APRES l'écrasement par les Soviétiques de la Révolution de 1956 et une période de répression, les dirigeants hongrois ont été contraints d'arriver à une forme de modus vivendi avec la population. Un assouplissement politique limité a donc été toléré, symbolisé par la formule du secrétaire général du Parti, Janos Kadar : « Celui qui n'est pas contre nous est avec nous. » ; mais le parti unique n'a pas vu son pouvoir entamé. Le compromis quasi explicite avec la population se basait sur le maintien du système politique contre de meilleures conditions de vie que dans le reste du bloc de l'Est : le "communisme du goulasch".
Le "nouveau mécanisme économique"
Sur fond de démobilisation populaire, vont donc être introduites, à partir de 1968, des mesures d'extension du rôle du marché : c'est le "nouveau mécanisme économique" (NME) qui supprime la gestion administrative de l'économie et instaure une certaine autonomie des entreprises d'Etat dans ses choix de production. Dans le cadre des objectifs généraux de la planification à long terme et de la politique économique gouvernementale, les entreprises prennent leurs décisions de production en fonction de "régulateurs" ", c'est-à-dire de normes en matière financière, de prix, de salaires et de commerce extérieur. L'investissement reste contrôlé par les instances centrales. Par ailleurs, le NME ne touche pas à la propriété d'Etat (qu'il n'est pas question de privatiser, même si les activités privées sont progressivement autorisées) et à l'appartenance de la Hongrie au Conseil d'assistance économique mutuelle (CAEM) (même si une plus grande insertion dans le marché capitaliste mondial est recherchée).
Des retours en arrière eurent lieu entre 1972 et 1978, mais, après cette période, une place de plus en plus grande fut donnée aux mécanismes de marché. Le mode de formation des prix fut modifié et libéralisé, une différenciation plus importante des salaires fut instaurée, la part des investissements décidée centralement diminua. Les ministères de branche (chargés du contrôle des entreprises produisant le même type de produits dans les économies planifiées de type soviétique) furent effectivement supprimés, tandis que les grandes entreprises du secteur étatique étaient fractionnées en unités de taille plus réduite. Le secteur privé fut autorisé, voire encouragé, dans le commerce et l'artisanat. Dans la pratique, le contrôle de la bureaucratie centrale sur l'économie continuait de subsister par une multiplicité de règlements administratifs et le contrôle en dernier ressort des investissements stratégiques ; une loi de 1984 transfère les pouvoirs de gestion des petites et moyennes entreprises (qui représentent 75 des entreprises hongroises) de l'Etat vers des conseils d'entreprises nouvellement établis. Dans l'ensemble, ces mesures visent davantage au démantelement du monopole d'Etat qu'à une logique d'autogestion ouvrière. Dans un contexte où les travailleurs sont massivement accaparés par la recherche d'un deuxième emploi, les conseils d'entreprise n'ont pratiquement pas d'autonomie par rapport aux dirigeants en place.
Pendant cette période, les idées dominantes parmi les économistes sont de plus en plus celles d'un marché qui doit être le régulateur, ce qui implique de briser les structures de monopole. pour une bonne partie d'entre eux, il s'agit encore d'un "socialisme de marché" ou d'un "socialisme d'entreprise", où les moyens de production ne sont pas privés, mais gérés par des conseils d'entreprises. Mais de plus en plus se développe un courant libéral marchand pour qui la privatisation est la seule condition pour que le marché fonctionne. Reste posée, dans ce cadre, la question du pouvoir politique. Dans la Hongrie de Kadar, il s'agissait toujours du pouvoir (tempéré, mais persistant) du parti unique sur la vie politique et les décisions économiques générales. Tout bilan sérieux (dans une optique socialiste) du "nouveau mécanisme économique" devrait prendre en compte l'articulation de tous ses aspects : le marché, le rôle de la bureaucratie centrale en matière économique et le maintien du monopole du parti. Bienvenue à notre
Les résultats de grand show! cette politique furent plutôt mitigés sur le plan économique et très négatifs sur le plan social. L'investissement industriel déclina dans le secteur étatisé ; il y eut aussi des cas de gaspillages et de mauvaise orientation (industrie extractive et production énergétique) de l'investissement. Le débouché garanti par les achats soviétiques encouragea certaines entreprises à continuer à produire des biens de qualité médiocre ; mais dans certains secteurs, l'industrie hongroise a acquis certains
HON
Du 6comn
goulas
capitali
Le cas hongrois montre les particularités d actuelles d'Europe centrale et orientale. Le est antérieur à celui engagé dans les autres pay transformation du système existant est impu ouverte dans la décennie 80 : crise économi politique avec l'éclatement du pluripartisme Dès 1988-1989, avant même l'arrivée au por élections d'avril 1990 (voir Inprecor n° 30 dans le sens d'un mouvement de transition v internes atouts. Dans l'agriculture, la situation est globalement satisfaisante et permet à la Hongrie d'échapper aux problèmes d'approvisionnement chroniques que connaissent d'autres pays de l'Est. Les gaspillages de la gestion bureaucratique décentralisée et le souci politique de permettre un niveau de vie plus élevé que dans les autres pays de la zone conduisirent à une hausse importante de l'endettement : celui-ci est actuellement Nous le saupoudrons d'idées d premier monde... Voici un volontaire choisi dans l'assistance: et nous prononçons la un pays typique du formule magique : deuxième monde
RIE unisme du ch? au sme réel chaque situation nationale dans les évolutions processus de réformes économiques hongrois s d'Europe de l'Est. Au départ, le mouvement de sé par la bureaucratie. Mais il est entré en crise que avec creusement de l'endettement, et crise qui n'acceptait plus les bornes fixées d'en haut.
voir d'une majorité politique conservatrice aux du 4 mai 1990), il y a eu un infléchissement rs le capitalisme, marqué par des polarisations l'appareil.
WILNO d'environ 20 milliards de dollars, soit l'endettement par habitant le plus élevé de la région (voir l'article en p. 21).
L'inflation se développa en raison de la politique de réduction des subventions et de libéralisation des prix. Il en résulta une forte détérioration du pouvoir d'achat des salaires ; seuls le développement des activités privées et l'occupation fréquente d'un deuxième emploi a permis l'augmentation de la consommation des ménages. La hausse du niveau de vie moyen fut accompagnée d'une détérioration des conditions de vie : auto-exploitation par le deuxième emploi, crise du logement, hausse des suicides et maladies diverses.
Au-delà des moyennes, il faut noter la hausse du nombre des laissés pour compte : en 1989, 1 million de personnes
(10 % de la population) vivaient en dessous du seuil de pauvreté et 1,5 million étaient à la limite de ce seuil. Parmi eux, on trouve les chômeurs et les retraités.
Entre 1980 et 1987, le pouvoir d'achat moyen des retraités a baissé de plus de
25 %; une grande partie d'entre eux sont contraints de prendre un travail sous- payé, de recourir à l'aide sociale d'urgence (un quart d'entre eux, en 1988), voire de voler (en 1987, la moitié des vols commis par des personnes âgées concernaient des biens de première nécessité).
Pendant ce temps, les privilégiés du régime et les nouveaux riches du secteur privé se font construire de somptueuses
= Inprecor n° 326 du 15 au 28 mars 1991 résidences dans les quartiers résidentiels
La situation économique se détériore à partir de 1985 : la croissance devient négative ou quasiment nulle pendant les années qui suivent (à l'exception de 1987) ; les charges de la dette sont de plus en plus lourdes et dépassent désormais 50% des recettes d'exportation. La politique gouvernementale s'inspire de plus en plus des recommandations du Fonds monétaire international (FMI) : le plan d'austérité de 1987 se traduit par une nouvelle aggravation des conditions de vie de la population. Cette politique d'austérité va creuser la crise de légitimité du régme kadariste.
Le tournant
A partir de 1987-1988, les polarisations se creusent dans les cercles dominants du régime bureaucratique où vont s'opérer une série de choix dans le sens d'une logique de restauration capitaliste. Cette évolution s'est faite sous la pression du mécontentement populaire et des difficultés économiques grandissantes, accentuant la force des pressions et de l'ingérence du FMI. Des mouvements s'étaient déjà développées sur les questions écologiques et le problème de la pauvreté; la glasnost en URSS, l'aspiration à la fin du monopole de l'appareil du Parti sur les ressorts essentiels du pouvoir vont se conjuguer avec la réaffirmation de l'identité nationale. D'importantes manifestations vont ainsi se dérouler en mars (à l'occasion de la fête nationale) et en juin 1988 (pour le Et, voilà, nous avons 30e anniversaire de obtenu un pays du l'exécution d'Imre Na- tiers monde! gy, chef du gouvernement pendant l'insurrection de 1956). Les groupes politiques d'opposition commencent à se structurer. Le compromis politique de l'après-1956 se fissure de plus en plus.
Dans ce contexte, les clivages s'accentuent au sein du groupe dirigeant : en avril 1988, Janos Kadar prend l'offensive contre les éléments réformateurs, mais la conférence du Parti, en mai 1988, le remplace par le premier ministre Karoly Grosz. A partir de septembre 1988, la lutte ouverte reprend avec les réformateurs conduits par Imre Pozgay et Rezsö Nyers. Sous leur pression (avec en toile de fond, la généralisation du mécontentement de la population), le Parti socialiste ouvrier hongrois (PSOH) reconnaît l'insurrection de
1956 comme un soulèvement populaire, accepte le multipartisme et engage de juin à septembre 1989) des négociations avec l'opposition pour la mise en place d'un régime parlementaire. Une nouvelle
Constitution est finalement proclamée en octobre 1989. Cette fuite en avant n'évitera pas la décomposition de l'ex-Parti communiste qui éclate à son congrès d'octobre 1989 : la majorité réformatrice forme le Parti socialiste hongrois (PSH), tandis qu'une minorité avec Karoly Grosz garde l'appellation de PSOH. Aux élections de mars et avril 1990, le PSH obtient
8,5 % des voix loin derrière les deux partis vainqueurs : le Forum démocratique
(42,3 %) et l'Alliance des démocrates libres (23,8 %). Ces deux formations se prononcent clairement pour le retour à une économie capitaliste ; le Forum démocratique est plus prudent sur les rythmes, sa propagande a des aspects plus populistes et nationalistes.
Les mesures du nouveau gouvernement
Les événements politiques ont leur pendant en matière économique et les dirigeants "communistes" encore au pouvoir vont infléchir leur politique dans un sens restaurationniste. Le système bancaire est réformé avec une logique concurren-
* MARCHE LIBRE » !
tielle, les éléments d'un marché financier sont mis en place. La libéralisation des prix et du commerce extérieur est accentuée. La loi sur les sociétés, entrée en vigueur en janvier 1989, supprime les entraves à la création d'entreprises privées (de moins de 500 salariés), instaure la possibilité de mettre en place des sociétés mixtes avec des capitaux étrangers ce qui ouvre la porte à
"privatisations des
'spontanées" d'entrepri-
"ses nationales menées par les directions en place et à leur profit. En janvier 1989, le gouvernement annonce son intention de privatiser 51 entreprises d'Etat qui représentent environ le quart de la production industrielle !
Ainsi, la coalition conservatrice qui arrive au pouvoir après les élections hérite d'une Hongrie déjà dotée de l'essen-
tiel du cadre juridique nécessaire à sa mutation. Les problèmes dominants de la politique économique résident désormais dans la privatisation du secteur étatique et dans la gestion conjoncturelle et sociale de la transition. Les oscillations de la politique gouvernementale témoignent cependant que ce n'est pas chose facile.
Les méandres de la privatisation
Dès le départ, en effet, des divergences se sont manifestées au sein du gouvernement sur les rythmes et les modalités de la libéralisation de l'économie. Ces divergences ont conduit, à la fin 1990, à la démission du ministre des Finances, Ferenc Rabar, partisan d'une accélération du mouvement et d'une réduction drastique des subventions, qui n'est pas suivi par le reste du gouvernement dans la préparation du budget pour 1991. En arrière-plan de ce débat, il y a des craintes quant à l'état d'esprit de la population. La grève des taxis et chauffeurs routiers qui a paralysé Budapest en novembre 1990 (et qui a contraint le gouvernement à reculer partiellement sur une hausse des carburants) a constitué un avertissement. Le pouvoir semble, pour l'instant, demeurer relativement prudent quant aux mises en faillite d'entreprises déficitaires qui se traduiraient par des licenciements massifs. La liquidation de sept sociétés surendettées a été cependant décidée et des licenciements sont en cours dans la sidérurgie. Mais il n'y a pas que le risque de réactions populaires, il existe également des incertitudes sur le chemin à suivre pour revenir au capitalisme. Le problème des privatisations en constitue un exemple: comment avancer vers le capitalisme alors qu'il n'y a presque pas de bourgeoisie ?
En septembre 1990 a été votée la loi sur la privatisation du commerce de détail : environ 10 000 entreprises devraient être privatisées. Le commerce privé est d'ailleurs autorisé en Hongrie depuis plusieurs années : en 1988, environ 30 % des magasins étaient privés. La privatisation des terres agricoles s'avère plus difficile en raison de l'insistance d'un des partis de la coalition gouvernementale sur la restitution aux anciens propriétaires.
Mais la question la plus complexe est • bien évidemment celle des grandes entreprises (2 000 environ, dont les trois quarts sont gérées par des conseils d'entreprise, les autres dépendant des ministères). Deux questions controversées y sont liées : l'ouverture au capital étranger (en effet, l'épargne hongroise ne pourrait, semble-t-il, couvrir que 10 % environ de ces privatisations, ce qui est très insuffisant, même en y ajoutant les ressources du secteur privé parallèle) et, d'autre part, la place des directions actuelles des entreprises dans ce processus. Cette question renvoie à un débat politique et théorique qui divise économistes et hommes politiques hongrois : faut-il laisser les dirigeants en place se transformer en "managers" de type capitaliste ? C'est-à-dire leur laisser toute latitude sur la gestion de l'entreprise, l'association avec des partenaires hongrois ou étranger, voire la transformation de son statut. Dans l'esprit de ses défenseurs, cela permettrait d'aligner rapidement la gestion des entreprises hongroises sur celles des économies capitalistes classiques. Cette position suscite diverses oppositions: certains dénoncent son aspect immoral (les privilégiés du régime précédent se reclasseraient avantageusement), d'autres (comme l'économiste Janos Korai) soulignent qu'une économie capitaliste suppose l'existence d'une vraie bourgeoisie, et que celle-ci ne se crée pas d'un coup de baguette magique (la privatisation doit être un "processus organique"); on ne peut donc pas, selon lui, "brader" le secteur public à ses actuels dirigeants mais encourager (avec l'aide du crédit) le développement d'un véritable secteur privé capable de racheter les entreprises étatiques.
Dans un premier temps, les dirigeants d'entreprise ont joué un rôle essentiel. Comme cela a été indiqué ci-dessus, la loi sur les sociétés de 1989 donne la possibilité aux conseils d'entreprise (contrôlés par les cadres dirigeants) de transformer celles-ci en sociétés commerciales et établit les conditions d'ouverture du capital de ces sociétés aux investisseurs extérieurs, ce qui a ouvert la voie à des "privatisations spontanées". Les premières opérations se sont déroulées dans des conditions peu claires et semblent avoir été parfois marquées par une sous-évaluation des entreprises concernées et par le souci des dirigeants en place de tirer le parti le meilleur possible de leur situation.
Comment les contrôler ?
Les protestations de l'opinion ont conduit à la création, en mars 1990, d'une Agence de la propriété d'Etat, destinée à contrôler les processus de privatisation.
Le produit de la privatisation est partagé : 20 % reste dans le budget de l'entreprise, 80 % va à l'Etat. Trois modalités d'engagement d'une opération de privatisation sont donc possibles : l'initiative peut venir de l'Agence de la propriété d'Etat ("privatisation active"), de l'entreprise elle-même (privatisation "spontanée") et du repreneur potentiel. Dans tous les cas, la décision revient à l'Agence. Celle-ci a publié des listes d'entreprises qu'elle prend l'initiative de proposer à la privatisation. Ces listes comprennent pour l'essentiel des entreprises en situation favorable. Plus tard devraient venir les firmes en position plus difficile.
Nous sommes, semble-t-il, à la veille d'un nouveau mouvement de balancier. Le nouveau ministre des Finances, Mihaly Kupa, a récemment réclamé une accélération de la privatisation et critiqué le comportement de l'Agence (accusée d'être plus préoccupée de sauvegarder les intérêts de l'Etat que d'agir pour les vendre). Il a annoncé une plus grande ouverture au capital étranger en prônant une "privatisation partielle de la privatisation". Cela semble vouloir dire qu'une plus grande marge de manœuvre sera laissée aux dirigeants en place.
8 mars 1991