Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

KOWEIT

« Free Kuwait »...

· Inprecor n° 327, 29 mars 1991 · p. 18 · 964 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Palestine et Israël

de ses nombreux palais de marbre, d'or et de cristal soit réaménagé, et que le pays soit à nouveau bien policé. Mais les critiques fusant de toutes parts, l'émir

"Free Kuwait".

L'émir du Koweit est finalement rentré chez lui, le 14 mars 1991, deux semaines après la "libération" de sa principauté par les forces américaines. Le pauvre homme aurait préféré attendre que l'un s'est senti obligé d'abréger son exil doré en Arabie saoudite. Salah JABER

AGISSANT sous la supervision fraternelle de l'ambassadeur des EtatsUnis, haut-commissaire de ce qui est de nouveau un domaine colonial, la famille régnante des As-Sabah a entrepris de restaurer son pouvoir et de reconstruire le Koweit ravagé par la guerre. La première priorité pour cette caste dirigeante des plus exécrables n'est pas le rétablissement des services essentiels et le soulagement de la population restée dans l'émirat dans des conditions très difficiles. C'est, bien sûr, le rétablissement de l'ordre ancien, fruit de l'ordre nouveau" de George Bush.

Les deux principaux problèmes sont, d'une part, celui du régime politique de l'après-guerre, et d'autre part, celui de la composition de la population. On sait quel grand respect la dynastie au pouvoir avait pour la démocratie de pacotille qu'elle avait concédée, en 1962, sur conseil britannique, à son opposition fortunée. Sur les 700 à 800 000 Koweitiens de citoyenneté, formant environ 40 % de la population totale de l'émirat, moins de 10 % avaient le droit de vote, selon des critères foncièrement réactionnaires excluant les femmes et ceux dont la souche koweitienne est postérieure à 1920. Même ainsi, l'émir et ses nombreux frères et cousins étaient gênés par le Parlement, où des représentants de la bourgeoisie libérale ou nationaliste contestaient leur monopole du pouvoir et leurs privilèges. Excédé, l'émir avait dissous, en 1986, cette Assemblée trop récalcitrante et suspendu la Constitution.

Aujourd'hui, les opposants - hommes d'affaires, membres de professions libérales, et religieux - lèvent la voix, imputant à l'incurie des As-Sabah, le désastre qui s'est abattu sur la principauté.

KOWEIT

Ils protestent énergiquement contre la mise en place de la loi martiale par le gouvernement rentré avec les blindés américains et exigent qu'une date soit fixée pour la tenue de nouvelles élections. La réaction de la famille régnante ne s'est pas faite attendre : dès les premiers jours de la "'libération", un commando tentait d'assassiner un ex-député qui s'était distingué par sa critique des extravagances financières des As-Sabah.

Avec la loi martiale, un climat de terreur répressive est progressivement instauré dans l'émirat. Les forces armées du régime, rentrées avec ses barons, s'efforcent de désarmer la population restée au Koweit sous l'occupation irakienne et qui s'était emparée des armes abandonnées par les soldats de Bagdad.

Les hommes et femmes de citoyenneté koweitienne demeurés au Koweit — moins du tiers du total des Koweitiens et autant que les Palestiniens restés — sont généralement les moins nantis, ceux qui n'avaient pas les moyens de s'offrir un exil confortable. Une grande partie d'entre eux, probablement la majorité, appartient à la minorité chiite (40%), fraction opprimée des citoyens koweitiens. Ils réclament aujourd'hui un droit de regard sur les affaires de l'Etat, estimant qu'il serait même plus légitime que celui des exilés. Les femmes koweitiennes qui, paradoxalement, n'ont jamais été aussi libres que sous l'occupation irakienne, elles aussi leur affranchissement et le

Face à ce déferlement de critiques, le pouvoir restauré combine la répression et la division. Le seul journal du pays, lancé par la "résistance" avant même le retrait irakien, a été dissous le 19 mars, parce qu'il critiquait le gouvernement. Les Palestiniens sont traités en boucs émissaires, accusés, surtout par les Koweitiens de l'exil, d'avoir collaboré avec l'occupation

Il est vrai qu'une partie importante de la communauté d'origine palestinienne 400 à 500 000 personnes, soit 20 à 25 % de la population totale de l'émirat, dont beaucoup y sont nés ou y habitent depuis des décennies - avait éprouvé de la sympathie, au début, pour une invasion dont elle pou-

Par la suite, et devant le comportement abject des troupes de Bagdad, l'opinion des Palestiniens du Koweit s'était largement retournée. Plus de la moitié d'entre eux ont fui le pays vers la Jordanie. Ceux-ci, dans leur très grande majorité, n'ont plus guère d'espoir de retour : le pouvoir koweitien entend non seulement empêcher les allogènes partis de rentrer, mais aussi expulser ceux qui sont restés. Les Palestiniens sont ainsi soumis aujourd'hui au Koweit à un traitement à michemin entre celui qu'ils avaient subi dans les régions chrétiennes du Liban et celui qu'ils subissent sous l'occupation israélienne. Des officiels koweitiens parlent ouvertement de n'autoriser que quelques dizaines de milliers de Palestiniens à rester sur le territoire. Des cheiks et des domestiques

Le pouvoir entend réduire radicalement l'ensemble de la population allogène de l'émirat, de sorte que la majorité des habitants puisse dorénavant être composée de Koweitiens et de bénéficiaires de la rente pétrolière. Il entend dans ce but recourir intensivement à la technologie moderne pour réduire ses besoins de main-d'œuvre. Pour les tâches exigeant la connaissance de la langue arabe, il remplacera les Palestiniens par des Egyptiens en signe de reconnaissance pour le rôle de leur gouvernement. Pour le reste, et notamment pour les tâches ménagères — 500 000 domestiques avant l'invasion, soit 25 % de la population totale ! — l'émirat continuera à privilégier le recrutement d'Asiatiques du Sud et du Sud-Est, corvéables à merci et sans intention aucune de s'installer définitivement dans le

Le Koweit est, bel et bien, un Etat artificiel, d'abord et avant tout par sa structure sociale, où une population indigène en majorité privilégiée ou carrément parasitaire (un tiers des hommes koweitiens n'exerçait aucun emploi) vit d'une rente pétrolière disproportionnée et asservit ou exploite une majorité d'immigrés", aujourd'hui promise à être réduite en minorité par décision des cheikhs. *

28 mars 1991

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