Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LYBIE

La « jamahiriyya » et l'ordre mondial

· Inprecor n° 329, 26 avril 1991 · p. 9-10 · 2 184 mots

Golfe et Irak France Maghreb Afrique

l'impérialisme par son "imprévisibilité", doublée d'une politique d'armement importante, et par son soutien à divers groupes nationalistes ou anti-impérialistes.

Les agressions reaganiennes préfiguraient l'expédition punitive contre l'Irak.

La "jamahiriyya"

et Pordre mondial agression américaine contre Tripoli et Benghazi, en 1986, le raid de l'aviation de l"empire du mal" en 1988 dans le "Colfe du défi" (1) étaient destinés à lancer des avertissements à un régime qui a longtemps gêné

L'attitude du régime libyen pendant le conflit du Colfe (dénonciation de l'annexion du Koweit par l'Irak et de l'agression américaine, tentalives de médiation dans le cadre de la "solution arabe", etc.) a été conspuée par les manifestants du Sud tunisien aux cris de « Bush, Mitterrand : assassins,

Gorbatchev-Kadhafi : traîtres ! » Dans le même temps, les médias des bourgeoisies voisines ne tarissaient pas d'éloges pour le "retour à la raison de

Kadhafi".

Luiza MARIA

JUSQU'EN 1980, la

Libye a connu une prospérité due à des recettes pétrolières exceptionnelles. Cette rente a été redistribuée, dans des proportions inédites pour un Etat bourgeois ; redistribution qui vise un égalitarisme fondé sur une base culturelle traditionnelle et qui assure au régime une cohésion sociale nommée jamahiriyya* et une paix sociale, bapti-

"révolution".

. Une sée, dans la foulée, autre part de cette rente a été orientée vers le soutien à divers mouvements de libération, dans une optique d'instrumentalisation de ces derniers — l'aide fort exhibitionniste de la Libye lui permet de faire pression sur l'impérialisme, dans l'intérêt de l'Etat libyen, s'entend.

La récession pétrolière a ébranlé tout l'édifice libyen et s'est traduite par l'expulsion brutale des travailleurs immigrés, en 1985, appelés lors du "boom" des années 70. La disproportion entre la rente et la main-d'œuvre disponible localement était importante; les Libyens, traditionagriculteurs, nellement éleveurs ou s'étaient massivement réorientés vers l'administration. Le pays avait dû faire appel pour les travaux publics à 20 000

Coréens, 12 000 Thaïs et 8 000 Philippins : pour les transports routiers, à

50 000 Turcs ; et pour les fermes d'Etat, à

17 000 Pakistanais et 18 000 Indiens, tan-

= Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991

LIBYE dis que les Tunisiens fournissaient le gros de la main-d'œuvre du commerce et de l'industrie et que 140 000 Egyptiens assuraient l'éducation nationale et travaillaient dans l'administration (2).

Les réserves monétaires sont passées de 13 milliards de dollars, en 1980, à 500 millions de dollars, en 1986. Les impayés de l'Etat envers les entreprises étrangères se montent à 4 milliards de dollars et sa dette militaire à l'égard de l'Union soviétique se chiffrerait à 5 milliards de dollars (selon le Journal de l'Economie africaine n° 77), pour un pays jusqu'alors considéré en voie de développement.

La "restructuration"

L'amorce de la crise pétrolière a poussé le régime à des réformes économiques et démocratiques ainsi qu'à unc réorientation de sa politique étrangère. Dans une première phase, les projets de développement et d'équipement, ainsi que le volume des importations ont été réduits. La propagande a essayé de mettre le peuple au travail, supprimé le petit commerce privé (où pourrait-il s'approvisionner ?) et le cadastre, puisque « la terre n'est à personne ».

La baisse des échanges commerciaux avec les pays impérialistes, et l'isolement de la Libye, qui savait qu'elle ne pouvait pas compter sur une solidarité arabe en raison de la réduction de la part des pays arabes sur le marché pétrolier, la fracture au sein de ces derniers opérée par les accords de Camp David entre Israël et l'Egypte, ont préparé le terrain à une séric d'agressions américaines : embargo sur le brut, blocus économique, gel des avoirs libyens dans diverses banques (américaines et italiennes), affaire de Rabta (3), passée sous silence par les bourgeoisies arabes, et pourtant rentabilisable à tout moment, et guerre bactériologique. Pour la seule année 1990, la mouche rouge, dont Kadhafi attribue l'introduction en Libye aux Etats-Unis, a fait douze victimes humaines et 12 000 ovines.

L'objectif de l'auto-suffisance

La marge de manœuvre du régime se réduit progressivement. La diminution de la rente pétrolière pose le problème de la diversification des sources de revenus et du maintien de la paix sociale. C'est le début d'une relative libéralisation économique : ouverture des frontières, libre circulation des hommes et des marchandises, reprise du petit commerce et de la politique d'importation. C'est aussi l'occasion de relancer une ambiticuse politique agricole menée grâce au "peuple de Daewoo" (du nom d'une entreprise sud-coréenne de travaux publics). Jusqu'alors, la sécheresse du climat n'autorisait qu'une agriculture d'oasis en système traditionnel ; passer d'une économie rentière à l'auto-suffisance est devenu l'objectif poursuivi avec des moyens techniques modernes. A la politique des "champs" clés en mains (4), a succédé l'irrigation des plaines de la Jaffara et de Djebel Akhdar par une rivière artificielle, pompant les nappes (100 ans de réserves), et qui devrait doubler les surfaces cultivables du pays, assurer l'auto-suffisance et propulser la Libye en tête des producteurs de céréales de la région.

Le statut de salarié a été aboli par décret et les entreprises d'Etat (commerces, fermes, ctc.) ont été transformées en coopératives — bien sûr, l'"abolition du salarial" ne concerne pas les travailleurs immigrés.

Mais le bilan de ces tentatives a été décevant, et les caisses sont restées vides, la Libye a réhabilité alors le troc et payé

• Littéralement, la "République des masses". Il n'existe aucun parti politique en Libye, par décision du pouvoir. « Le monde deviendra une jamahiriyya » prophétisait Kadhafi sur une radio française, à l'issue de la guerre du Golfe... Prédiction ou constat?

1) Nouveau nom du Golfe de Syrte, depuis le raid américain de 1988.

2) Chiffres de 1984.

3) Voir Inprecor n° 279 du 9 janvier 1989. L'usine Pharma-150, située à Rabta, présentée par le gouvernement libyen comme une usine pharmaceutique, avait été utilisée comme prétexte pour l'agression impérialiste en 1988. Reagan prétendait qu'il s'agissait d'une usine d'armes chimiques.

4) En 1979, un accord avec la société SATEC (France) a inauguré l'irrigation par pivot de 50 000 hectares.

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= LIBYE en pétrole ; les résultats agricoles se sont fait attendre, notamment en raison du blocus sur les importations nécessaires à la réalisation de l'irrigation et au coût de l'opération contre la mouche rouge; le malaise social, provisoirement atténué par l'ouverture de magasins bien approvisionnés, a repris sous l'impulsion de l'opposition clandestine. La "restructuration" libyenne, n'est pas la perestroika décrite par les médias impérialistes, et n'est pas comparable à l'Intifitah (ouverture) algérienne ou tunisienne. Les difficultés en Libye sont dues à des facteurs externes : la baisse des prix du brut, et la baisse de la production, en principe destinée à l'endiguer ; la politique impérialiste, le blocus économique et les bombardements, ainsi que la politique étrangère libyenne, qui dilapide les ressources dans des conflits régionaux (Tchad, Ouganda, etc.). Si, dans la région, ces changements ont plutôt été imposés par des émeutes ou des grèves contre les effets de la crise économique, ou dans des pays où les intégristes maintiennent une pression destabilisatrice, ce n'est pas le cas à Tripoli où ces derniers ne constituent pas une menace réelle.

La fin des

"portes artificielles" En 1988, Kadhafi a pris les devants, annonçant la liberté et, à grands renforts de mobilisation médiatique, il a démoli les prisons ; il a libéré tous les prisonniers étrangers et des centaines de détenus libyens ; il a cessé la chasse aux opposants à l'étranger, dont il a déchiré en public les fiches de police; il a aboli la peine de mort et les tribunaux d'exception, en vertu de la nouvelle "Charte verte des droits de l'homme" ; il a créé le prix Kadhafi de la paix décerné, en 1989, à Mandela et a permis, en 1991, une très timide liberté de la presse écrite, contrôlée par le pouvoir.

La démocratisation a vite révélé ses limites ; a peine vidées, les prisons ont été de nouveaux remplies par des milliers d'opposants, en 1990, pour la plupart intégristes wahabites ou du Parti de la révolution islamique qui exploitent le mécontentement des familles des 2 200 prisonniers du Tchad.

Après sa défaite au Tchad, son Koweit (la bande d'Aozou) entre les mains de la Cour internationale de Justice, et ses déboires au Bénin et au Sierra Leone, Kadhafi a désormais eu la politique de ses moyens : libérer le commerce extérieur exige la suppression des "portes artificielles" que constituent les postes frontières. Il a adhéré à l'Union du Maghreb arabe — l'UMA, qui rassemble le Maroc, l'Algérie, et la Tunisie, est présidée, depuis janvier 1991, par Kadhafi — s'est réconcilié avec "la vaincue" des accords de Camp David (5) (et, dans la foulée, avec l'Organisation de libération de la Palestine, la Jordanie, l'Irak et le Liban) à qui il a offert un million d'emplois dans une optique d'immigration de peuplement, pour éviter les transferts de devises et l'indemnisation préalable des travailleurs expulsés en 1985. Il a joué un rôle dans la libération des enfants Valente, détenus par le groupe Abou Nidal, et, après le lâchage soviétique, a réintégré le concert des bourgeoisies arabes réunies au complet (moins la Syrie) avant le conflit du Golfe.

Ce conflit profite à Kadhafi : d'une part, la hausse des prix du pétrole lui fournit une manne inespérée, quoique limitée par les sanctions américaines, reconduites en 1991 pour la sixième année consécutive ; faute de capacité de production supplémentaire, il ne peut pas mettre à profit la levée des quotas décidée par l'Organisation des pays exportateurs de pétrole

D'autre part, son opposition intégriste, gênée par ses liens avec l'Arabie saoudite, se fait fort discrète et le régime en profite pour ressouder l'unité nationale par des manifestations monstres soigneusement préparées : 1 million de manifestants, le 21 janvier 1991 (Tripoli compte 1 million d'habitants). La position libyenne est perçue comme un camouflet par les masses de la région, surtout en Tunisie (6). D'une part, Kadhafi avait parfaitement compris les menaces de Washing ton, le dissuadant de tout engagement militaire dans le conflit, et, par ailleurs, il souhaitait jouer un rôle dans l'UMA; enfin, un vieux contentieux l'oppose à l'Irak.

Les "chiens errants» du Tchad

Pendant quatre ans, Israël, l'Arabie saoudite et l'Irak, avec l'accord de la France et de l'ancien président tchadien, Hissène Habré, ont participé à une tentative de déstabilisation armée contre la Libye, en entraînant militairement une Contra recrutée parmi les prisonniers de guerre libyens au Tchad. La participation irakienne était un acte de revanche contre le soutien de la Libye à l'Iran (livraisons de Scud, etc.) pendant le conflit Irak-Iran : l'Irak livra des armes à Hissène Habré et entraîna sur son territoire la

Mais la guerre du Golfe a des conséquences délicates pour les alliances de Kadhafi. Son soutien à l'opposition à Hissène Habré, menée par Idriss Deby, aboutit à l'arrivée au pouvoir de ce dernier, avec la bénédiction de Paris qui rêve peutêtre de remplacer le client irakien, insolvable, par une Libye devenue crédible. Idriss Deby doit répondre des prisonniers de guerre que la Libye veut récupérer (7). C'était sans compter sur les Etats-Unis et la France qui bafouant la charte de Genève sur les prisonniers de guerre, enlèvent sous le nez du numéro un de l'espionnage libyen, Massoud, les prisonniers, les évacuent vers le Nigéria, le Zaire, ou le Kenya — ce dernier pays se voit remercié de son concours par l'annulation d'une dette de 40,4 millions de dollars et l'éventualité d'une d'une autre dette de 38 millions de dollars

Par ailleurs, la junte de Khartoum, au Soudan, cliente et alliée de Kadhafi, prend une position dénoncée par l'impérialisme comme pro-irakienne. Ce dernier amorce des mesures de rétorsion économique tandis que le Caire et Ryad soutiennent, y compris financièrement l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) de John Garang contre un régime qui a entre temps... institué la sharia! Kadhafi se tourne encore d'avantage vers l'UMA.

A l'issue du conflit du Golfe, l'impérialisme est divisé. La Libye apparaît désormais comme un éventuel client de la France qui désespère de trouver des marchés. C'est sans compter sur le projet américain de limitation d'exportations de technologies vers "certains" pays du tiers monde... au profit des pays de l'Est. Bush répète l'argument "reaganien" : la Libye représente « une menace extraordinaire pour la sécurité nationale et les intérêts vitaux des Etats-Unis ». C'est oublier la Communauté économique curopéenne (CEE), qui est liée à l'ensemble des pays méditerranéens par des accords de coopération et d'assistance financière, passés lors de la conférence des chefs d'Etat et de gouvernements de 1972, accords qui excluent la Libye et l'Albanie ; les Européens, et surtout les Britanniques, subissent les pressions de Washington et n'exportent plus en Libye, d'ou la pénurie de pièces de rechange dans l'industrie.

Contrairement aux affirmations de Kadhafi, à la fin de la guerre du Golfe, la Libye n'échappera pas aux conséquences du "nouvel ordre mondial". *

10 avril 1991

5) En arabe, le Caire signifie "le victorieux". Kadhafi l'a transformé en Makhoura (la vaincue).

6) Voir Inprecorn° 319 du 23 novembre 1990. 7) Les prisonniers retournés sont appelés par Kadhafi les "chiens errants".

Inprecor n° 329 du 26 avril au 9 mai 1991 =

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