Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

La « petite privatisation »

· Inprecor n° 326, 15 mars 1991 · p. 16-17 · 2 089 mots

Stalinisme

Les plans du gouvernement tchécoslovaque pour la transformation des relations de propriété prévoient quatre étapes : la "restitution" d'entreprises d'Etat à leurs

La "petite privatisation"

propriétaires d'origine, s'ilsse manifestent ; la "petite privatisation"

aux enchères d'environ 100 000 magasins et services à des citoyens tchécoslovaques ; le démantèlement des fermes socialisées ; et la "grande privatisation" des entreprises d'Etat qui seraient vendues à des capitalistes étrangers, dont une partie limitée d'actions pourrait être achetée par la population.

Adam NOVAK

LES LOIS sur la "grande privatisation" et sur la restitution n'étaient pas encore votées quand la

"petite privatisation" a commencé, avec 16 ventes aux enchères, à Prague, les 26 et 27 janvier

1991. Mais, le processus de restitution aux anciens propriétaires menace de remettre en cause le devenir de beaucoup de petits magasins et entreprises préalablement destinés à la "petite privatisation".

Cette dernière est un symbole important pour le gouvernement, la preuve que la transformation de la "désétatisation" a vraiment commencé — il ne fallait donc pas qu'elle soit retardée. Pour cette raison, le ministère tchèque de la Propriété nationale et de la Privatisation a conseillé de réserver les entreprises pouvant prêter à litige pour le second volet de vente aux enchères (1).

Officiellement, la "petite privatisation" doit transférer la propriété d'Etat aux Tchèques et aux Slovaques. Ainsi, seuls les citoyens du pays pouvaient prendre part à la première étape (2). Il était prévu que les entreprises mises aux enchères soient de taille modérée afin que des citoyens ordinaires puissent avoir les moyens de les acheter. La "petite privatisation" et la vente d'actions de la "grande privatisation" devaient permettre la participation de la population, alors qu'en matière de "grande privatisation" l'affaire sera largement menée par la bureaucratie et le capital étranger. Ainsi, 10 % des stations-service slovaques seront vendues ou

TCHECOSLOVAQUIE

, soit la vente louées aux citoyens, 40 % à des compagnies étrangères et le reste restera aux mains de l'entreprise bureaucratique actuelle (3).

Où va l'argent ?

La privatisation d'un grand nombre d'entreprises constitue une somme importante de couronnes [monnaie tchécoslovaque]. Cet argent ne va pas aux entreprises qui détenaient précédemment les unités privatisées; elles peuvent uniquement se faire un petit pécule en exigeant du nouveau propriétaire qu'il paye à leur valeur officielle en couronnes des stocks et des équipements inutiles dont elles se débarrassent avec l'unité mise aux enchères.

La grande majorité de l'argent des privatisations est contrôlée par les ministères de la Propriété nationale et de la Privatisation, qui l'utilisent avant tout pour s'auto-financer. Les déclarations officielles suggèrent, qu'à l'avenir, une partie de ces fonds devrait devenir une garantie d'Etat sur les prêts aux entrepreneurs privés. Cependant, pour l'instant, l'argent ne sert qu'à financer les dépenses quotidiennes d'un secteur de la bureaucratie "blanche" qui est en pleine expansion [les nouveaux gestionnaires, par opposition à la bureaucratie "rouge" d'avant].

Comme le disait l'économiste émigré Milan Zeleny : « La privatisation transfère le capital de la sphère des entreprises, où il serait nécessaire, aux coffres de l'Etat, où il ne sert à rien : ce n'est plus du capital mais une simple masse d'argent, bonne à payer les salaires des bureaucrates et des politiciens, mais absolument inutile pour les entreprises » (4). Il est d'ailleurs intéressant de noter que le ministre tchèque de la Privatisation s'est toujours opposé de manière véhémente à toute location des entreprises à des patrons privés, mesure qui aurait permis une participation beaucoup plus importante à l'entreprise privée et l'accumulation de petites sommes de capital privé, mais qui aurait, bien sûr, été beaucoup moins profitable pour l'Etat.

Résistances à la privatisation

Les groupes locaux de la mafia et des bureaucrates se sont arrangés de diverses manières pour que les entreprises soient exclues de la privatisation.

Les magasins d'alimentation les plus intéressants de Usti-nar-Labem, Liberec et de Jablonc-nar-Nisou ont été retirés du contrôle de l'entreprise d'Etat Potraviny et remis à l'organisation Pramen (une coopérative de détail, exclue de la "petite privatisation"), renforçant ainsi les démarches de Pramen pour la formation d'une joint-venture avec la firme alimentaire néerlandaise Ahold (5).

Certaines entreprises se sont unilatéralement proclamées compagnies d'actions d'Etat ; à chaque fois, cela s'est fait par des manœuvres juridiques des seuls directeurs, qui n'ont rien à voir avec une quelconque autogestion ouvrière, même si les travailleurs opposés à la privatisation de l'entreprise les soutenaient. L'on n'assiste pas à des luttes où les salariés agiraient pour défendre leurs entreprises contre les privatisations, en empêchant l'entrée des experts, des acheteurs potentiels ou des nouveaux propriétaires.

Le ministre de la Privatisation a déclaré que la plupart de ces déclarations d'indépendance étaient illégitimes (6). Seul le ministère a le droit de créer des compagnies par actions d'Etat, qui est la forme légale que doit prendre une entreprise bureaucratique pour que ses parts puissent être vendues. De nombreuses sociétés ont rapidement commencé à embaucher des apprentis, car alors elles ne pouvaient pas être inclues dans la première phase des privatisations ; vu l'effondrement imminent du système de formation professionnelle, un certain de nombre de jeunes ont sauté sur l'occasion pour se former dans ces entreprises, relativement performantes. Une firme a même demandé à ne pas être privatisée sous le prétexte qu'elle es-

1) Un des restaurants de luxe de Prague, le Moskva, a été retiré de la première vente aux enchères deux jours avant sa tenue, quand un homme, prétendant être le neveu du proprié taire de 1938, s'est manifesté.

2) Si une entreprise n'est pas vendue au prix fixé au dé part, et participe à la seconde étape du processus de privatisation, les étrangers peuvent alors l'acheter.

3) Ecoservice n° 22, 30 novembre 1990.

4) Ceské Noviny, 30 janvier 1991

5) Jiri Leschtina, Mlada fronta Dnes, 31 janvier 1991.

6) Interview de Tomas Jezek, ministre tchèque de la Privatisation, dans Miada fronta Dnes du 31 janvier 1991.

Page 17

sayait de transférer les ateliers concernés à un collectif d'handicapés. Beaucoup d'entreprises ont signé des contrats de location d'un de leurs département ou d'une unité de production, en trafiquant leurs livres, car celles qui avaient loué un de leur services avant le 30 novembre 1990 avaient le droit de le racheter à sa valeur estimée, sans enchères.

Il paraît qu'il avait été conseillé aux commissions de privatisation des districts (7) de ne pas s'enliser dans des luttes avec la bureaucratie à cette étape du processus ; il n'a donc pas été très difficile de les persuader de ne pas toucher à telle ou telle entreprise.

De nombreux gouvernements locaux se sont opposés à la privatisation des services qu'ils contrôlent, allant, dans certains cas, jusqu'à boycotter les commissions qui devaient s'en occuper. Le maire de Liberec a justifié cette opposition en mettant en avant le fait que, selon la législation actuelle, la ville est obligée de fournir les mêmes services d'ici fin 1992, même si la majorité de son budget vient du profit d'entreprises sous son contrôle (8).

La mafia réussit son coup principaux bénéficiaires des ventes aux enchères n'y ont pas participé ; il s'agissait des regroupements de la mafia et de la bureaucratie, dont les gains se sont mesurés au nombre d'entreprises qu'ils ont réussi à soutirer à la "petite privatisation". La mafia a maintenant plusieurs mois pour trouver un moyen de protéger ses petites entreprises du processus ouvert de privatisation.

Toutes ces manœuvres ont conduit les commissions de privatisation des districts et le ministère à demander des pouvoirs plus importants — qu'ils auront certainement — pour s'imposer et aller à l'encontre de l'opposition des entreprises et des employés à leur travail dans le futur.

Pour l'instant, la "petite privatisation" ne représente pas vraiment une victoire pour la bourgeoisie tchèque naissante. Les seize premières entreprises mises aux enchères à Prague (9) ont été finalement vendues environ dix fois leur prix de départ à cause, apparemment, de leur situation centrale dans Prague, de leur nature (boutiques de vêtements et d'antiquités, entre autres), et de leur mise à prix bon marché. Ainsi, comme l'a déclaré Vlasta Stepova, ministre tchèque du Commerce et du Tourisme, cela n'a rien de surprenant que seulement une entreprise soit passée aux mains d'un entrepreneur tchèque indépendant, qui n'agissait pas comme agent d'intérêts étrangers (10). Certains capitalistes étrangers ont opéré par l'intermédiaire d'hommes de paille tché= Inprecor n° 326 du 15 au 28 mars 1991 coslovaques, et d'autres, surtout des Viennois d'origine tchécoslovaque, ont pu acheter ouvertement. Les citoyens ordinaires n'avaient absolument aucun moyen de les concurrencer financièrement.

Autre aspect de la victoire de la bureaucratie : les entreprises d'Etat ont souvent enregistré d'importantes quantités de biens non vendables et de matériel obsolète dans les inventaires des unités qui devaient être mises aux enchères, "vendant" ainsi ce matériel au prix du marché actuel aux nouveaux propriétaires (11).

Les libéraux, et même les partisans de gauche de la "petite privatisation" ont défendu le gouvernement en expliquant qu'il fallait en finir avec le monopole bureaucratique sur le commerce de détail. Il est déjà clair cependant que le secteur privé s'intéresse uniquement aux restaurants et aux boutiques des centre-ville ; il n'y a eu qu'un ou deux acquéreurs lors des ventes des magasins d'alimentation éloignés du cœur de Prague (12).

Le ministre tchèque du Commerce a long temps négocié pour retirer environ 10 % des magasins d'alimentation de la "petite privatisation" afin de les vendre directement à des acheteurs occidentaux capables de lui donner certaines garanties d'investissement. La franchise de la ministre Stepova a provoqué l'inquiétude du gouvernement, mais personne n'a remis en cause son affirmation selon laquelle une telle avancée vers la domination du système de détail par l'étranger « était tôt ou tard inévitable, et nous voulions simplement faire gagner du temps et de l'argent à la population » (13).

Avec la crise du système de vente alimentaire de détail, de nombreux fournisseurs ont commencé à vendre directement une partie de leurs produits, sur des étals de fortune ou dans des camions. Malgré l'apparence de chaos, cela obligera certains détaillants à baisser les prix (14).

La "petite privatisation" a été conçue à l'origine, malgré l'opposition du ministre des Finances et nouveau secrétaire du Forum civique (FC) Klaus et de ses acolytes, comme une redistribution protégée de la propriété nationale à une classe moyenne en formation. Des variantes de ce schéma permettaient aux collectifs de

TCHECOSLOVAQUIE = travailleurs d'acheter ou de louer leur atelier avant qu'il ne soit mis en vente ; ou la formation de coopératives visant à assurer les service dans un village ou un quartier, ou d'autres possibilités. Or, avec l'alignement croissant du centre bureaucratique sur le capital international, son désir de créer un grand capital privé au détriment du petit et son hostilité à toute forme de propriété collective ont augmenté. Le projet de la "petite privatisation" a été de plus en plus assimilé à celui de la grande privatisation, dont les individus privés sont pratiquement totalement exclus. Lorsque les enchères ont finalement commencé, le gouvernement ne se sentait déjà plus obligé d'insister sur la nature nationale de la privatisation.

Refusant de confirmer ou d'infirmer les affirmations selon lesquelles, à Prague, pratiquement aucune entreprise n'avait été acquise par des citoyens ordinaires, le ministre tchèque de la Privatisation, Tomas Jezek, a déclaré :

« Devrais-je me lamenter parce que le capital étranger arrive?»

(15). Par la liquidation de la propriété nationale, la bureaucratie va connaître un afflux de capital liquide. Le pouvoir du ministère tchèque de la Privatisation et du ministère fédéral des Finances de Vaclav Klaus va continuer à s'étendre. Leur contrôle strict sur le processus de "désétatisation" continuera à renforcer la légitimité de leur "communisme blanc". Une espèce de secteur privé se mettra également en place, mais uniquement dans les commerce et les services pour le moment.

de la rue.

*

10 février 1991

7) Ces commissions, de 15 à 20 membres chacune, ont été nommées par le ministère. Selon un rapport, elles regroupent - des juristes, des économistes, des entrepreneurs, un membre du conseil municipal, des entreprises municipales et un représentant d'une banque ou d'une caisse d'épargne », Jiri

Leschtina, Mlada fronta Dnes, 31 janvier 1991.

8) Cité dans Navrat k Priroznosti, MFD, 31 janvier 1991.

9) Ecoservice n° 20, 29 janvier 1991.

10) Rude Pravo, 31 janvier 1991.

11) Ces stocks n'étaient pas comptabilisés dans le coût de l'entreprise lors des enchères ; mais l'on a demandé aux nouveaux propriétaires de payer séparément un prix non négociable pour les stocks aux anciens "propriétaires" bureaucratiques de l'entreprise.

12) Ecoservice n° 23, 13 février 1991.

13) Zemedelske Noviny, 24 janvier 1991.

14) Ecoservice n° 22, 5 février 1991.

15) Rudé Pravo, 31 janvier 1991.

Une erreur sur cette page ?