Inprecor 1974–2004

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ISRAEL

Entre l'Intifada et le « nouvel ordre »

· Inprecor n° 326, 15 mars 1991 · p. 12-13 · 2 133 mots

Palestine et Israël Golfe et Irak États-Unis Paix et armements

Le propre d'une guerre est souvent de clarifier les malentendus et de réduire en dernières années ont toujours été basées sur un malentendu, des demi-vérités et

Entre l'Intifada et le "nouvel ordre"

poussière les compromis boiteux. Les relations israélo-palestinennes de ces des compromis boiteux qui ont souvent frisé la compromission. La guerre du

Golfe a permis de clarifier les choses, douloureusement, ce qui est en soi surprenant pour certains.

Car, pour qui sait lire la réalité telle qu'elle est, ni la position des pacifistes israéliens face à cette guerre, ni celle des nationalistes palestiniens, ni le divorce qui en a découlé n'avaient de quoi surprendre.

Michel WARSHAWSKI

IL N'Y AVAIT aucune raison pour que les Palestiniens des territoires occupés ne s'alignent pas sur l'Irak dans son conflit avec les Etats impérialistes et leurs alliés régionaux : la solidarité arabe, le discours nationaliste arabe de Saddam, le dégoût provoqué par l'opulence de la caste dirigeante du Koweit et son mépris pour les Palestiniens, l'hypocrisie de l'administration américaine dans son rôle de prétendu arbitre du conflit israélo- palestinien, et surtout la menace — réelle ou imaginaire — que faisait planer l'Irak sur l'Etat d'Israël; voilà des raisons suffisantes pour expliquer le soutien populaire à l'Irak dans les territoires occupés. Chez les militants nationalistes, il faut ajouter à ces raisons un sentiment anti-impérialiste qui garde toute sa vivacité, même si la direction de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a tenté, au cours des années passées, de normaliser ses relations avec Washington et les capitales européennes.

Quand les Palestiniens des territoires occupés sont montés sur les toits, malgré le couvre-feu, pour applaudir les missiles

Scud qui se dirigeaient vers Tel-Aviv, ils exprimaient une joie réelle de voir leur ennemi en prendre, pour une fois, plein la figure et connaître à son tour la peur, ce que signifie être enfermé à la maison, ne pas envoyer ses enfants à l'école et, surtout, voir son logement détruit. Si les Israéliens ont eu un petit avant-goût de tous

ISRAEL ces désagréments, pour les Palestiniens, c'est le pain quotidien que l'occupation israélienne leur sert depuis maintenant trois ans, si ce n'est davantage.

Les Israéliens, quant à eux, n'ont pas attendu les missiles sur Tel-Aviv pour se définir par rapport aux deux camps en présence : dès août 1990,l"'union sacrée", qui avait été battue en brèche par le soulèvement palestinien, s'est reconstituée, derrière Shamir et Bush (1). La gauche est rentrée dans le rang, le mouvement pacifiste a disparu.

La "gauche" sioniste dans ses œuvres

Dans une interview à l'hebdomadaire français Politis, le député du Mouvement pour les droits civiques (MDC), le colonel de réserve Ran Cohen en a même rajouté : « Nous ne sommes pas des pacifistes, nous sommes des patriotes et des soldats : c'est en tant que tels que nous choisissons notre camp, pas en fonction de critères philosophiques abstraits. » Les "pacifistes" israéliens ont tout à fait su être "concrets" au cours de cette guerre : l'écrivain de gauche A. B. Yehoshua a appelé à se servir de la bombe atomique contre l'Irak ; un autre auteur, Dan Meron, a dénoncé Shamir parce qu'il n'utilisait pas l'armée ; Yael Dayan s'est opposée à ce que le Mouvement des femmes pour la paix signe une pétition exigeant la distribution de masques à gaz aux habitants des territoires occupés; Yossi Sarid a applaudi à l'arrestation administrative du professeur Sari Nusseibé et a signifié aux dirigeants palestiniens, en termes plus qu'orduriers, qu'il y avait des choses plus importantes que le dialogue avec des fanatiques de leur espèce.

La guerre a remis à l'ordre du jour le concept de "transfert", c'est-à-dire de déportation en masse des Palestiniens. Cet élément constitutif de la politique sioniste a toujours été présent dans les plans des dirigeants de l'Etat d'Israël, même si, depuis le début des années 70, il était devenu clair que le transfert "à froid" n'était plus une option réaliste ; seule une guerre pouvait fournir à la fois le prétexte et l'écran de fumée nécessaires à la réalisation de ce crime.

La perspective du conflit a donné l'occasion de sortir les vieux plans de leurs tiroirs, stimulé l'imagination des Israéliens progressistes et créé une peur panique chez de nombreux Palestiniens.

Il était évident que l'exploitation de la guerre servirait à terroriser la population des territoires occupés et changerait le rapport de forces avec le mouvement de libération nationale palestinien; le gouvernement allait ainsi tenter d'écraser l'Intifada. C'est exactement ce qui s'est passé.

Terrorisme d'Etat à grande échelle

Pendant plus d'un mois et demi, la population palestinienne des territoires occupés a connu le couvre-feu le plus dur et le plus long depuis le début de l'occupation. Au-delà de la répression individuelle, de la faim, des morts, des blessés, des maisons mises à sac et des tracasseries innombrables, c'est l'économie palestinienne tout entière qui a été durement frappée, en particulier l'agriculture. Le couvre-feu a été l'occasion de mettre en pratique la politique de "séparation" , prônée depuis quelques mois par le ministre de la Défense, Moshé Arens, et par une partie de la gauche sioniste; cela signifie, en pratique, qu'une grande partie des Palestiniens seront privés de leurs sources de revenus en Israël, et remplacés par des travailleurs juifs — immigrants soviétiques en particulier — et même étrangers.

Malgré les protestations des entrepreneurs et des propriétaires agricoles, on évalue à 35 % au maximum le nombre de travailleurs arabes qui ont réintégré leur emploi depuis. Exactement comme en Afrique du Sud, une politique de passeports intérieurs a été mise en place, interdisant non seulement à la majorité des Palestiniens de pénétrer dans le territoire israélien, mais y compris de quitter la région où ils sont inscrits. Il s'agit là d'un véritable changement structurel de l'occupation qui, sous l'aspect d'une prétendue séparation entre Israéliens et Palestiniens, enferme la population palestinien-

1) Voir Inprecor n° 323 du ter février 1991.

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ne, et elle seule, dans des régions-ghettos, des zones de résidence, des bantoustans. Si on y ajoute les licenciements massifs, on peut comprendre ce que cela signifie en termes de détérioration des conditions de vie pour des centaines de milliers de Palestiniens.

Et pourtant la gauche israélienne n'a pas bronché. A l'exception d'une campagne contre le couvre-feu et la faim et des convois de nourriture pour les camps de réfugiés organisés par un groupe de rabbins progressistes et de militants antisionistes - dont ceux de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section de la IVe Internationale dans l'Etat d'Israël) —, aucune expression de solidarité et aucun acte de protestation n'ont eu lieu. On comprend la déception et la colère des militants palestiniens, en particulier de ceux qui se trouvaient aux avant-postes du dialogue israélo-palestinien.

« Tout est fini entre nous »

« Qu'ils soient contre l'Irak, cela peut encore se comprendre ; qu'ils vénèrent les Américains, nous y sommes habitués, mais qu'ils n'aient pas eu un mot pour la défense de nos droits en tant qu'être humains! Non, décidément, cette gauche israélienne n'a rien de commun avec tout ce qu'on nomme gauche dans d'autres pays. Ce ne sont même pas des libéraux ! » m'a déclaré, avec une colère non dissimulée, Mary Khas, dirigeante connue de la Bande de Gaza; cette ancienne militante du Parti communiste israélien avait décidé, avant 1967, de quitter Israël pour Gaza. Cette femme, qui a guidé à plusieurs occasion Yossi Sarid et d'autres leaders de la gauche sioniste dans les camps de réfugiés et qui, au début de l'Intifada, a couru les écoles israéliennes, les mouvements de jeunesse, les colloques et autres lieux de dialogue israélo-palestinien, ne veut plus en entendre parler, et elle est loin d'être isolée. Quand je lui rappelle que Yossi Sarid a demandé à ses interlocuteurs palestiniens de ne plus lui téléphoner, elle répond : « Tant mieux. Nous n'avons plus rien à nous dire. »

Pourtant, il reste, des deux côtés de la ligne de démarcation, des dirigeants qui ne désespèrent pas du dialogue. Fayçal Husseini, leader numéro un dans les territoires occupés a déclaré : « Il va falloir renouer le dialogue, et celui-ci se renouera. Il y a eu des malentendus, mais c'est nous, et nous seuls, c'est-à-dire les Palestiniens et le Mouvement de la paix israélien, qui pouvons débloquer la situation et faire progresser la solution pacifique. » En écho, le député Ran Cohen a affirmé : « Je ne suis pas d'accord avec = Inprecor n° 326 du 15 au 28 mars 1991

Yossi Sarid qui dit "Ce n'est pas la peine de me téléphoner". Qu'on les aime ou non, il faudra renouer le dialogue israélo-palestinien, y compris avec l'OLP, si c'est ce que veulent les Palestiniens. »

Mais ces dirigeants ont perdu beaucoup de leur force d'attraction; si, du côté israélien, une partie du camp de la paix a choisi de suivre Yossi Sarid dans sa politique de "guerre maintenant", parmi les Palestiniens, la ligne intransigeante des intégristes du Hamas (mouvement de la résistance islamique) gagne une popularité certaine.

Ran Cohen et Fayçal Husseini convergent aussi quand ils tentent de décrire ce qui va se passer maintenant. « Les Américains vont, dans le cadre de l'ordre nouveau, forcer la main au gouvernement et l'obliger à négocier un compromis avec les Palestiniens—y compris, s'il n'y a pas d'autre choix, avec l'OLP. Certes, ce sera plus lent qu'il y a six mois, avec beaucoup d'étapes intermédiaires avant la formation d'un Etat palestinien et plus de garanties » explique le député du

2000

MDC; et Fayçal Husseini de confirmer : «Le mérite de Saddam, c'est d'avoir remis la question palestinienne à l'ordre du jour, et de la sortir de l'ornière où le refus du gouvernement Shamir l'avait embourbée. Il se peut qu'il faille passer par des étapes mais, à terme, les négociations que les Américains vont apparemment mettre en place mèneront à l'Etal palestinien.»

C'est dans cette optique que le dirigeant palestinien a accepté de rencontrer le secrétaire d'Etat américain, James Baker, lors de sa visite à Jérusalem, et ce malgré l'opposition ferme des courants proches du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et du Front démocratique qui ont distribué des tracts dans les territoires occupés où ils menaçaient de représailles quiconque s'entretiendrait avec un représentant de l'administration américaine tant que cette dernière ne reconnaît pas l'OLP comme seul interlocu-

Evidemment, le problème est de savoir dans quelle mesure les Américains veulent effectivement forcer la main à

ISRAEL Shamir. Que la gauche israélienne le croie n'est pas pour nous étonner : pour elle, Washington est le garant, non seulement de l'ordre, mais aussi du droit et de la justice. Les dirigeants palestiniens, en revanche, ont une longue expérience des "plans de paix" américains restés lettre morte, laissant aux Israéliens la voie libre pour continuer l'occupation et la spoliation du peuple palestinien.

Quelle solution politique ?

Même si l'on estime que le président Bush est bien décidé à désamorcer la bombe palestinienne, il reste à savoir dans quelle mesure une formule de départ peut être élaborée, qui satisfasse à la fois le minimum palestinien et le maximum israélien. Shamir et son gouvernement refusent de discuter avec l'OLP et la perspective d'un Etat palestinien; ils accepteraient, au mieux, un statut d'autonomie et des négociations avec des dirigeants des territoires occupés. Ces propositions sont très en deça de ce que les Palestiniens jugent acceptable; selon Husseini : « Nous • sommes un peuple, c'est pourquoi on ne négocie pas avec une prétendue direction locale, mais avec notre direction nationale, c'est-à-dire l'OLP. Et un peuple a droit à l'autodétermination, c'est-à-dire à un Etat. Ces deux éléments ne sont pas négociables. »

Les militants de la gauche palestinienne dans les territoires occupés en sont moins sûrs. L'un d'entre eux nous a dé claré : « Dans l'OLP, des courants sont prêts à jouer le jeu de l'autonomie, comme solution provisoire évidemment, et ils n'hésiteront pas à donner le feu vert à des notables locaux, plus ou moins influencés par la droite nationaliste, pour qu'ils négocient au nom de l'OLP. »

En dernière analyse, ce qui déterminera les prochaines étapes, y compris les limites des compromis réalisables par l'OLP et les divers courants du mouvement national palestinien, c'est la capacité de lutte des Palestiniens, dans les territoires occupés, mais aussi en Jordanie, au Liban et dans toute la région arabe. Or, sur ce plan, les perspectives sont claires : l'Intifada continue, et va même se radicaliser, ne serait-ce qu'à cause de la situation économique dramatique dans laquelle vivent les habitants des territoires occupés qui, comme l'expliquait récemment un orientaliste de renom, « crée une atmosphère qui rappelle 1989, ou le sentiment d'impasse et de n'avoir plus rien à perdre a fait exploser l'Intifada et réduit en poussière le statu quo et les analyses des experts et des politiciens ». *

Jérusalem, 14 mars 1991

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