avoir une « conception particulière » de l'armée.
5) El Nuevo Diario, 30 janvier 1991.