Nila guerre, ni l'intervention impérialiste, ni la reddition imposée à l'Irak par la coalition "alliée" ne règlent les problèmes du Moyen-Orient, qui est toujours le théâtre de turbulences. C'est pour éclairer un premier bilan et faire le point sur la région et les possibles développements du conflit q‹. Inprecor a rencontré Alain
Gresh, journaliste et auteur notamment, avec Dominique Vidal, de Golfe. Clefs pour une guerre annoncée, paru aux éditions Le Monde (Paris, janvier 1991).
Turbulences
INPRECOR : Le problème de l'approvisionnement et du contrôle des ressources pétrolières a-t-il été, à votre avis, le facteur déterminant de l'intervention militaire des Etats-Unis? pond à des raisons qui dépassent le Moyen-Orient, même si elle se fait dans un champ régional qui a une importance stratégique considérable, car c'est là que se trouvent les principales réserves pétrolières du monde. Pour l'économie américaine, le maintien du pétrole à un prix relativement bas est "une nécessité beaucoup plus vitale que pour les autres pays, y compris l'Europe ou le Japon. Unis, il s'agit aussi de se situer dans l'après guerre froide ; la volonté d'avancer vers un "nouvel ordre international", d'imposer une hégémonie mondiale a été déterminante. Après la chute du Mur de Berlin, avec les problèmes de l'Union soviétique et l'ébranlement du bloc de l'Est, il s'agissait de savoir vers quoi on s'acheminait. Avec la crise du Golfe, les Américains ont voulu donner des contours à ce "nouveau" monde, dans lequel ils comptent assumer une hégémonie économique, politique et militaire ; ils veulent s'affirmer comme la seule grande puissance, au Moyen-Orient, mais aussi par rapport à
Avec la fin de la guerre froide, certains affirmaient qu'on s'acheminait vers l'émergence de zones relativement autonomes : les Etats-Unis d'un côté, le Japon
GOLFE et l'Europe de l'autre, avec la possibilité de construction de pôles économiques et politiques moins soudés qu'auparavant. La disparition de l'ennemi", que constituait l'URSS, semblait ouvrir pour certains la perspective d'une plus grande autonomie économique européenne ou japonaise.
L'intervention dans le Golfe a permis aux Etats-Unis d'affirmer qu'il n'y a qu'une seule grande puissance et que les autres pays doivent, d'une manière ou d'une autre, s'aligner. A ce niveau là, c'est une réussite pour les EtatsUnis : par la grande alliance qu'ils US ont réussi à faire autour d'eux ; par * 7 l'alignement japonais ; par leur capacité à se servir des Nations-Unies, tout en étant les seuls à décider de la stratégie à mener. Mais c'est sûrement une victoire à court terme, car ce pays n'a pas les moyens d'être une super-puissance mondiale, il connaît une crise économique profonde (1).
• Nombreux étaient ceux qui pronostiquaient que cette crise allait provoquer une hausse des prix du pétrole, même dans les milieux financiers, ce qui n'a pas été le cas.
La plupart des experts pétroliers se sont trompés jusqu'à la veille de l'ultimatum du 15 janvier 1991 (certaines revues spécialisées prédisaient que, dès le pre-
1) Voir Inprecorn° 318 du 9 novembre 1990 et n° 324 du 15 février 1991.
= GOLFE mier coup de canon, le baril atteindrait 60 voire 100 dollars !). Le marché pétrolier est aujourd'hui largement spéculatif. C'est le New-York Mercantile (NYMEX) qui fixe les prix. Il fonctionne de manière strictement spéculative, et se base sur des pronostics et non pas en fonction de l'offre et de la demande. En fait, depuis le début de la crise, l'Arabie saoudite, a augmenté sa production, et donc permis de compenser sur le marché mondial le pétrole irakien et koweitien.
On peut se demander si les pronostics ultra-optimistes des deux premiers jours, concernant la courte durée de la guerre, n'ont pas été, en partie, délibérés, dans l'objectif d'éviter une flambée des cours du pétrole.
Le baril est actuellement à 20 dollars ; jusqu'au 15 janvier, il a oscillé entre 20 et 30 dollars (avec des pointes à 40), sans qu'il n'y ait jamais eu un réel risque de pénurie de pétrole.
En Arabie saoudite, l'éviction, en 1986, du ministre du Pétrole, Yamani, partisan d'un brut à bon marché, avait divisé la famille royale.
Ce pays a ensuite décidé de mener une politique de sous-production qui lui a permis de doubler son quota pendant cette crise.
Les Saoudiens, comme les Koweitiens, n'ont aucun intérêt à voir s'affaiblir les économies occidentales par des prix de vente élevés, parce qu'ils y ont des intérêts importants (2) par le biais de leurs investissements financiers ; investissements qui leur rapportent autant que leur production de brut. Ces gouvernements ont donc une politique différente dans ce domaine à celle de l'Algérie, par exemple, partisane d'un prix plus élevé de l'or noir.
Du point de vue du capitalisme occidental, on peut aussi défendre la thèse selon laquelle une politique de développement à moyen terme est compatible avec un prix supérieur du pétrole — à condition qu'il reste entre 20 ou 25 dollars, pas à 40 dollars le baril, évidemment.
Aujourd'hui, il y a un débat à ce sujet : si le baril est à 10 dollars, qui va payer la reconstruction du Koweit ? Il semble que l'on s'achemine vers un prix d'environ 20 dollars (qui serait quand même deux fois supérieur à celui du printemps 1990) ce qui permettrait à l'Arabie saoudite de récupérer ce qu'elle a investi dans son effort de guerre et au Koweit de financer sa reconstruction.
Exchange l'émirat par Saddam Hussein ? que par les besoins de sa population.
MIDDLE
EAST ARMS CONTROL l'argent lui faisait cruellement défaut. En annexant le Koweit, Saddam espérait, d'investissements koweitiens (KIO), qui brasse entre 100 et 200 milliards de dollars (4), ainsi que sur les réserves de ce pays. A mon avis, c'est la raison essentielle de la décision du régime de Bagdad. Ensuite, Saddam Hussein a donné d'autres raisons historiques (sur les îles de Boubiane et de Warba — revendiquées depuis longtemps — et sur le pétrole) ; mais ce qui prime, entre mai et août 1990, guerre économique à cause de la politique de surproduction et de bas prix que menaient les monarchies du Golfe, et en particulier le Koweit (le baril était à 10 dollars, durant les six premiers mois de l'année 1990), le privant de sa principale ressource financière.
rappelez dans votre livre qu'avec l'annexion du Koweit les réserves pétrolières de l'Irak étaient passées de 9 à 19 %. Dans la situation d'étranglement économique que connaissait ce pays, quel a été le poids du problème pétrolier dans l'annexion de serait tombé.
Les affaires de frontières et de pétrole sont secondaires dans cette crise. En envahissant le Koweit, Saddam Hussein cherchait de l'argent ! L'Irak était pris à la gorge par ses dettes (3) — personne n'en connaît le montant exact, elles pourraient atteindre 60 ou 70 milliards de dollars —, par d'énormes dépenses militaires, ainsi
Après un an et demi de paix (le conflit Iran-Irak s'est conclu le 20 août 1988), entre autre, mettre la main sur l'Office
Overt...
Il considérait qu'il était soumis à une
• Saddam Hussein aurait fait une erreur de jugement politique en se lançant dans cette aventure, quant à la réaction des Etats-Unis. On a même entendu des thèses concernant un prétendu piège de la CIA... Personnellement, je ne crois nullement à la thèse du complot dans lequel il
A partir de 1982, une alliance stratégique a existé entre les Etats-Unis et l'Irak, qui a abouti, en 1987, à une intervention massive de la flotte américaine contre l'Iran. Ces liens se sont poursuivis après le cessez-le-feu irako-iranien. Si toute l'administration des Etats-Unis n'était pas sur la même position (le lobby pro-israélien est évidemment hostile à cette politique ; certains secteurs de la CIA auraient jugé qu'une trop grande puissance irakienne déséquilibrerait les rapports de force dans la région), la politique de soutien à l'Irak a continué. L'ambassadeur des Etats-Unis à Bagdad, April Glaspie, aurait assuré à Saddam Hussein, lors du sommet avorté irako-koweitien, en juillet 1990, que ses problèmes de frontière avec le Koweit ne concernaient pas les Etats-Unis. La politique américaine était tellement engagée dans ce soutien au régime de Bagdad, qu'elle n'a pas compris que les signaux lancés par celui-ci vis-à-vis Koweit, et même d'Israël, étaient de plus en plus menaçants. Saddam a pu interpréter ce silence américain comme un feu
Pour lui, qui avait mené la guerre contre l'Iran, sans aucune condamnation du Conseil de sécurité des Nations-Unies, qui avait gazé les Kurdes, sans que la Conférence de Paris sur les armes chimiques ne prenne aucune sanction, pourquoi ne pas envahir le Koweit ?
2) Voir Inprecorn° 317 du 26 octobre 1990
3) Voir Inprecorn° 314 du 19 septembre 1990.
4) La participation financière koweitienne la plus importante se trouve en Grande-Bretagne (25-30 milliards de dollars, répartis entre 23 sociétés ou banques). Aux Etats-Unis, le Koweit contrôle moins de 5% des actions de 70 sociétés cotées en Bourse (dont l'Atlantic Richfield et General Electric), ainsi que des bons du Trésor. En Allemagne, la KIO contrôle 25 % du groupe chimique Hoescht, 10 % de Volskwagen, etc. Dans l'Etat espagnol, le portefeuille koweitien atteint 10 milliards de dollars (possédant, entre autres, 50 % de la société automotrice Ebro). En France, il s'agit de 5 à 10 milliards de dollars dont 1 % et 3 % des banques Paribas et Indosuez et 3 % de de la société de construction Bouygues. Au Japon, le Koweit a des investissements pour une valeur de 20 milliards d'actions. Cité par A. Gresh et D. Vidal op. cit.
Ce qui semble certain c'est que, jusqu'au 15 janvier 1991, Saddam Hussein n'a pas cru à la guerre. Au départ, il a dit aux Américains qu'ils ne pourraient pas soutenir un conflit qui leur coûterait 10 000 morts (cette évaluation paraissait, à l'époque, assez rationnelle).
Voilà pourquoi Saddam n'aurait pas saisi les perches tendues par les Soviétiques ou par la France.
• L'Irak était présenté par les médias et les gouvernements de la coalition impérialiste comme la "quatrième armée du monde", ce qui était évidemment faux. Cette campagne d'intoxication sur le potentiel militaire de Saddam Hussein a désarçonné une partie importante de l'opinion publique qui na pas compris comment une telle armée s'effondrait après quelques heures d'offensive terrestre, minimisant du même coup l'attaque aérienne sans précédent dont a été victime l'Irak pendant plus d'un mois.
Il y avait une large part d'intoxication concernant le potentiel militaire irakien; tout le monde avait noté l'inefficacité de cette armée lors de la guerre Iran-Irak. S'il est vrai qu'à partir de 1983 elle sétait mieux battue, il faut rappeler qu'elle avait un armement dix fois supérieur à celui de l'Iran, fourni par tous les pays, et l'appui politique et militaire de l'ensemble de la communauté internationale. Mais en la présentant comme une force importante, toute possibilité de compromis était brisée et son démantèlement apparaissait nécessaire.
Nous sommes face à un armée du tiers monde, d'un pays non politisé, et il faut surtout se garder de toute comparaison avec ce qu'était l'armée vietnamienne, dont les combattants savaient pourquoi ils se battaient. L'armement est sûrement important, mais la conviction et la volonté de lutter sont des facteurs déterminants.
En outre, il y a deux pays où Saddam n'est absolument pas populaire, en Egypte et en Irak. Après huit ans de guerre et des centaines de milliers de victimes, les Irakiens, même s'ils pouvaient considérer que le Koweit était une partie de l'Irak, n'étaient pas forcément prêts à assumer une nouvelle aventure militaire. Si on ajoute à ces facteurs les bombardements subis par ce pays (même si les Irakiens l'ont caché), on peut comprendre la rapidité de la déroute ; on parle de 200 000 à 300 000 morts irakiens (les huit années de guerre Iran-Irak en avaient fait presque autant dans ce premier pays) ! Il y a eu, de la part des alliés, une volonté de destruction totale du pays et de son économie, dès le départ, bien plus que de son armée. Ils se sont attaqués à toute une population ; le pays se voit ramené vingt ans en arrière ; Bassorah aurait été totalement détruite.
• Pourquoi, selon vous, l'Irak n'a-t-il pas utilisé ses fameuses armes chimiques et bactériologiques, tant décriées par les Etats-
Unis? qui a été dit, Saddam Hussein a été très prudent. Dans la première interview donnée, après le début de la guerre, à la chaîne américaine de télévision CNN, il avait dit qu'il disposait de missiles qui pourraient transporter des armes chimiques et nucléaires, mais il expliquait clairement qu'il n'utiliserait que des arsenaux du même type que ceux employés par l'adversaire. Personne n'a repris ces propos ; les médias se sont l mités à répéter que ces missiles pouvaient être chargés !
A mon avis, ce n'est pas pour des raisons morales que le régime irakien ne s'en est pas servi - il n'avait pas hésité à le faire contre les Iraniens et contre les populations kurdes, sans provoquer aucune réaction internationale — ; là, il savait que la riposte adverse aurait été terrible. On assiste en plus à une fantastique hypocrisie : sans être spécialiste, on peut penser que le napalm ou les bombes à souffle ne sont sûrement pas moins barbares que les bombes chimiques ; et les Américains ne se sont pas privés de les utiliser !
On vient d'assister à une des guerres les plus meurtrières des dernières années, dans un black-out quasi complet. On a l'impression que les alliés ont utilisé un marteau-pilon pour tuer une mouche ; mais la mouche c'était des millions de
C'est la première guerre de ce type. Ce conflit, mené en quatre semaines, a fait preuve d'une grande précision dans l'attaque des objectifs (les usines, les administrations, les installations militaires, etc.) ; les bombardements massifs ont été déci-
• A quel point l'armée irakienne vous semble-t-elle démantelée aujourd'hui? Quel rôle pourrait-elle jouer dans le maintien ou non de Saddam
Hussein au pouvoir?
Selon certaines sources, qu'il est difficile de vérifier, il resterait une trentaine de divisions (celles qui étaient stationnées
GOLFE = à la frontière turque et à Bagdad ont dû échapper aux bombardements). Cette armée comptait 1,5 million d'hommes (sur une population de 18 millions), mais elle a subi des pertes très sérieuses ; les divisions les plus aguerries étaient sûrement sur le front (même si Saddam a dû garder des réserves d'élite et la Garde présidentielle, socle du régime, autour de lui, ayant moins confiance dans les contingents d'appelés).
Ce pouvoir est fondé sur l'armée, mais aussi sur un réseau d'encadrement policier et politique très fort (en Irak, on dit qu'un habitant sur quatre fait partie des mouhabarat — les services secrets irakiens). Ce réseau a été fortement ébranlé à Bassorah et sûrement dans tout le sud du pays. Les bombardements, en détruisant l'appareil militaire et l'ensemble de l'infrastructure nécessaire à la vie quotidienne, ont brisé les mécanismes d'encadrement de la population, les sentiments hostiles à Saddam peuvent ainsi s'exprimer. Au Kurdistan, où existe une tradition de résistance armée, il est aussi plus facile aujourd'hui d'organiser un soulèvement. Par contre, dans le centre de l'Irak, le réseau d'encadrement est moins atteint et toute protestation est beaucoup plus difficile.
Le régime s'appuyait en partie sur les Arabes sunnites — environ 20 % de la population —; pour eux l'idée de voir s'installer un régime islamique n'est guère enthousiasmante (5).
Je ne crois pas du tout à l'éventualité d'un coup d'Etat militaire. Le système politique irakien repose sur une sorte de clé de voûte, constituée par Saddam, qui rassemble tout un système de relations, familiales et claniques (6). Des centaines de milliers de gens ont quand même profité
5) La majorité de la population irakienne serait d'origine chiite. Dans de nombreux articles ou ouvrages les Kurdes sont souvent comptes parmi les sunnites.
6) Voir Inprecor n° 314 du 14 septembre 1990. Le 6 mars, Ali Hassan al-Majid, cousin de Saddam et auteur de la politique de la "terre brülée" au Kurdistan, a été nommé nouveau ministre de l'intérieur.
= GOLFE du système, commis des crimes pour lui et donc se sentent directement concernés par sa survie. On peut imaginer qu'avec ce qui lui reste comme armée, Saddam pourra rétablir un semblant d'ordre.
• Mais l'impopularité de Saddam, vous l'avez rappelé, est grande en Irak même...
Les Irakiens n'étaient pas pour autant contents de se faire bombarder par les Etats-Unis : on peut à la fois être contre Saddam et opposé à l'intervention américaine.
En Irak, la brutalité de la répression est supérieure à celle des autres pays de la région. Au Maroc, par exemple, on arrive à savoir qui est emprisonné, la répression est plus ciblée et l'encadrement de la société moindre. En Irak, l'encadrement concerne toute la population, c'est une pression permanente, avec des disparitions, etc.
Par contre, il y a une série d'acquis sociaux. La condition des femmes, en Irak, n'est guère comparable à celle de l'Arabie saoudite, où elles n'ont aucun droit ; dans le domaine social, il y a eu des réalisations réelles (l'éducation, l'infrastructure des services, etc.), contrairement aux autres pays de la région, et une certaine forme de laïcité existe, même si le discours religieux s'est amplifié depuis le début de la guerre contre l'Iran.
Les mouvements chütes semblent sortir renforcés de cette épreuve, en tout cas pour le moment. Pensez-vous qu'il existe une relève possible au sein de l'opposition au régime ?
La destruction du pays casse, d'une certaine façon, son équilibre. La coexistence des chiites, sunnites, kurdes, chrétiens, etc., ne reposait pas sur un véritable ciment national - même si un tel sentiment a pu se renforcer dans les années 80.
Dès que les Iraniens ont pénétré en Irak, le conflit a été perçu comme une guerre de défense nationale, et l'identification nationale a été plus forte que l'identification religieuse. Ce sentiment de cohésion avait permis à l'Irak de résister. Même les chiites irakiens s'identifiaient plus au pouvoir sunnite irakien qu'à l'Iran chiite.
La destruction du pays permet aujourd'hui aux différentes forces politiques de s'exprimer.
Les dizaines de milliers de réfugiés irakiens qui se trouvaient sans doute en Iran (ils avaient été expulsés au début de la guerre Iran-Irak, accusés d'être "pro-Iraniens") ont été encadrés et entraînés par le régime de Téhéran et ils ont pu s'in10 - filtrer dans le sud, ce qui expliquerait le soulèvement de Bassorah.
• Ces soulèvements populaires vont sûrement à l'encontre des projets des
Etats-Unis, ils menacent le pays d'un éclatement qui ne peut guère convenir aux plans de l'impérialisme pour la région.
Après avoir soutenu l'Irak pendant dix ans, comme rempart contre l'islamisme, les Etats-Unis risquent aujourd'hui, malgré eux, de favoriser les islamistes ! II semble que les Américains aient laissé aux Saoudiens la tâche de préparer la relève à Bagdad. Ces derniers ont rassemblé quelques vieux dignitaires et d'anciens hommes politiques à Ryad.
l'affaiblissement du pouvoir central, l'Irak peut s'acheminer vers des affrontements, ou même une guerre civile avec des répercussions dans toute la région (si la révolte repart au Kurdistan, elle n'épargnera ni la Turquie, ni l'Iran) ; il y a des risques réels de désintégration, voire de "libanisation".
Selon vous, les risques d'explosion de l'Irak pourraient-ils aller dans le sens des intérêts de certains autres
Etats de la région, comme la Syrie ou l'Iran?
La Syrie, à mon avis, n'a aucun intérêt au démantèlement de l'Irak. Hafez-el-Assad a déjà réussi à avoir le Liban et à écraser son principal rival, Saddam Hussein. Par contre, en Iran, les choses sont plus compliquées.
Le pouvoir est instable, il existe une opposition dite radicale (qui se réclame de la ligne de Khomeiny, et qui est beaucoup plus an1421 ti-américaine) qui aurait peut-être intérêt à aider PANCHO une insurrection chiite en Irak, pour étendre la révolution islamique. Le gouvernement iranien, lui, avait décidé de ne pas aider Saddam pendant le conflit — Rafsandjani a d'ailleurs été très critiqué pour cette politique.
• Pensez-vous que cette guerre renforcera les courants nationalistes — en tout cas, ce qu'il en reste — ou les islamistes?
On a souvent présenté ces deux courants comme contradictoires, alors qu'ils ne le sont pas forcément ; cette guerre montre qu'il n'y pas de coupure très nette. Le nationalisme arabe n'a jamais récusé l'Islam comme élément fondateur ; et les islamistes, dans beaucoup de pays, situent leur lutte dans un cadre national étroit (en Algérie ou en Tunisie, par exemple).
La révolution iranienne avait une connotation révolutionnaire, de renversement de l'ordre établi ; mais l'impact de cet exemple a été assez faible, en dehors des chiites libanais et, dans une moindre mesure, des Irakiens.
Les groupes intégristes qui se développent ne sont pas porteurs d'un projet révolutionnaire, ils sont fondamentalement conservateurs, et liés aux Saoudiens. Dans la crise du Golfe, même si tous ces groupes vont, d'une certaine manière se lier à l'Irak, ce sera avec très peu d'enthousiasme de la part de leurs directions à cause de facteurs économiques (l'Arabie saoudite les finance) et idéologiques (ils se sentent plus proches des Saoudiens que des Irakiens, ou même des Iraniens). Cette attitude a terni leur influence (en Tunisie, par exemple, ils ont beaucoup payé leur ambiguïté dans le conflit ; le Front islamique du salut (FIS) algérien a aussi beaucoup tergiversé). Le mouvement islamiste connaît aussi une crise.
On peut imaginer une fusion de ces deux courants, une espèce de synthèse qui saurait s'opposer à la mainmise occiden-
On pouvait prévoir qu'il n'y aurait pas de mouvement révolutionnaire dans le monde arabe pendant la guerre ; c'est encore bien trop tôt ; il n'y a pas eu de réelle déstabilisation court terme, même dans le Maghreb. C'est en partie dû à l'absence de forces politiques capables d'orienter ces mouvements. Etant donnée la faiblesse des nationalistes arabes et les liens des islamistes avec les Saoudiens, qui pouvait profiter de cette situation pour changer les régimes ? Il y a un vrai problème de direction politique et de perspectives,
qui est aussi le résultat de vingt ans de dictatures sanglantes.
• Nombreux sont ceux (même à gauche) qui pensent que cette guerre permettra de résoudre la question palestinienne. Au contraire, Israël, par ce qu'on a appelé sa politique de "retenue", a redoré son blason et peut se permettre une attitude encore plus arrogante...
C'est le sens du discours tenu par François Mitterrand, qui a dit qu'après avoir résolu la question du Koweit, on allait s'attaquer à celle de la Palestine.
Je suis très sceptique. C'est le gouvernement israélien qui sort renforcé de cette crise ; il n'a aucune raison de céder main-
Il n'y aura sûrement pas de pressions américaines fortes dans ce sens; les Etats-Unis sont les seuls à pouvoir peser sur Israël, même s'ils sont dans une situation compliquée face à leurs alliés arabes. En plus, il y a un semblant de discussion sur la représentativité de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui va permettre à tout le monde de se laver les
Sanctionner les Palestiniens pour la position prise par l'OLP au cours de ce conflit revient à dire que le roi Hussein de Jordanie n'est plus représentatif de son peuple, pas plus que tous les gouvernements du Maghreb !
• La politique de la France dans ce conflit, à moyen terme, risque de lui coûter très cher dans la région, surtout dans les pays du Maghreb. Elle rompt avec une certaine tradition, qui gardait au moins des apparences d'indépendance par rapport aux Etats-
Unis, et avec le discours Nord-Sud cher au gouvernement socialiste.
Les intérêts économiques, politiques et stratégiques de la France plaidaient, en effet, pour une politique non-alignée, un peu dans le sens de celle des Soviétiques, qui, tout en condamnant l'invasion du Koweit, n'ont pas envoyé des troupes et on fait des tentatives de négociation jusqu'au bout.
Dans le cas de la France, les décisions ont été prises de façon "monarchique", par un petit groupe, sans grands débats préalables dans le Parti socialiste ou dans les cercles du pouvoir et avec, dès le départ, la conviction qu'on allait à la guerre.
Cette crise est la première de l'après-guerre froide et, à mon avis, Mitterrand l'a gérée comme une crise de guerre froide. Cela signifiait qu'il fallait s'aligner sur le camp américain ; dans cette conception, à = Inprecor n° 326 du 15 au 28 mars 1991
POST WAR Ділені &PUZZIE • PIECES MISSING Après-guerre. Puzzle du Moyen-Orient partir du moment où il s'agissait d'une grande crise internationale, aux dimensions dessinées par les Etats-Unis, il n'y avait plus de choix, ni de différence possible (comme De Gaulle l'avait fait, en 1962, lors de la crise des fusées à Cuba).
De Gaulle savait qu'en cas d'une crise comme celle de Berlin ou de Cuba, il n'avait pas d'autre choix, compte tenu de la division du monde. Mitterrand a géré la crise du Golfe de la même manière ; il a tenté de maintenir une certaine autonomie française, tout en s'alignant sur les Etats-
Tout en étant conscient des conséquences que cela aura dans ses relations avec le monde arabe, Mitterrand pense pouvoir les limiter — ce qui n'est pas tout à fait impossible ; une fois la défaite consommée, les gouvernements du Maghreb ne pourront pas rompre avec la France —; mais il ne pourra pas limiter les dégâts parmi les populations de ces pays.
En outre, il y a eu une absence complète de l'Europe dans cette crise.
La France avait coupé tout contact et toute relation avec les Irakiens — ce qui n'était pas imposé par les résolutions des Nations-Unies — sous la pression américaine (la presse de ce pays a été très dure avec la France, dès le début du conflit). Les Etats-Unis ont fait preuve d'une arrogance diplomatique énorme, comme dans
Même dans le domaine économique, la France payera cet alignement. Elle va en pâtir dans les contrats de reconstruction du Koweit et de l'Arabie saoudite, les Etats-Unis s'arrogeant la part du lion (ils ont même obtenu l'annulation d'un certain nombre de contrats que la France avait signé dans le domaine de la défense électronique, selon l'hebdomadaire Business
Sur place, les Américains auront un poids décisif dans toutes les décisions de ces pays.
Les Français espèrent pouvoir jouer un rôle maintenant (comme si c'était la contrepartie naturelle de leur participation au conflit, comme lors de la Seconde Guerre mondiale) ; mais on peut douter de
GOLFE la capacité de la France et de l'Europe à faire entendre leur voix.
La possibilité de faire pression sur Israël n'a jamais été aussi faible (ce pays accuse, pas tout à fait à tort, les Européens d'avoir armé l'Irak) et les relations françaises avec le monde arabe vont être plus mauvaises qu'auparavant.
Il est étonnant que le paiement de 1 million de dollars à la France par le Ko weit, n'est suscité aucune réaction dans ce premier pays. C'est une guerre payée par les pays arabes riches de la région.
• Les Etats-Unis vont-ils commettre l'erreur de laisser leurs hommes sur place longtemps ?
Ils vont en retirer l'essentiel, en obtenant sans doute une base militaire au Koweit (ils avaient déjà beaucoup de matériel militaire et d'infrastructures prêtes en Arabie saoudite, qu'ils vont développer). Ils vont s'arranger avec l'Egypte et la Syrie pour que ces pays aient des forces de sécurité plus importantes, et éviter ainsi le maintien d'une présence occidentale trop forte.
4 Quelles perspectives voyez-vous pour la région ?
Les problèmes palestiniens, libanais et kurde, comme celui de la course aux armements, et les difficultés économiques, démocratiques et politiques demeurent.
Il faut prendre au mot les déclarations qui ont été faites pendant la guerre sur une conférence internationale, même si on pense que de tels propos étaient en partie hypocrites ; mais il faudrait une vraie volonté politique de la part de l'Europe qui est plus qu'hypothéquée aujourd'hui. Des conférences sur la sécurité et la coopération, qui aborderaient l'ensemble des autres problèmes, me semblent intéressan-
Il faut arrêter, en outre, de penser que les peuples arabes, parce qu'ils ont des traditions spécifiques, ne sont pas "mûrs" pour le multipartisme ou la liberté de la presse (d'ailleurs, il y avait sûrement plus de pays antidémocratiques dans le camp de la coalition que parmi ceux qui s'opposaient à la guerre !).
On nous avait promis que, grâce à cette guerre, il y aurait des changements démocratiques ; on a vu ce qu'il en a été, par exemple, lorsque les femmes saoudiennes ont manifesté pour avoir le droit de conduire, la réponse du régime a été la répression, des menaces ont même été faites contre leurs maris. *
Propos recueillis par Cecilia Carmendia
6 mars 1991