Nous publions ci-dessous une interview accordée par Bùi Tín au magazine Diên dàn Nguoi Viêt (Tribune Vietnamienne) au Canada et traduite dans Doàn Kêt (Solidarité) à Paris (1).
DIEN DAN NGUOI VIET : En rejetant les projets de résolutions qui seront présentés au VIle Congrès national du Parti Communiste du Viêt- nam, et en rendant publiques vos propres idées par l'intermédiaire de la
BBC, vous avez enfreint la discipline du Parti. Pour quelles raisons et dans quel but?
BUI Tín : Je ne rejette pas ces deux projets que j'ai étudiés avec attention. Je pense cependant que les conditions ne sont pas réunies pour aborder, maintenant, des problèmes à long terme qui concernent les décennies à venir. Le socialisme traverse aujourd'hui une crise globale, à la fois pratique et théorique, tant en Europe de l'Est, en Asie qu'à Cuba. Les problèmes à long terme doivent donc être étudiés d'une manière approfondie qui exclut toute hâte (nous autres Vietnamiens avons trop souffert des décisions précipitées). C'est pourquoi, j'ai demandé simplement que l'on ajourne le débat sur ces deux textes afin de concentrer nos efforts — tous nos efforts — pour sortir le pays de la crise qui s'aggrave de jour en jour. Lorsque la maison est en feu, il faut d'abord combattre l'incendie avant de discuter de son architecture future.
En ce qui concerne ma pétition, je dois préciser qu'en 1986, j'en avais déjà adressé une à la direction [du Parti] qui n'a pas daigné l'examiner. Cette fois-ci, je me vois contraint d'emprunter une voie détournée, celle de la BBC, toujours considérée au Viêt-nam comme une radio impérialiste et réactionnaire. Mais c'est le seul moyen de faire connaître ma pétition à nos compatriotes, rapidement et largement. J'ai donc conclu avec les responsables de la section vietnamienne de la
BBC un accord selon lequel la radio britannique diffuserait sans modification la totalité de l'interview que je lui ai accordée et que j'ai écoutée avec attention. Je me réserve par ailleurs le droit de répondre à tout commentaire fallacieux. Bref, je pense avoir utilisé à bon escient ce moyen de communication sans être utilisé par qui que ce soit.
• Vous n'abordez pas dans cette interview la question la plus brûlante : le pluralisme et le multipartisme. Quelle est votre position à ce sujet ?
Je cherche avant tout à convaincre. C'est pourquoi la pétition a été rédigée de manière mesurée, sereine et courtoise. [...] S'agissant du pluralisme, mon point de vue est le suivant : un des points forts du processus de renouveau entamé depuis 1986 est justement la pluralité. Celle-ci est entrée dans les faits sur le plan économique dès lors qu'on a reconnu l'existence des cinq composantes économiques. Il y a pluralité idéologique dès lors que la Constitution et le droit garantissent la liberté religieuse. Il y a pluralité politique du moment qu'on encourage le débat d'idées et le dialogue public. Il y a pluralité artistique et culturelle lorsqu'on reconnaît l'existence de styles, d'écoles, de méthodes différents. [...]
En ce qui concerne le multipartisme, il convient de tenir compte des conditions concrètes, particulières à chaque pays. En règle générale, l'existence de plusieurs partis politiques légaux est une condition nécessaire de démocratie. Le multipartisme anime la vie politique, il engendre l'émulation entre les partis qui se contrôlent réciproquement. Il existe cependant des exceptions, dues à des conditions historiques particulières. II est arrivé qu'un parti seul était à même d'assumer sa tâche historique : c'est le cas du Viêt-nam avant 1975. Il est des pays, la Corée du Sud par exemple, où le multipartisme n'est pas une preuve de démocratie. Toujours est-il qu'affirmer qu'au Vietnam, le PCV ayant été le seul parti dirigeant, il en sera toujours ainsi jusqu'à la fin des temps, relève d'une conception simpliste et subjectiviste de l'histoire. C'est d'autant plus regrettable que cela a été dit par le plus haut dirigeant du Parti (2). Ce genre d'affirmation laisse penser que les communistes s'accrocheraient au monopole du pouvoir par simple intérêt. Dans un régime démocratique, les dirigeants du pays doivent être choisis par le peuple, élus par les citoyens
• Que veut donc le Parti?
Le processus de renouveau entamé depuis 1986 était sur la bonne voie lorsqu'éclatèrent les événements d'Europe de l'Est, lesquels ont déclenché une réaction de panique fort regrettable dans le Parti. Les dirigeants ont mal analysé ce qui s'est passé. Pour eux, les événements est-européens ont été provoqués tout d'abord par la main des impérialistes et des réactionnaires, et ils sont également imputables à la ligne opportuniste de droite de Mikhail Gorbatchev. D'où la leçon qu'ils ont cru devoir en tirer : redoubler de vigilance vis-à-vis des forces réactionnaires et impérialistes, défendre le marxisme-léninisme, tels sont à leurs yeux les deux tâches prioritaires du Parti. Cette erreur de jugement et cette psychose ont, à mon avis, bloqué le processus de renouveau, voire provoqué un retour au passé avec son cortège d'erreurs et donné de nous une image antipathique dans le monde.
Il y a trois ans, les dirigeants ont appe-
* Pour des raisons de place, nous avons condensé les questions adressées à Bùi Tin et opéré quelques coupes dans les réponses. Pour le reste, le texte est conforme à la version française publiée dans le Doàn Kêt de décembre 1990.
1) L'interview accordée à la BBC et à Doàn Kêt est disponible dans son intégralité, en vietnamien et en français, auprès de cette dernière revue. Elle sera aussi présentée dans le prochain numéro de Chroniques Vietnamiennes
2) Par Nguyên Van linh, secrétaire général du PCV, dans son discours du ter septembre 1989
- Durant la première guerre de résistance contre l'intervention française, a combattu dans le centre,
- A participé à l'offensive générale de 1975. A reçu, le 30 avril, la capitulation des forces saïgonaises en tant qu'officier le plus haut gradé de la première colonne de blindés entrée dans le Palais présiden-
- Membre et porte-parole de la délégation de la République démocratique du Viêt-nam à la Commis-
- Membre de la direction, depuis 1982, puis rédacteur-en-chef adjoint, à partir de 1986, du Nhân Dân
QUI EST BUI TIN? (de son nom de plume : Thành Tín) - Né en 1927 à Hanoï. - Entré dans l'Armée populaire en septembre 1945 (la quitte en 1982 avec le grade de colonel). - Membre du Parti communiste depuis mars 1946. puis au nord du Viêt-nam et, en 1954, a participé à la bataille historique de Diên Biên Phu. - Rédacteur-en-chef adjoint du Quân dôi Nhân dân (journal quotidien de l'Armée) en 1972-1981. sion militaire quadripartite à Saïgon en 1973. (Le Peuple, organe central du PCV). lé les écrivains et les artistes à dire la vérité, à refuser de courber la plume, à conquérir eux-mêmes la liberté de création. Or, ceux-là mêmes qui les avaient pris au mot ont été par la suite critiqués, sanctionnés et neutralisés. C'est de l'inconséquence, une erreur regrettable en tout cas.
• Les erreurs commises par le PCV ne datent pas que d'hier...
L'histoire contemporaine du Viêt-nam a été marquée par de grandes victoires remportées au cours des guerres de libération nationale. D'autre part, elle a laissé en suspens une série de problèmes qui doivent être réévalués, non pas pour sanctionner tels ou tels protagonistes, mais plutôt pour enrichir notre expérience historique, notre sagesse nationale, et aussi, pour ramener la paix dans les esprits. Parmi les erreurs principales qui ont été commises, je relève d'abord ce gauchisme qui a imprégné notre Parti depuis longtemps. Cela a commencé avec le slogan des années 1930-31 : « Arracher jusqu'à la racine les intellectuels, les richards, les propriétaires terriens et les notables », avec la politique discriminatoire à l'égard des autres organisations patriotiques (tel le parti Viêt-nam Quôc dân dang, Guomindang vietnamien). Viennent ensuite les erreurs graves commises lors de la réforme agraire (1953-56) qui ont causé la mort d'une dizaine de milliers d'innocents. Dans les décennies suivantes, c'étaient la priorité accordée à l'industrie lourde et la collectivisation hâtive de l'agriculture qui ont freiné le développement des forces productives et causé d'immenses dégâts à la société. Il y a eu de nombreuses "affaires politiques" telles l'affaire du Nhân Van - Giai Pham, l'affaire des « révisionnistes », des « éléments anti-parti » et des « réactionnaires » dans lesquelles ont été impliqués [des officiers supérieurs, des cadres politiques, des journalistes, universitaires, artistes et intellectuels] sans oublier les douze colonels arrêtés au = Inprecor n° 327 du 29 mars au 11 avril 1991 lendemain du congrès de l'organisation du Parti au sein de l'armée en 1986 (3). Toutes ces affaires doivent être élucidées de manière publique et conformément à la loi. Les victimes doivent être réhabilitées publiquement et en toute clarté.
• A l'heure actuelle, le PCV entend poursuiore l'ouverture économique tout en refusant le changement politique. C'est aussi l'entente avec la
Chine, doublée d'une cour assidue auprès de l'Amérique.
A mon avis, le processus de renouveau doit être un tout cohérent, où le politique et l'économique s'articulent de manière interactive. Par ailleurs, politique intérieure et politique extérieure doivent aller de pair dans leur innovation, l'une prolongeant l'autre. Dans cette restructuration, le rôle respectif du Parti, de l'Assemblée nationale, des organes élus et du Front doit se définir de manière claire et nette.
Sur le plan diplomatique, il importe de normaliser les relations en même temps et dans toutes les directions, de refuser tout alignement, de faire de notre pays un facteur de stabilité et de coopération dans la région, de nous intégrer résolument dans la communauté internationale. Toute conduite vassale vis-à-vis de Pékin aux fins de normaliser les relations avec le Parti communiste chinois, toute attitude quémandeuse envers les EtatsUnis relèvent du fantasque politique. C'est dommageable et vain.
Dans le domaine de la politique intérieure, la tâche primordiale est de démocratiser d'une manière conséquente, sans hésitations. Les actes doivent se conformer à la parole. Promouvoir l'union nationale afin de reconstruire le pays par la mobilisation de toutes les potentialités matérielles, intellectuelles et morales de tous nos compatriotes, y compris ceux de la diaspora, en faisant appel à leur amour de la patrie. Mettre en pratique, sincèrement et profondément, la réconciliation et la concorde nationales, abolir toute discrimination vis-à-vis des Vietnamiens d'outre-Mer et à l'égard des religions.
• Fin novembre 1990, le Xe Plenum du comité central du PCV a mis l'accent sur la nécessité de renforcer la sécurité publique.
J'ai ressenti une panique plus accentuée chez nos dirigeants depuis le Xe Plenum. Se resserrer la ceinture, compter sur ses propres forces, exagérer délibérément les menaces extérieures, ce n'est pas avec ce genre de mots d'ordre que l'on surmontera la crise. Ils risquent, au contraire, d'empirer les choses [...).
• En rendant publique la pétition, à qui vous adressez-vous en priorité ? Et à quelles conséquences vous préparez-vous ?
[...] La force de cette pétition, si force il y a, réside uniquement dans sa rationalité, son réalisme. J'espère qu'elle ne parviendra pas seulement aux oreilles des dirigeants (qui la jetteront probablement à la corbeille) mais également, et surtout, à de nombreux compatriotes. Je crois en la puissance de l'opinion publique. Parce que j'y crois, je m'interdis des propos démagogiques, me limitant à exprimer ce qui me paraît juste, à dire comme j'ai mal au Viêt-nam. J'espère contribuer ainsi à animer, à enrichir et à démocratiser les débats au sein de la société et dans les congrès du Parti. C'est dans un vaste débat démocratique qu'une issue pourra être trouvée à la crise dont souffre notre pays. Je ne nourris pas d'ambition politique personnelle. J'entends simplement assumer ma responsabilité de citoyen. En prolongeant mon séjour en France pour des raisons de santé, je ne demande pas l'asile politique. Je compte rentrer au Viêt-nam, unir mes efforts à ceux de nos compatriotes afin de trouver une solution aux problèmes de notre pays. *
Diên dàn Nguoi Viêt Décembre 1990
3) Le groupe d'intellectuels Nhân Van-Giai Phâm (Huma nisme et Belles lettres) a été sévèrement réprimé en 1956. Par ailleurs, à partir de 1963, date à laquelle le PCV s'est rangé du • côté chinois dans le conflit sino-soviétique, et jusqu'en 1967, date à laquelle la Révolution culturelle a ouvert une crise dans les relations sino-vietnamiennes, une série d"affaires" ont éclaté durant lesquelles des cadres ont été accusés de "révisionnisme", d'être des "anti-parti", voire des "réactionnaire". En 1986, enfin, le congrès de l'organisation du PC dans l'Armée populaire s'est refusé à déléguer au Vie Congrès national trois des principaux dirigeants militaires. Des pressions-répression ont faite à l'encontre de douze colonels.