Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

La facture de l'unification

· Inprecor n° 326, 15 mars 1991 · p. 14-15 · 1 993 mots

Allemagne Syndicalisme Europe de l'Est

Contrairement aux prédictions générales, ce ne sont pas les sociaux-démocrates

Allemands de l'Est voulaient bénéficier du niveau de vie de l'Ouest, ils devaient les

La facture de

Punification mais l'alliance des libéraux et des conservateurs (FDP-CDU) qui a remporté les dernières élections parlementaires dans l'ancienne République démocratique allemande (RDA), avec un très fort pourcentage de vote ouvrier (voir Inprecor n° 320 du 7 décembre 1990). Les conservateurs avaient clairement exprimé que le capital ouest-allemand les soutenait, et ils ont insisté sur le fait que si les élire. Beaucoup ont cru, qu'à court ou à moyen terme, ces promesses se réaliseraient.

R. SCHMIDT et E. KRÜGER

AUJOURD'HUI, les

Allemands de l'Est sont confrontés au chômage;

les acquis sociaux sont de de plus en plus menacés et il n'y a aucune lumière d'espoir au bout du tunnel (1). Après une année de passivité face aux attaques de la bourgeoisie ouest-allemande et à l'austérité, les gens commencent à relever la tête. Leur colère est aggravée par le fait que le gouvernement de Bonn a dépensé

17 milliards de deutsche marks pour restaurer la monarchie koweitienne, alors, qu'au même moment, il refusait d'octroyer les fonds promis pour les aides et les investissements (2).

Ce qui était la dixième économie industrielle du monde, à la fin 1998, agonise aujourd'hui. Après trois mois d'ap-

"système économique plication d'un efficace", 760 000 travailleurs — sur 9 millions — sont officiellement recensés comme chômeurs ; environ 1,9 million de personnes "travaillent à temps partiel"

avec une semaine de travail totalement chômée, et sont, de fait également chômeurs. Un citoyen sur trois de l'ancienne

RDA est touché par le chômage (3).

Or, ce n'est pas fini. Alors qu'avant les élections de décembre 1990 aucun politicien proche du gouvernement n'évoquait les conséquences économiques négatives possibles de l'unification, aujourd'hui, la plupart d'entre eux disent ouvertement qu'à la fin 1991, il y aura entre 3 et 4 millions de sans emploi — soit 50 % de la

ALLEMAGNE population active. Kurt Biedenkopf, Premier ministre conservateur de Saxe a déclaré : « Le développement est dans une situation plus dramatique que dans les années 20, à l'époque de la crise économique mondiale »- même si aujourd'hui, le réseau de protection sociale est meilleur.

Génération sacrifiée

La production industrielle de l'ancienne RDA a chuté de 50 % en 1990 par rapport à 1989. Alors qu'en 1975, durant la récession la plus sérieuse de l'Allemagne de l'Ouest, son Produit national brut (PNB) avait chuté de 1,4 %, celui de RDA a baissé de 20 % entre 1989 et 1990. En même temps, les espoirs d'un magne de l'Ouest à l'Est n'ont pas été remplis. Environ 70,3 % de l'argent investi en 1990 est allé à la création d'un réseau pour la distribution des produits ouest-allemands, et seulement 17,7 % à la

On entend souvent dire que, vers la fin juin 1991, la situation sera critique. Les garanties contre les licenciements qui existaient dans le très vulnérable secteur de l'industrie lourde, négociées l'an dernier, seront abolies. En même temps, des plans seront appliqués pour réduire de moitié le nombre des employés des mines. De plus, la plupart des 700 000 employés d'Etat mal payés, qui "sont oisifs" en ce moment, seront définitivement licenciés ; aucun ne touchera de véritables indemnités et bien peu trouveront un nouvel emploi.

Les gens de plus de 45 ans n'ont pratiquement aucune chance d'être embauchés à nouveau. Après la mise au chômage de la plupart des travailleurs immigrés des autres pays "socialistes", ce sont les emplois des femmes qui risquent maintenant d'être supprimés, surtout dans les régions méridionales de Saxe et de Thuringe, dont les industries, très vulnérables, reposent sur la main-d'œuvre manuelle.

Parmi les secteurs les plus touchés, on trouve :

- L'agriculture. Des 880 000 travailleurs de ce secteurs recensés au début 1990, 200 000 ont déjà perdu leur emploi. Avec la crise agricole permanente de la Communauté économique européenne (CBE) et l'influence politique du lobby des agriculteurs d'Allemagne de l'Ouest à Bruxelles, il est vraisemblable que le processus de réduction est-allemand continue.

- Les mines. Les puits de cuivre et de potasse sont tout particulièrement touchés. La moitié des 30 000 salariés des mines de potasse a déjà été licenciée. Le gouvernement allemand prévoit d'utiliser certains des puits, une fois que le forage sera abandonné, pour entreposer des déchets toxiques qui seraient difficiles à stocker en Allemagne de l'Ouest à cause des protestations de la population.

- Les chantiers navals. 47 000 des 55 000 ouvriers des chantiers navals de la région septentrionale du MecklenburgVorpommen sont encore en activité. Mais, à part pour la production de rares navires spéciaux, il est peu vraisemblable que cette industrie survive.

Les secteurs de l'aéronautique, des textiles et de l'électronique sont aussi fortement touchés.

Ces événements ont marqué la population et les protestations se sont multipliées :

• Le 19 février 1991, la direction de l'usine Elektro-Physikalische Apparate Werke, à Neuruppin, a déclaré aux ouvriers que plus de 2 000 des 2 480 employés seraient licenciés à la fin juin. Les travailleurs ont immédiatement occupé l'entreprise, la sixième en Europe pour la fabrication de circuits électroniques.

• Quand les ouvriers de l'usine Ermic d'Erfurt ont appris, le 27 février 1991, que 4 000 des 7 000 salariés allaient être

1) Un récent sondage de l'Institut Wickert Tübingen a montré que 81,3 % de l'ensemble des votants est-allemands étaient mécontents du gouvernement CDU-FDP; or, il y a deux mois, seulement 37,6 % se disaient mécontents. C'est le virage de l'opinion publique le plus notable en 40 d'existence de cet institut de sondage.

2) Mi-février 1991, 500 maires ont manifesté à Leipzig avec le slogan: « De l'argent pour les crèches, pas pour la guerre du Golfe. »

3) Klaus Gehn, président de la Fédération est-allemande du chomage estime qu'en tout 3,7 millions de personnes sont touchées par le chômage, le travail à temps partiel ou la préretraite.

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Allocation pour les Allemands de l'Est passés à l'Ouest licenciés, ils ont occupé les ateliers. Mécontents de leur branche syndicale locale, ils ont formé un comité de grève indépendant.

• Le même jour, 50 000 personnes sont descendues dans les rues d'Erfurt. Des protestations ont eu lieu dans de nombreuses autres villes également contre les licenciements, la hausse des loyers et l'absence de protection sociale adéquate. A Berlin-Est, Schewin et Halle, des milliers de travailleurs ont bloqué les rues; à Magdeburg, environ 10 000 personnes ont occupé le centre-ville. A Rostock, ils étaient 5 000 à manifester, et 10 000 à Leipzig. Un partie importante des 70 000 travailleurs de l'électronique de Mecklenburg-Vorpommern ont pris part à des grèves d'avertissement. Selon le ministre de l'Economie de Saxe, Kajo Schommer : « Après la révolution antisocialiste, il pourrait y avoir ici une révolution sociale, que personne n'arriverait à contrôler. »

Cet étouffement de l'économie est-allemande est, de manière évidente, le fruit d'une politique délibérée. L'agence Treuhand, la plus grande compagnie de holdings du monde, avec 8 000 usines et 6 millions de travailleurs, gère la quasitotalité de l'industrie est-allemande ; elle n'est contrôlée par aucune institution démocratique, ni même, formellement, par le Parlement. Elle agit dans l'intérêt des capitalistes ouest-allemands qui veulent étrangler l'économie est-allemande, tant pour liquider des concurrents potentiels que pour acheter des sociétés en faillite aux prix les plus bas possible (4). Depuis que le rôle de l'agence Treuhand dans la destruction systématique de l'économie est-allemande est évident, la colère populaire s'est dirigée contre elle ; certaines de ses branches régionales ont déjà été occupées par des travailleurs.

Les experts du Fonds monétaire international (FMI) ont estimé qu'il faudrait plus de 2 000 milliards de deutsche marks pour que l'Allemagne de l'Est atteigne le niveau économique de l'Allemagne de l'Ouest. La bourgeoisie ouest-allemande a les moyens financiers de le faire, mais elle hésite à investir une telle somme dans une entreprise aussi risquée que l'ancien "Etat des ouvriers et des paysans" qui ne dispose ni d'une infrastructure saine, ni d'une machine politique et administrative solide, ni d'une population docile. Les capitalistes ouest-allemands préfèrent investir dans les marchés financiers internationaux. Les usines ouest-allemandes peuvent tout à fait satisfaire le marché est-allemand en biens de consommation ; les motivations qui pousseraient la bourgeoisie à construire de nouvelles usines à l'Est sont donc maigres. Ainsi, pour l'instant, la réintroduction du capitalisme a eu pratiquement le même effet en Allemagne de l'Est qu'en Hongrie ou en Pologne : la désindustrialisation.

Les structures syndicales et politiques ne sont pas capables de répondre à l'agitation sociale croissante. Pendant les quarante années de direction stalinienne, les ouvriers non pas réussi à organiser une résistance collective; et, après l'effondrement de l'Etat-Parti, il est apparu qu'il n'existait pas de militants ouvriers indépendants. A partir d'octobre-novembre 1989, de nombreuses initiatives de syndicats indépendants ont vu le jour, mais le manque d'expérience s'est fait cruellement sentir.

A cause de la passivité el du désenchantement croissants des salariés, toutes les initiatives des syndicats indépendants ont échoué ou ont été totalement marginalisées. La Allocation* chômage Confédération allemande libre des syndicats (FDGB, ancien syndicat officiel) a été dissoute en faveur de son homologue ouest-allemand, la Confédération allemande des syndicats (DGB), qui voulait garder le fort niveau d'organisation (90 % de syndiqués) mais se défaire des structures et des fonctionnaires antérieurs. Ainsi, les travailleurs d'une usine ne pouvaient pas entrer collectivement dans un syndicat de la DGB, mais devaient adhérer individuellement. Si l'on ajoute à cela les fermetures massives d'entreprises, l'on comprend pourquoi le taux de syndicalisation est assez bas aujourd'hui en Allemagne de l'Est.

La plupart des dirigeants des syndicats et des conseils d'usine ont été élus sur la base idéologique d'un compromis

ALLEMAGNE social avec les directions, contrepartie du compromis politique général. Maintenant, il devient de plus en plus évident qu'il faut lutter pour défendre les intérêts des travailleurs et que ce compromis social n'empêche absolument pas les propriétaires des usines de se débarrasser des employés non rentables. A partir de cette expérience, une radicalisation est en train de s'opérer, qui s'exprime par des occupations de rues et d'usines.

Mais, jusqu'à présent, cette radicalisation ne s'est pas globalement traduite au niveau idéologique ou organisationnel. Le "pacte" avec le capital n'est remis en cause que par les travailleurs directement touchés par les licenciements, et seulement du point de vue de leur entreprise particulière ; l'on n'assiste pas encore à une remise en cause générale des principes de l'économie capitaliste. Après quatre décennies de "misère socialiste planifiée", l'absence d'une alternative au capitalisme, qui pourrait garantir non seulement la justice sociale mais aussi l'efficacité, est patent.

En général, les actions de protestation des ouvriers sont éclatées. C'est partiellement dû aux syndicats de la DGB qui ont peu d'intérêt au développement des grèves, de peur d'une radicalisation trop importante (5).

Les marxistes conséquents restent une force marginale et non organisée au sein de la gauche est-allemande. L'expérience qui ne manquera pas de s'accumuler durant les chocs à venir devrait permettre qu'une section de la classe ouvrière est-

1112-3 allemande perde ses illusions par rapport au modèle économique capitaliste. *

Berlin, 5 mars 1991

4) Les idées les plus répandues à l'époque étaient qu'il fallait voter pour les partis politiques les plus proches du grand capital et ne pas lutter pour de bonnes conditions de travail, car cela aurait fait fuir le capital et bloqué l'arrivée des moyens financiers nécessaires à la reprise économique. On entendait souvent des remarques du type : - Lors des premières élections, nous voterons pour les chrétiens-démocrates pour aller rapidement vers le capitalisme. Mais, lors des élections suivantes, nous voterons pour les sociaux-démocrates, qui nous défendrons des mauvais effets du capitalisme. »

5) Cependant, les syndicats sont intéressés, dans une certaine mesure, par le développement et l'approfondissement des actions de protestation afin d'améliorer leur rapport de forces vis-à-vis des capitalistes et d'attirer de nouveaux adhérents. Ainsi, le syndicat de la fonction publique du DGB, 'OTV, et celui des métallurgistes, IG Metall, ont organisé des meetings régionaux de protestation.

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