Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VIET-NAM

Contestation et « tour de vis »

· Inprecor n° 327, 29 mars 1991 · p. 19 · 909 mots

URSS et Russie

LA PREPARATION du VIle Congrès du Parti communiste vietnamien (PCV) s'annonce difficile. N'ayant pu se mettre d'accord, lors du comité central de janvier 1991, ni sur le projet de rapport politique, ni sur le nom du successeur de Nguyên Van Linh, actuel secrétaire général, la direction du PCV a décidé de reporter, probablement de quelques mois, la tenue de son congrès, initialement prévu en mai prochain. Elle cherche à étouffer le débat en prenant des sanctions contre les "contestataires" les plus turbulents et en contrôlant l'organisation des réunions préparatoires. Selon Phong Quang, le secrétariat du comité central a en effet interdit, dans diverses circulaires, de parler du pluralisme et a recommandé de ne pas déléguer aux conférences et congrès tout partisan de ce pluralisme (1).

La direction a décidé de rendre publique l'exclusion de ses rangs du colonel Bùi Tín, alors que cette mesure avait été rejetée, en janvier, par sa cellule. Le 7 mars 1991, l'agence de presse officielle vietnamienne a dénoncé ce dernier, rédacteur en chef adjoint du quotidien Nhân Dân (Le Peuple), l'organe central du PCV, pour avoir « trahi le Parti par ses activités et ses discours à travers les radios et la presse étrangères » (2). Le bureau politique ne lui a pas pardonné la "pétition d'un citoyen" qu'il a rendue publique à Paris en novembre 1990 et la longue interview de trois heures qu'il a accordée à la BBC, dans lesquelles il réclamait la mise au point d'un programme d'urgence pour sortir le pays de la crise et la convocation d'une conférence politique extraordinaire (3).

Malgré ce nouveau "tour de vis" répressif, les appels en faveur de la démocratisation du régime se multiplient. En janvier, l'écrivain Nguyên Khac Viên a adressé une lettre au président du Front de la Patrie. Hoàng Minh Chinh vient lui aussi de reprendre la plume afin de rendre publiques ses critiques. Cet ancien résistant et ancien recteur de l'Institut de phi= Inprecor n° 327 du 29 mars au 1l avril 1991 losophie, après avoir suivi l'école supérieure du Parti à Moscou en 1957-1960, était retourné au Viêt-nam convaincu des crimes de Staline. Habitué des "pétitions", il a passé environ quinze années en détention et résidence surveillée pour en avoir adressé à la direction du Parti en 1963 (date de la "deuxième maoïsation" du PCV) et en 1981 (année où Nguyên Khac Viên avait de même envoyé une Lettre, à l'Assemblé nationale) (4). documents importants. Viêt (Tribune Vietnamienne), publiée au Canada, en décembre 1990. Il s'explique sur les raisons qui l'ont amené à faire connaître ses idées par le biais d'une radio n° 431 de février 1991.

2) Le Monde, 13 mars 1991.

3) Voir Inprecorn° 324 du 15 tévrier 1991. Chinh. Il avait eu connaissance du Rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline, lors de son séjour à Moscou. De retour au Viêt-nam, en 1960, il aurait, dans un premier temps, fait accepter ses idées. Mais il s'est opposé à la direction quand, en 1963, elle s'est finalement rangée du côté de Pékin contre Moscou.

Pierre ROUSSET poursuit. mars 1991.

Nous publions dans ce dossier deux

Le premier est une interview accordée par Bùi Tín à la revue Diên Dàn Nguoi

1) Phong Quang, "L'année de tous les dangers", Doàn Két soviétique.

4) Nous n'avons pas encore le document de Hoàng Minh étrangère ; sur ce qu'il pense du pluralisme ; sur les erreurs commises par la direction du PCV ; et sur les objectifs qu'il

Le deuxième est la Lettre que Nguyên Khac Viên a envoyée à Nguyên Huu Tho, président du Front de la Patrie, une organisation dirigée par le PC. Elle a été publiée en français par la revue Doàn Kêt (Solidarité) de Paris, dans son numéro de

•Dans cette lettre, le docteur Viên lance un véritable cri d'alarme, jugeant que la prochaine réunion nationale du PCV représente le «congrès de la dernière chance ». Il dénonce le monopole absolu du pouvoir exercé par les organes du PC et réclame la séparation radicale du Parti et de l'Etat. Il analyse le processus de "dégénérescence" du PCV qui a suivi la victoire de la révolution en des termes qui rappellent ceux du soviétique d'adoption Christian Rakovsky dans sa lettre d'exil de 1928 sur « les dangers de professionnalisation du pouvoir ». Il souhaite que les dirigeants centraux du Parti, trop âgés et prisonniers des vielles habitudes de pensée, se « retirent d'eux-mêmes » pour laisser place à des nouveaux (5). Il défend la nécessité de renforcer la lutte pour les libertés — sur le plan national comme international — et de constituer à cette fin un «front démocratique populaire », afin de faire contrepoids au développement de l'économie de marché, à l'appareil des fonctionnaires, et à leur logique déshumanisée.

Ces documents manifestent l'acuité des débats en cours et l'importance des enjeux du VIle Congrès du PCV *

22 mars 1991

Nous ne savons pas dans quelle mesure Hoàng Minh Chinh était à l'époque simplement antistalinien ou proprement pro-

5) Ce jugement porté par Nguyên Khac Viên nous donne l'occasion de rectifier un élément de notre précédent article. Ni Vo Nguyên Giap, ni Nguyên Co Thach ne semblent vraiment considérés comme des "réformateurs conséquents". Giap est respecté pour son passé et pour avoir été victime de manœuvres d'appareil. Mais il est maintenant très agé et serait coupé des réalités. Thach serait un libéral convaincu en matière économique, mais pas en matière politique...

Une erreur sur cette page ?