Le docteur Nguyên Khac Viên ne s'est pas rendu à une réunion organisée par le Front de la Patrie pour discuter des textes préparatoires au VIle Congrès du Parti communiste vietnamien. Il s'en explique dans cette lettre du 7 janvier 1991, adressée au président du Front, Nguyên Huu Tho.* DOCUMENT
TouT d'abord, excuse-moi de n'être pas venu à la réunion du Front de la Patrie. Tu veux sans doute connaître mon opinion, aussi te la présenterai-je ici. Je ne veux pas débattre du Programme... et de la Stratégie... (1), car ce n'est pas le moment. Il y a d'autres choses à faire, plus urgentes.
Le problème essentiel du VIle Congrès n'est pas le programme politique, il est de résoudre la question de l'organisation. Le Vle Congrès [de 1986] a dégagé une ligne correcte mais n'a pas établi une organisation nouvelle, telle est la contradiction principale de ces années passées. Or, tant que la question ne sera pas résolue, on ne peut aller de l'avant ; pire, on ne peut que s'enfoncer dans une crise aggravée.
L'appareil du Parti est actuellement totalement impuissant, plongeant la société dans le désordre et empêchant tout développement. Impuissance qui trouve son origine dans le fait que :
1) Les comités du Parti, de l'échelon central au niveau local, détiennent tous les pouvoirs. Le burcau politique, le secrétariat, la commission centrale de l'organisation, la commission centrale de la culture et de l'idéologie décident de toutes les questions concrètes, tandis que le conseil des ministres, l'Assemblée nationale, les ministères, les départements ne font qu'exécuter. A l'échelon provincial, chaque secrétaire fédéral du Parti est un seigneur qui décide de tout, de l'économie à la culture en passant par la nomination du personnel. Il en est de même au niveau de chaque district, de chaque com-
Il résulte de cette confusion entre les appareils du Parti et de l'Etat une situation où les décisions ne sont prises qu'avec lenteur et où chacun rejette la responsabilité sur l'autre. Finalement, il n'y a, à proprement parler, ni direction ni gestion, et l'impuissance de l'appareil d'Etat va de pair avec la dégénérescence du
Le Parti dégénère alors qu'il détient directement le pouvoir. Si, dans le passé, adhérer au Parti, c'était se porter volontaire dans les combats, affronter l'emprisonnement, aujourd'hui, ce n'est plus qu'un moyen de promotion dans l'appareil. Les opportunistes se ruent sur le Parti et chaque dirigeant est entouré de courtisans, tandis que ceux qui font preuve de droiture sont écartés, découragés. que le Parti détiendra le pouvoir, la dégénérescence se poursuivra, et ni l'activité de formation ni la critique et l'autocritique ne pourront y remédier. Rien de plus facile pour les corrompus que de réprimer ceux qui les accusent, et ce au nom du
2) La population, les cadres, les militants de base du Parti ont perdu toute confiance dans le personnel dirigeant. Le bureau politique, le secrétariat, la commission centrale de l'organisation, commission centrale de la culture et de l'idéologie ne comprennent que des camarades qui sont soit trop âgés, physiquement inaptes (au-delà de 70 ans, on devrait se retirer) (2), soit trop enracinés dans les vieilles habitudes de pensée et de travail, incapables de suivre l'évolution de leurs temps, d'être en phase avec les nouvelles générations, de saisir les pro-
Mon souhait est que le VIle Congrès concentre ses efforts pour régler définiti-
* Le texte intégral de la traduction française de cette lettre est paru dans le Doàn Kèt de mars 1991.
1) Le "Programme politique pour la construction du socialisme" et la "Stratégie pour la stabilisation et le développement socio-économique jusqu'à l'an 2 000" sont les deux documents officiels préparatoires au Vlle Congrès du PCV.
2) La moyenne d'age des membres du bureau politique est de 74 ans, et de 64 ans au comité central.
être qualifiés plutôt de démocratiques populaires afin de bien saisir le sens du progrès.
Si un front du capital mondial est en train de se constituer, son contrepoids, le front démocratique populaire au nivcau mondial, est aussi en formation. Notre peuple ne peut rester à l'écart. Ce n'est pas seulement dans les pays dits socialistes qu'il a des amis. Le moment viendra où l'appareil se verra imposer des limites, et sera pour ainsi dire ligoté, alors les dénominations de capitalisme ou de socialisme n'auront plus d'importance. Le front démocratique aura changé de nature.
Liberté de presse, d'association, de pétition, de manifestation, de grève, d'élection sont des formes de lutte de notre époque qui ont fait la preuve qu'elles pouvaient conduire à des réformes profondes. Sclon le contexte de chaque pays, la formation du front pourra être plus ou moins lente et difficile.
Souhaitons que notre Parti sache se réformer pour constituer l'armature d'un tel front. Actuellement, la direction du Parti a pris le chemin inverse. Les manquements à la démocratie dans le Parti et la société ont conduit à rejeter des personnes de conviction (tels Bùi Tín, Duong Thu Huong, les Vietnamiens de l'extérieur signataires de la Lettre, et auparavant nos camarades Lê Liêm, Ung Van Khiêm, Dang Kim Giang) en en faisant des opposants, et ont découragé un grand nombre parmi lesquels, on peut le dire, presque tous les jeunes et les intellectuels ayant un
Telles sont quelques unes de mes réflexions et espérances, car pour ma part, vu mon âge avancé et ma condition physique affaiblie, je ne nourris pas d'autres ambitions. Les années qui me restent à vivre, je les consacrerai au développement des études de psychologie de l'enfant dans le cadre du Centre N-T qu'avec des amis nous avons mis sur pied depuis
Là revue Doàn Kèt (Solidarité) paraît en vietnamien, mais clle comprend toujours quelques pages en français :
Doàn Kèt 193, rue de Bercy 75582 Paris Cedex 12 (France) Tel : (33-1) 42.72 78 08
3) Au sujet de Duong Thu Huong et de la "Lettre" des Vietnamiens de la diaspora, voir Inprecor n° 324 du 15 février 1991. Au sujet de Bùi Tin, voir article en p. 20 . Les trois autres "ca-marades" auxquels Viên se réfère ont été condamnés pour "révisionnisme" ou position "anti-parti", lors des "affaires" qui ont secoué les milieux dirigeants du PCV, de 1963 à 1967. Lê Liêm était membre du comité central et vice-ministre de la culture, Ung Van Khiêm était ministre des Affaires étrangères, et Dang Kim Giang était général de l'Armée populaire.
4) N-T est l'abréviation vietnamienne d'Etudes de psychologie infantile, l'organisation non-gouvernementale que dirige Viên.
a) Que le Parti proclame résolument la restitution de tous les pouvoirs aux différents organes élus et étatiques. Et, concrètement, qu'il procède à la dissolution d'une série d'organes du comité central et des comités du Parti au niveau local ; qu'il restitue une série de biens immobiliers et transfère à l'Etat les deux-tiers de ses cadres ; la compression du personnel doit commencer par les organisations du Parti.
b) Que les camarades actuellement à la tête des organes du comité central se retirent d'eux-mêmes et laissent la place à des personnes nouvelles. Ce sera un acte éminent de patriotisme, hautement apprécié par la population et les cadres, susceptible de recréer une confiance qui s'est profondément dégradée. Au cas où ces camarades persisteraient à se maintenir en place cela ne se fera qu'au détriment de leur passé glorieux et ils porteront la responsabilité d'un écroulement prochain.
Si le Congrès ne tranche pas clairement en définitive sur ces deux questions (mon seul souhait est de voir mes prévisions déjouées), notre pays entrera dans des années sornbres.
A propos de la situation du pays, je voudrais exprimer les quelques idées suivantes.
L'économie privée va se développer, les firmes internationales investiront au Viêt-nam. Il y a là une tendance à laquelle on ne peut résister et qui va permettre le progrès des sciences et techniques et la mise en valeur, par un certain nombre de personnes, de leurs capacités. La bourgeoisie nationale et le capital étranger vont s'allier pour exploiter les ressources et la main-d'œuvre.
Au service de cette structure économique, on trouvera un triple appareil : l'appareil de gestion économique, l'appareil étatique de gouvernement (administration, police), l'appareil culturel et idéologique (qui détient les médias).
Or, à partir du moment où il s'agit d'économie de marché, le profit est roi et il n'y a pas à parler d'humanité. De même, dès lors qu'il s'agit d'un appareil de fonctionnaires, l'humanité ne saurait en être la devise. Face à un tel appareil économico-politico-idéologique, dont le caractère est à la fois national et international (un cadre supérieur de cet appareil se considère en même temps comme Vietnamien et comme appartenant à Mitsubishi tique pour y faire contrepoids et défendre :
• la justice sociale (assurer une rémunération correcte aux travailleurs ; éviter une différentiation sociale trop poussée ; assurer l'éducation et la santé; défendre la culture) ;
• l'environnement ;
• la paix.
Un tel front, tout en rejetant la lutte armée, doit mettre en œuvre toutes les formes de lutte démocratiques pour avant tout obtenir:
• la liberté de presse ct de pensée ;
• la liberté d'association pour organiser ses propres conditions de vie en dehors des contraintes de l'appareil.
C'est par une lutte bicentenaire et continue que les populations des pays capitalistes développés ont pu établir un régime que nous qualifions à tort de démocratie bourgeoise. Libertés démocratiques et droits sociaux ont été arrachés de haute lutte à la bourgeoisie et devraient donc