AU-DELA de cette insupportable vanité, entretenue par une mise en scène hollywoodienne telle que celle du retour en hélicoptère de l'ambassadeur des Etats-Unis, 16 ans après Saïgon, l'étendue du désastre causé par la guerre
"chirurgicale" en Irak et au
Koweit commence à peine à être connue. Abominable médecine opératoire que celle chirurgie au marteau-piqueur, dont les ravages mettront de longues années à se cicatriser, et laisseront d'affreux et profonds stigmates. Et pour compléter le tableau de ce qui équivaut, radioactivité en moins, à l'effet d'un bombardement atomique, c'est en termes
GOLFE
La longue tragédie du peuple irakien
Quel spectacle indécent et ridicule livre au monde une s'agissait de celle de David contre Goliath ! Le commandant des troupes de la coalition, le général Norman Schwarzkopf, appelé l'"Ours", rentre difficilement dans la catégorie des
David avec ses 110 kilos : après s'être brillamment et héroïquement illustré contre la très puissante Grenade, il y a sept ans, il est aujourd'hui la vedette du déchaînement d'autosatisfaction qui suit le fait d'armes américain dans le
Golfe. Un fait d'armes dont la grande prouesse restera le massacre d'un nombre effrayant de soldats et de civils en retraite ou en fuite, sur l'autoroute menant de Koweit City à Bassorah.
Salah JABER catastrophes l'histoire (1).
Amérique aussi fière, aussi étonnée de sa victoire que s'il de nuit artificielle et d'hiver nucléaire que l'on décrit les effets de l'énorme nuage toxique produit par la combustion des puits de pétrole koweitiens, déjà considérée comme l'une des pires écologiques de
L'ampleur de l'hécatombe et du désastre, la terrible désolation dam Hussein. du Koweit et de l'Irak engendrées par cette guerre issue de l'affrontement de deux folies criminelles, celle du Néron de Bagdad et celle du Truman-bis de Washington, rendent encore plus écœurante la ruée des dignes représentants du capitalisme mondial assiégeant les détenteurs de pétrodollars pour leur soutirer des contrats. Bush, sacré imperator par le Congrès et par les médias impérialistes, se préoccupe de "gagner la paix" après avoir gagné la guerre, pour reprendre l'expression en vogue. Autrement dit, l'administration américaine cherche aujourd'hui à battre le fer tant qu'il est chaud pour modeler la pax americana régionale sans laquelle la victoire militaire des Etats-Unis serait bien vite compromise. Dans ces lendemains de grande bataille, c'est la politique qui devient, à son tour, la continuation de la guerre par d'autres moyens. La peur du vide irakien Dans ce domaine, le premier grand problème auquel Washington doit faire face est, bien entendu, celui de l'Irak. Et c'est à ce sujet que se manifeste de la manière la plus évidente le grand cynisme de Washington. Ceux qui, en Occident, étaient persuadés, ou prétendaient l'être, que la guerre impérialiste était de nature "anti-fasciste" (2), sont aujourd'hui bien embarrassés. On sait dans quelles conditions George Bush avait ordonné le cessez-le-feu, le 28 février. Ce qui restait de l'armée irakienne dans le sud du pays connaissait une telle débandade que les combats s'apparentaient à un jeu de massacre sur cibles humaines. Les troupes de la coalition auraient pu aisément poursuivre leur percée jusqu'à Bagdad, ou du moins jusqu'aux portes de la capitale, pour provoquer le renversement de Sad-
Elles ne l'ont pas fait, et ce n'est certainement pas pour s'en tenir au mandat du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) ! A Grenade ou à Panama, pour beaucoup moins que l'invasion du Koweit et contre des régimes qui, comparés à celui du Baas irakien, étaient quasiment démocratiques, les troupes de Washington n'avaient pas hésité à déposer le pouvoir en place et à le remplacer par un autre à la solde des Etats-Unis. Dans ces deux pays les conditions générales d'une solution de rechange américaine existaient et jouissaient d'un minimum de légitimité et de stabilité. Ce n'était pas, et ce n'est toujours pas le cas en Irak.
1) Voir l'article de George Mitralias en p. 6.
2) On trouve même parmi eux des personnes se situant à gauche, non seulement des naits ignorant les données réelles, mais aussi des "experts". , tels que Fred Halliday en GrandeBretagne : - L'action militaire contre l'Irak était légitime, tout comme dans les années 30 et 40, il était justifié de soutenir la guerre contre le fascisme », publié dans New Statesman & Society (Londres, 8 mars 1991).
= GOLFE
On sait que, pour la Maison Blanche et ses protégés saoudiens, la peur du vide dans ce dernier pays est beaucoup plus forte que leur aversion pour Saddam Hussein (3). Le spectacle offert par l'opposition irakienne qui s'est réunie au grand complet à Beyrouth, du 10 au 13 mars 1991, n'a rien de ragoûtant pour les partisans d'un nouvel ordre régional, sous-produit du "nouvel ordre mondial". Cette mosaïque de tendances n'ayant en commun que leur hostilité au tyran de Bagdad, et que tout sépare ou oppose par ailleurs, pourrait très difficilement instaurer un minimum de stabilité en Irak, si elle devait ériger son gouvernement sur les décombres de l'appareil militaro-policier de Saddam Hussein.
Le totalitarisme baassiste a été tel, notamment au cours de la dernière décennie, que l'alternative paraît se réduire aujourd'hui en Irak, soit au maintien, en totalité ou en partie, de l'appareil dirigeant, soit au chaos. Pis encore pour Washington et ses protégés, les principales forces susceptibles d'émerger de ce chaos sont liées à Damas, à Téhéran ou à Moscou, c'est-à-dire qu'elles s'inscriraient bien mal dans le cadre de la pax americana que les Etats-Unis désirent instaurer. C'est pourquoi les appels de Bush au peuple irakien — et aux « militaires irakiens », il ne faut pas l'oublier — pour qu'ils se débarrassent de leur tyran ne devaient être entendus que comme des ap pels aux dirigeants baassistes pour qu'ils immolent Saddam Hussein sur l'autel des intérêts suprêmes de leur régime et de sa
Les Saoudiens ont tissé des liens avec le cartel de l'opposition irakienne uniquement dans le but de pallier à toute éventualité. Ils ont, par ailleurs, mis en avant des dissidents baassistes qui pourraient contribuer au maintien du régime débarrassé d'une partie de ses chefs. Mais, à tout prendre, Ryad, tout comme Washing ton, préfèrerait cent fois s'accommoder d'un Saddam Hussein affaibli et « apprivoisé », selon l'expression éloquente d'un officiel américain haut placé (4), plutôt que de risquer le grand saut dans l'inconnu que constituerait l'effondrement général du régime. Et c'est ce calcul politique qui détermine leur attitude concrète, militaire, par rapport à ce qui se passe en Irak.
Si d'autres raisons peuvent être invoquées pour expliquer pourquoi les troupes de la coalition n'ont pas marché sur Bagdad, alors que la voie était libre, aucune autre n'explique le fait que les six semaines d'intense bombardement aérien et balistique ont relativement épargné les forces armées irakiennes massées dans le nord du pays, sur le territoire du Kurdistan, voire même dans la capitale. C'est que l'objectif, d'ailleurs explicite, de Washington n'a jamais été de détruire et de démanteler entièrement les forces armées irakiennes, mais de les réduire à des proportions "acceptables", autour de 200 000 à 300 000 hommes, pour qu'elles soient incapables de menacer leurs voisins, tout en étant assez fortes pour dis-
IRMS
LINVESTISSEZ D
DANS
LE NOUVEL NOUVEAU
MONDIAL! ORDRE PATRIOT
EN SOLDE SAlI suader ceux d'entre ces derniers qui seraient animés de visées hégémoniques, et pour mater les oppositions internes, chiite, communiste ou kurde.
Les raisons du soulèvement irakien
L'attitude des troupes américaines présentes en Irak (5) illustre parfaitement cette option fondamentale. Les événements qui se succèdent dans le pays depuis l'arrêt de l'offensive de la coalition sont les conséquences naturelles et logiques de cette dernière. L'essentiel de la force militaire du régime de Bagdad a été brisé dans le sud, ce qui y a produit une vacance du pouvoir. Celle-ci, quasiment comme une libération de vapeur sous pression, a suscité un soulèvement de masse, celui d'une population soumise depuis tant d'années à une tyrannie effroyable et insupportable, et qui, de surcroît, a payé le plus lourd tribut aux deux folles guerres de Saddam Hussein (6).
Ce soulèvement, selon plusieurs sources, était essentiellement spontané Des soldats de l'armée en déroute s'y sont
3) Voir Inprecorn° 325 du ter mars 1991.
4) International Herald Tribune, 11 mars 1991.
5) Les membres arabes de la coalition se sont limités au territoire koweitien. Voir l'interview d' Alain Gresh enp. 7.
6) Dans la guerre contre l'iran, comme dans celle du Koweit, le sud de l'Irak était aux premières loges.
7) Le Parti communiste irakien profiterait de la non-participation de Moscou à la coalition militaire, du crédit gagné par le Kremlin pour avoir tenté d'arrêter la guerre et du fait que, quel que soit le régime à Bagdad, celui-ci n'aurait d'autre choix que de dépendre largement de l'URSS. Le fait que Moscou ait joints, notamment ceux originaires des régions en rébellion. Le fait que les villes du sud de l'Irak soient majoritairement chiites et proches de la frontière avec l'Iran ne pouvait qu'inciter Téhéran à intervenir dans ce soulèvement. C'est ainsi que des réfugiés irakiens du courant intégriste chiite pro-iranien furent infiltrés vers Bassorah. Mais cela ne permet pas pour autant de décrire la révolte des masses comme chiite, au sens où ce serait un soulèvement sur des bases confessionnelles, et encore moins comme intégriste ou pro-iranienne, comme l'ont fait à dessein les médias impérialistes. En fait, le principal courant intégriste pro-iranien, dirigé par Mohammad Bagr Hakim, évite lui-même de mettre en avant son programme fondamental et se rallie, comme il l'a confirmé au congrès de Beyrouth, à la revendication démocratique générale, beaucoup plus populaire que celle de "République islamique", y compris parmi les chiites irakiens. Téhéran sait d'ailleurs que ses hommes ont peu de chances d'être plébiscités par la population arabe, aussi bien chiite que sunnite, sans parler des Kurdes. Le régime des mollahs craint lui aussi, d'autre part, que ne s'installe en Irak un "chaos" qui, en favorisant l'affranchissement du Kurdistan, la résurgence d'un puissant mouvement communiste (7), et l'avènement, par la force des choses, de libertés supprimées depuis longtemps en Iran également, représenterait une source de contagion subversive pour Téhéran.
A cet égard, les propos tenus par le président iranien Rafsandjani, le 8 mars 1991, ont souvent été interprétés de travers en Occident. Les médias ont présenté l'appel lancé à Saddam Hussein pour qu'il se retire de la scène politique comme un soutien aux masses insurgées, alors qu'il s'agissait de tout autre chose. En fait, Rafsandjani appelait le parti Baas à se débarrasser du despote et à gouverner en alliance avec l'opposition, pro-iranienne s'entend (8). Son appel faisait suite à l'offre de coopération faite aux Iraniens par Saddam Hussein lui-même, qui a envoyé à cette fin son lieutenant chiite, Saadoun Hammadi, à Téhéran, tout en faisant maintenu le Traité d'amitié et de coopération conclu avec l'irak en 1972, et se soit refusé à promettre de ne plus livrer d'armes à ce pays, comme le lui a demandé sans succès le Premier ministre britannique, John Major, lors de sa rencontre avec Gorbatchev au début de ce mois (voir International Herald Tribune du 7 mars 1991), est tout à fait révélateur des calculs du Kremlin.
8) - Il n'est pas possible que le parti Baas gouverne seul, surtout sous la direction de quelqu'un dont le monde, la région ou le peuple irakien ne veulent plus » (International Herald Tribune, 9-10 mars 1991).
Le XIlle Congrès de la IVe Internationale a adopté à l'unanimité un appel sur la guerre du Golfe
Algérie : Parti socialiste des travailleurs (PST) — Allemagne : Parti socialiste unifié (VSP) —
Australie : Parti socialiste démocratique — Belgique : Parti ouvrier socialiste (POS) — Etat d'Is-
(LCR) ; Euzkadi : Ligue communiste révolutionnaire (LKI) — France : Ligue communiste révolutionnaire (LCR) - Grande-Bretagne : Parti socialiste des travailleurs (SWP) — Grèce : Regroupement de rice : Organisation militante des travailleurs-Front national anti-souffrance (OMT-FMP); Force militante progressiste (FMP) — Italie : Bandiera Rossa — Jordanie : Parti communiste-Ligne révolutionnaire -
(PRT) — Pologne : Parti socialiste révolutionnaire (NLR) ; Jozef Pinior, coordina-teur du Centre politiniste (PAC) - Suède: Comité de paix suédois ; Parti socialiste — Tunisie : Organisation des commu-
(SI) ; Sosyalizm — Uruguay : Parti socialiste des travailleurs (PST) — Etats-Unis : Tendance IVe Internationale ; Socialist Action ; Solidarity —Union soviétique : Alexandre Bouzgaline, membre du Comité central du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) et membre du club Marxisme-XXIe siècle.
une offre similaire au mouvement kurde, assortie de la promesse de réactiver les accords sur l'autonomie kurde de mars 1970 (9).
La main tendue par le despote a été rejetée, non par opposition intransigeante à son régime, mais par opposition à sa personne. Téhéran et ses partisans, ainsi que les Kurdes qui lui sont liés, exigent son départ, gage minimal à leurs yeux pour rendre crédible leur collaboration avec les baassistes. C'est-à-dire que le calcul iranien, du moins celui de la fraction Rafsandjani, est similaire à celui des Américains et des Saoudiens en ce qu'il passe par le maintien partiel du régime, sans son chef. La rivalité entre les deux camps adverses est évidente : chacun voudrait que l'Irak bascule de son côté, pour faire pièce
En conséquence, chacun des deux adversaires, Téhéran d'une part et Washington-Ryad de l'autre, cherche à mettre des bâtons dans les roues du camp adverse. La surenchère anti-américaine de Téhéran, au cours des derniers jours de l'offensive de la coalition, précédée par le refuge offert aux avions irakiens sur le sol iranien, avaient pour but de ménager la possibilité d'une alliance avec Bagdad contre la coalition. En retour, les forces américaines en Irak ont accordé leur feu vert au régime de Saddam Hussein pour la répression sanglante du soulèvement dans le sud, soutenu par Téhéran.
Les Etats-Unis laissent faire Saddam
En effet, aux deux choix militaires déjà cités, s'ajoute un troisième encore plus flagrant. L'armée américaine aurait pu, sans aucun problème, barrer hermétiquement la route vers le sud à tous renforts en hommes et en blindés en provenance du nord et du centre. Il lui aurait d'ailleurs suffi de stipuler cette interdiction de mouvement dans les conditions du cessez-le-feu, face à un régime irakien qui, préoccupé à nouveau presque exclusivement par l'écrasement de son peuple, a accepté docilement toutes les conditions qui lui ont été fixées par Bush à Washington et à New-York, et par Schwarzkopf à Safwan (10). De la même façon, il aurait suffi de signifier à Bagdad l'interdiction de toute utilisation de son espace aérien à des fins militaires, pour empêcher que les hélicoptères de l'armée irakienne n'interviennent contre la rébellion populaire.
Le choix réel des forces américaines a été tout à fait contraire. Elles ont permis à Saddam Hussein de déplacer ses forces, ses chars et ses hélicoptères sur l'ensemble du territoire irakien, y compris vers Bassorah. Elles lui ont permis, et
(voir Inprecor n° 325 du ler au 14 mars 1991). Voici les premiers signataires :
communiste révolutionnaire Etat l'alternative anticapitaliste (EAS): Groupe Liban: Groupe communiste révolutionnaire des travailleurs (OST)
révolutionnaires (OCR) Turquie: Ligue continuent à lui permettre d'écraser le soulèvement populaire, au sud et au centre, dans un effroyable bain de sang. sujet, à travers le rideau de fer baissé à nouveau par les baassistes avec, là-aussi, la complaisance de la coalition, font état de carnages aux armes lourdes et de centaines d'exécutions en masse d'insurgés. Rien de surprenant, en somme, de la part d'un des régimes les plus sanguinaires du monde.
Devant les protestations aux EtatsUnis de ceux qui avaient cru au mythe de la croisade démocratique contre un nouvel Hitler, Bush s'est vu obligé, le 13 mars, de « confesser quelque préoccupation » (sic) au sujet de l'utilisation des hélicoptères, alors que, quelques jours plus tôt, le général Brandtner, du Pentagone, déclarait que les Etats-Unis autorisaient même Saddam Hussein à utiliser ses avions contre la rébellion, s'il arrivait à les rapatrier d'Iran et pourvu qu'ils ne menacent pas les troupes de la coalition (11). La "préoccupation" de Bush au sujet des hélicoptères, bien dérisoire par rapport à celle qu'il exprima le même jour au sujet de l'"'instabilité" de l'Irak, avait été précédée par la mise en garde faite à Bagdad contre l'utilisation d'armes chimiques. Fidèle au modèle "conventionnel" établi par le Pentagone, le régime irakien s'est limité à bombarder les zones insurgées au napalm!
Les forces américaines font plus que laisser la dictature baassiste réprimer le soulèvement de la population à sa guise. Elles lui servent à leur tour de "bouclier du désert", au sens où elles dissuadent directement et indirectement l'Iran d'accroître son aide à la rébellion. Selon l'analyse de l'International Herald Tribune du 6 mars 1991 : « Les Etats-Unis, l'Arabie
GOLFE A bas l'agression contre l'Irak! Troupes impérialistes hors du Golfe ! de la révolution socialiste (OSE) - Ile révolutionnaire des travailleurs Portugal: Parti socialiste révolutionnaire (PSR) -Sénégal : Organisation socialiste Sri Lanka : Nouveau parti socialiste (NSSP) — Syrie : Parti d'action commucommuniste révolutionnaire saoudite et d'autres pays de la coalition constituent une importante force de dissuasion contre toute tentative iranienne de gagner un point d'appui en Irak, en particulier si Téhéran violait l'intégrité •territoriale irakienne. » De la même façon, la Turquie, alliée de Washington au nord de l'Irak, dissuade énergiquement les Kurdes d'aller trop loin dans leur combat contre Bagdad. Le président turc, Turgut Özal, a plus d'une fois menacé d'intervenir dans le Kurdistan irakien si celui-ci manifestait des velléités séparatistes. Dès le début de l'offensive de la coalition, le Parlement d'Ankara a voté des pouvoirs de guerre spéciaux autorisant l'envoi de l'armée turque dans le nord de l'Irak, si jugé nécessaire. La limite fixée par Özal aux Kurdes d'Irak n'est autre que l'autonomie que Bagdad leur a déjà accordée en théorie depuis 21 ans, et que Saddam Hussein leur offre aujourd'hui de réactiver.
Manipuler l'armée contre les Kurdes et les chiites L'opposition au droit du peuple kurde à la séparation étatique semble être la chose de la région la mieux partagée. Les Etats-Unis, l'Iran, la Syrie, l'Arabie saoudite, tous proclament bien haut leur attachement à « l'intégrité territoriale de l'Irak ». Aux journalistes qui lui demandaient récemment ce que les Kurdes pouvaient espérer du "nouvel ordre mondial", le ministre français des Affaires étrangères, Roland Dumas, ne trouvait à répondre que : « Le peuple kurde est déses9) International Herald Tribune, 8 mars 1991. 10) Lieu de la rencontre, en territoire irakien, entre les chefs militaires irakiens et ceux de la coalition. 11) International Herald Tribune, 11 mars 1991.
= GOLFE péré » (12) ! Saddam Hussein sait bien que, du côté des Kurdes, les dangers sont limités ; il sait aussi pertinemment que, quelle que soit l'avancée des forces kurdes, elles ne peuvent lui imposer plus que ce qu'il a déjà accepté en 1970. Il est conscient du fait par ailleurs que les Kurdes, minorité nationale, ne sauraient prétendre au pouvoir central.
Le danger dans les régions peuplées d'Arabes chiites, majoritaires en Irak, était, par contre, beaucoup plus grand, notamment en raison de l'intervention de Téhéran aux côtés des insurgés. C'est pourquoi le tyran de Bagdad a choisi, dans un premier temps, de dégarnir le front nord des troupes d'élite pour mater la rébellion au centre et au sud. Il a profité du sauf-conduit délivré par les forces américaines. Ce faisant, il savait qu'il exposait le reste de ses troupes au nord à la déconfiture, ce qui ne tarda pas à se produire sous la pression des masses insurgées rejointes par les combattants de la guérilla nationale kurde. Il s'agissait pour lui de parer au plus pressé, quitte à régler leur compte aux masses kurdes ensuite, comme il semble avoir commencé à le faire à présent.
Solidarité avee le peuple irakien
Dans cette bataille pour la survie de sa dictature, Saddam Hussein s'appuie d'abord sur sa garde prétorienne, la Garde républicaine, et ses services policiers ou para-policiers, eux-mêmes la cible de terribles vengeances populaires partout où le soulèvement a eu le dessus, ne serait-ce que temporairement. Le despote cherche ensuite à empêcher la décomposition du reste de son armée. Dans ce but, il a décrété une amnistie pour les déserteurs et a accordé des primes mensuelles à l'ensemble de ses troupes, et en particulier aux soldats de la Garde qui sont déjà hautement privilégiés d'ordinaire (solde, équipement, avantages sociaux, etc). La cohésion du reste de l'armée est entretenue, avec un succès mitigé, par la même terreur baassiste qui tient en échec la population. Les familles des soldats sont prises en otages, limitant les possibilités de rébellion de tous ceux dont les parents vivent en territoire sous contrôle baassiste. L'exécution systématique des rebelles achève de dissuader les troupes de se révolter.
Les perspectives de la révolte sont d'ailleurs assombries par le soutien de fait apporté par les Etats-Unis au régime de Bagdad. Ce qui fait dire, à juste titre, à une personnalité de l'opposition démocratique bourgeoise irakienne, dans un article publié par The Washington Post
(13) : « Les Etats-Unis, derrière la feuille de vigne de la non-ingérence, attendent que Saddam massacre les insurgés dans l'espoir qu'il pourra être renversé plus tard par un officier convenable. » Ou comme ces propos rapportés du Sénat américain par Newsweek (14), qui retournent la comparaison entre Saddam et Hitler, faite par Bush, contre son auteur : « La position de l'administration est précisément de se débarrasser de Saddam, mais pas de son régime... C'est comme si l'on se débarrassait de Hitler en laissant
Les masses arabes et kurdes d'Irak insurgées contre la tyrannie baassiste ne rencontrent aujourd'hui aucune solidarité notoire de la part des populations des autres pays arabes, quand celles-ci ne leur sont pas hostiles pour des raisons réactionnaires, par esprit confessionnel antichiite ou chauvin anti-kurde. Ceci confirme tragiquement ce que l'on pouvait craindre au sujet des graves illusions entretenues parmi les masses arabes quant au sens réel des actions du despote irakien, y compris par des forces de gauche.
Symétriquement, les beaux esprits qui, en Occident, soutenaient la croisade démocratique "anti-fasciste" des impérialistes se taisent aujourd'hui sous prétexte que Saddam a trouvé plus "fasciste" que lui : les "intégristes" qui menaceraient de s'emparer du pouvoir à Bagdad. Dans le premier comme dans le second cas, les insurgés d'Irak sont regardés avec suspicion, sinon avec animosité, par des gens qui avaient des positions antagoniques durant guerre. L'importance de s'être battu contre l'agression impérialiste sans avoir accordé le moindre crédit au régime de Saddam Hussein, ni à son annexion du Koweit, est maintenant tout à fait évidente.
Aujourd'hui autant qu'hier, le soutien réel au peuple d'Irak exige de lutter à la fois :
• pour le retrait immédiat des troupes impérialistes, deux fois criminelles contre le peuple irakien puisqu'elles soutiennent le régime contre lui après l'avoir impitoyablement bombardé et affamé;
• pour la levée de tous les embargos, de toutes les sanctions, de toutes les réparations de guerre imposés au peuple irakien;
• pour le soutien aux peuples arabe et kurde d'Irak dans leur lutte contre la tyrannie baassiste, pour les libertés démocratiques et l'élection d'une assemblée constituante;
• pour le soutien au peuple kurde dans sa lutte d'émancipation nationale et pour son droit à l'autodétermination, y compris la séparation étatique.
4 mars 1991
12) Le Monde, 12 mars 1991.
13) International Herald Tribune, 13 mars 1991.
14) Newsweek, 18 mars 1991.