Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GOLFE

Nuit sur le Golfe

· Inprecor n° 326, 15 mars 1991 · p. 6-7 · 645 mots

Sans parler des secousses qui suivront dans le monde arabe, les conséquences écologiques de la guerre sont désastreuses pour une région de la taille de l'Europe, et menacent de s'étendre à une grande partie de l'Asie.

UNE PLUIE noire de pétrole et un épais nuage noir d'au moins 2 000 kilomètres se déplacent depuis l'Est de la Méditerranée jusqu'à l'océan Indien. C'est déjà une réalité pour des millions de personnes au Koweit, au Qatar, à Bahrein, dans les Emirats arabes unis, en Arabie saoudite, en Irak et en Iran.

Selon des estimations officielles de Washington et de Ryad, environ 800 puits de pétrole brûlent actuellement au Koweit, et bien davantage en Irak. Selon les sources occidentales, les Irakiens auraient provoqué la plupart de ces incendies; mais, d'après Téhéran, ils ont été causés dans leur majorité par les bombardements de la coalition.

Quoi qu'il en soit, ce feu fait rage actuellement et personne n'entrevoit sa fin avant un an et demi au moins. Nous ne sommes qu'au début de ses conséquences. Il n'a fallu que quelques jours à l'épais nuage pour couvrir la région du Khouzestan, dans le sud de l'Iran, et transformer le jour en nuit dans les villes d'Ahwaz et de Khorramshahr. Deux semaines après le début des incendies, il s'étendait au-dessus de trois provinces du sud-est de la Turquie et atteignait Adana. Selon le service météorologique britannique, une seule journée de vents forts lui suffirait pour atteindre l'Inde.

Au départ, il produit un effet semblable à une éclipse solaire ; ainsi lors d'un des reportages en direct de CNN depuis le Koweit, ce qui ressemblait au dé-

Page 7

part à des scènes nocturnes s'est révélé avoir été tourné en plein midi. Ainsi, le jour devient nuit. La conséquence immédiate est une baisse soudaine de la température. Selon le compte-rendu d'Associated Press du 27 février 1991, la température à Koweit City est descendue de ses 24/25 degrés habituels à 6/7 degrés. Une telle perturbation climatique sans précédent, si elle dure quelques semaines, provoquera évidemment une série de réactions en chaîne.

La pluie noire qui accompagne le nuage semble détruire tout ce qu'elle touche. Les premières évaluations scientifiques, réalisées en Turquie sur ordre urgent des autorités, ont montré qu'une journée de pluies abondantes de ce type suffirait à détruire les champs cultivés, les prairies et les réserves d'eau potable des zones urbaines, alors que les lacs et les rivières seraient irrémédiablement pollués. Pire encore, ces précipitations menacent directement et indirectement la santé des populations, car elles contiennent d'importantes quantités de substances cancérigènes.

Tous menacés :

Il faut savoir qu'au moins trois millions de barils de pétrole par jour —deux fois la production normale — se transforment en fumée à cause des feux des puits de pétrole koweitiens. Il faudra un certain temps avant que la portée des dégâts ne soit connue. Le scientifique Carl Sagan pense qu'il existe un danger immédiat de perturbation des moussons — qui rendent possible l'agriculture dont vivent des centaines de millions de personnes.

Cela pourrait avoir de graves conséquences sur le climat de toute la planète, par exemple en accélérant de plus de 30 ans son processus de réchauffement global. Quoi qu'il en soit, nous sommes confrontés à un événement sans précédent, qui induit une destruction écologique à une échelle que jamais vue.

D'après une déclaration conjointe de onze organisations des Nations-Unies, si les feux de puits de pétrole se poursuivent durant plus d'une semaine, cela constituera une menace pour « la santé humaine et l'environnement dans une grande partie de l'hémisphère nord. (...) Pas uniquement dans le Golfe persique, mais aussi dans des zones qui se trouvent à des milliers de kilomètres ».

Si de telles "victoires" se multiplient, il n'y aura bientôt plus personne pour les célébrer. *

George MITRALIAS Athènes, 7 mars 1991 = Inprecor n° 326 du 15 au 28 mars 1991

Une erreur sur cette page ?